‹ La jeunesse de Napoléon (volume 3)Chapitre 7 sur 86 · Lucien, Mém., I, 41, 69; Bosuell, I, 43; lettre de Paoli · texte numérisé non relu

Lucien, Mém., I, 41, 69; Bosuell, I, 43; lettre de Paoli

des gardes de Paoli 1 et l’emploi de certains fonds. La plupart des fonctionnaires ne recevaient que des acomptes. Pendant huit mois les juges du tribunal de Bastia n’eurent pas un sol de leurs appointements. Les Doctrinaires du collège de Bastia ne purent durant dix-huit mois toucher les rentes qui leur étaient affectées; ils obtenaient de temps en temps des mandats, grâce à leurs réclamations instantes et réitérées; mais il n’y avait jamais de fonds pour les solder. La Corse avait alors 927 moines qui devaient avoir chacun sept cents livres par an; ils furent payés à partir du mois d’août 1791 et non, comme l’avaient prescrit les décrets, à partir du 1er janvier. Mais, toutes les fois qu’il fallait indemniser les administrateurs des nombreuses commissions qu’ils se conféraient a eux-mêmes, l’argent ne manquait pas. Le Directoire du département se saisissait de tous les revenus. Il percevait les douanes, qu’il avait diminuées de moitié, et n’employait leur produit qu’a la rétribution des employés, ses parents et amis.

Les quatre bataillons de gardes nationales soldées coûtaient chacun 16 000 livres par mois et, bien que payés au complet, ne comptaient pas vingt à vingt-cinq hommes par compagnie. Les capitaines, avouait Paoli, font grasse marmite, pignatta grnssa, et Monestier assurait que la comptabilité des corps de volontaires était dans un désordre effrayant2.

Ajoutez que les assignats, tombés à 80 pour 100 de perte, n’avaient pas cours dans l’ile. Le boucher, le boulanger, l’épi-

1. Au mois d’octobve 1790 le Conseil général — qui payait en outre 50 hommes pour sa propre garde et 30 pour celle de Paoli — levait une garde nationale soldée de 450 hommes, à raison de 50 par district; la moitié de ce corps fut réformée au mois de mai 1791, mais il no cessa d’exister qu’à la fin de décembre 1791.

2. Cf. notre t. II, p. 244. Dès la fin de 1791 le commissaire des guerres Potier de Raynan avait dit que ces bataillons exigeraient une surveillance perpétuelle parce qu’il était impossible de trouver en Corse des personnes en état de remplir les places de quartier-maître. Un clubiste de Rastia, dans un mémoire de décembre 1792, écrit que les compagnies n’ont que le tiers de l’effectif, que les capitaines présentent aux revues du commissaire des figurants ou passevolants, que le soldat est d'ailleurs sans discipline et l’officier sans zèle, que l’un sert par misère et fainéantise, l’autre, par orgueil et intérêt.

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cier, le marchand de vin les refusaient absolument. On les changeait à loulon et a Marseille contre du numéraire qui se dissipait en Italie ou s’enfouissait à Corte.

Rien d’étonnant que le représentant Lacombe-Saint-Michel se soit écrié dans un instant d’exaspération en septembre 1793 qu’il n’y avait pas eu de révolution en Corse, que la France faisait un jeu de dupe, que les partis s’unissaient pour la piller, et que ses amis, si elle en avait, ne pensaient qu’à leur avantage particulier : « Tous les trésors de la France, disait Lacombe, n assouviraient pas les Corses. Et que donnent-ils à la France? Rien. »

Deux Directoires du département s’étaient succédé depuis 1 organisation de 1790. On pourrait leur donner le nom de leur procureur général syndic et les appeler le premier le Directoire d’Arena, et le second le Directoire de Saliceti. Dans le premier Directoire, ou Directoire d’Arena, siégeaient Arena, Mattéi, Gentili, Pompei Paoli, Moltedo, Taddei, Joseph-Marie Pietri et Pozzo di Bor£ro b

Dans le second, ou Directoire de Saliceti, siégeaient Mattéi, Gentdi, Pompei Paoli, Jacques-Marie Pietri, Joseph Bonaparte, Barthélemy Arrighi, Ange Chiappe et Antoine-Louis Poli.

Les deux Directoires avaient commis les mêmes fautes, les mêmes dilapidations, les mêmes excès de pouvoir. Non seulement leurs membres étaient, comme l’avouait Saliceti, partiaux, un poco parziali, préoccupés avant tout de leurs intérêts et de ceux de leur faction. Non seulement ils se croyaient soustraits à la responsabilité par trois cents lieues de distance et se disaient que dans le département le plus lointain de la République il était loisible d’abuser de l’autorité. Mais c’étaient des hommes absolument neufs. Vifs, hardis, pré-

1. Durant leur séjour à Paris (ef. notre t. II, p. 131 et 136), Gentili et Pozzo furent suppléés par Raphaël Casabianca et Vincentello Colonna-Leca. Lorsque Taddei, fatigué, Moltedo, devenu vicaire de l’évêque, Arena et Pozzo, élus à la Législative, donnèrent leur démission, ils eurent pour successeurs J. -B. Leoni, Louis Ciavuldini et Vincentello Colonna-Leca.

somptueux, persuadés que leur imagination suffirait à tout, ils virent trop tard, lorsqu’ils furent aux prises avec les difficultés, que l’expérience leur faisait défaut, et ils n osèrent confesser leur embarras : ils laissèrent les questions en suspens, au lieu de les résoudre, et les affaires s’accumulèrent sans être expédiées.

Bien que président du Conseil général, Paoli ne prenait presque aucune part à l’administration du département. Il répétait qu’il ne voulait pas être soupçonné de l’ambition du commandement; qu’il ne devait ni ne pouvait avoir la main à l’œuvre; que la machine était montée; que de sa retraite de Rostino, il ne donnerait que des avis et lorsqu’on les lui demanderait; qu’il ne désirait ni se montrer le complice des résolutions de la majorité, ni se mêler a des débats parfois orageux où il jouerait le rôle d’un maître d’école au milieu de ses élèves, ni se mettre dans le cas d’encourir le blâme d’un ministre. « J’abandonnai à d’autres, dit-il en 1793 dans une proclamation aux Corses, l’exercice de l’autorité; ma voix ne s’employait qu’à exhorter ceux que vous aviez honorés de votre confiance à agir avec justice et impartialité; je m’intéressai souvent pour la veuve et l’orphelin, et j’exposai la préférence que le mérite, au service de la patrie, doit obtenir sur les considérations privées. »

Mais, s’il reconnaissait le talent des membres du Directoire, leurs qualités personnelles, leur zèle pour la constitution, il trouvait qu’ils étaient trop jeunes, trop portés à des « ébullitions dangereuses », qu’ils manquaient de modération, de prudence, qu’ils ne cachaient pas assez leur mauvaise humeur, qu’ils devaient avoir plus d’adresse, plus de disinvoltura . Il ne cesse dans ses lettres intimes de les critiquer. Tantôt il leur reproche d’être insensibles à des remontrances méritées ; tantôt il les taxe d’inaction et de léthargie, les accuse de ne pas s’opposer aux progrès d’une épidémie qui sévit à Ghisoni et y enlève quarante personnes ; tantôt il assure qu’ils sèment la discorde dans les districts. Cabales et divisions, votes donnés à celui qui paye le plus, che piü paga, nul respect des lois,

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nul équilibre entre les divers corps administratifs, nulle répression, des ministres qui sont trop loin et qui, pour guérir le mal, écrivent des lettres oratoires sans effet sur des âmes pétries d’ignorance et de cupidité, voilà le douloureux spectacle que Paoli déploie aux yeux de ses correspondants, et le grand coupable, selon lui, c’est le Directoire.

Ses ennemis prétendaient qu'il voyait avec une joie maligne les erreurs de l’administration et qu’il accueillait complaisamment les plaintes qui s’amassaient contre le Directoire : lui seul restait, de la sorte, l’espoir et la ressource des Corses ; en disant que les choses n’allaient pas bien, il donnait à entendre qu’elles iraient mieux, s’il était l’unique maître.

On se trompait. Devenu Français de cœur et d’âme *, Paoli ne visait pas au pouvoir absolu. Sans doute — et ce sont les propres termes dont il se servait — il se rappelait volontiers l’époque où l ile était presque entièrement délivrée d’ennemis extérieurs et intérieurs, où la constitution qu’il avait établie méritait les applaudissements de l’Europe, où le commerce et l’agriculture florissaient, en même temps que les vertus patriotiques, sous les auspices de la liberté reconquise. Mais il s’était fait, comme disait Alfieri, le compagnon des nouveaux Français qui le regardaient comme leur guide et leur maître :

De’ nuovi Francesi Fattosi coinpagno e maestro.

Il déclarait que le gouvernement français était le plus adapté à la situation de ses compatriotes et le plus propre à les rendre heureux, que la nation française était celle à qui la possession de l’île convenait le mieux, que la Corse aurait plus de profit à espérer de la France que d’aucun autre peuple, que les insulaires avaient le droit de participer à tous les avantages et à tous les honneurs, ainsi que les Français du continent. 11 protestait avec indignation contre les suggestions de Buttafoco et de Gaffori qui l’accusaient de « chercher par le doux nom de

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