‹ La jeunesse de NapoléonChapitre 101 sur 109 · CXXXIV. Somis (p · texte numérisé non relu

CXXXIV. Somis (p

Justinien-Victor Somis, né à Marseille le 21 juillet 1745, lieutenant en second à l’Ecole du génie de Mézières (1er janvier 1703), lieutenant en premier dans le corps du génie (1er janvier 1766), capitaine (29 septembre 1775), lieutenantcolonel (1er avril 1791), démissionnaire (11 juin 1792), rentré dans le corps du génie comme chef de brigade (24 juillet 1803), directeur des fortifications .en Hollande (19 décembre 1803), chef d’état-major du génie au 2U corps de la Grande Armée en septembre 1805, commandant en chef du génie au même corps (24 octobre 1805), commandant en second le génie à l’armée de Dalmatic (13 juillet 1806), chef d’état-major du génie à l’armée d'Italie (31 août 1806), général de brigade (4 décembre 1807), attaché au comité central des fortifications (21 avril 1809), chargé de l’inspection des côtes depuis Marseille jusqu’à La Spezzia (26 mai 1810), et des travaux du génie à Toulon et aux îles d’Hyères (21 août 1812), admis à la pension de retraite du grade do maréchal de camp et nommé lieutenant général honoraire le 21 juin 1814.

CXXXV. Lettres du Directoire du département de Corse au ministre de l’Intérieur sur l’émeute de Pâques.

Monsieur,

Corse, le 23 avril 1792, ivc de la Liberté.

Le 8 de ce mois s’étant élevé une rixe parmi quelques mariniers de la ville d’Ajaccio, et des volontaires soldés y étant accourus pour en empêcher les suites, des coups de fusil furent tirés et un officier de la garde nationale y fut tué.

Ce désordre particulier en entraîna de plus grands les jours suivants. Les mariniers et les volontaires nationaux, animés les uns contre les autres, commencèrent à se faire feu mutuellement des maisons. L’alarme se répandit dans toute la ville. Heureusement trois seules personnes ont été la victime de ce funeste événement. La municipalité ayant ensuite déployé le drapeau martial, le trouble se calma. t

Le colonel de la gendarmerie nationale et un commissaire que nous avons aussitôt envoyés dans cette ville avec une suffisante force publique y ont entièrement rétabli le calme, et maintenant la tranquillité y est assurée.

Dés que ces commissaires, monsieur, nous auront adressé tous les détails relatifs à cette affaire, nous aurons l’honneur de vous en envoyer le rapport circonstancié.

Les administrateurs du Directoire du département de Corse.

Poli, Pietri, Ciiiappe, Buoaaparte,

Mattéi, vice-président, Painattieri, secrétaire général.

Monsieur,

Corse, le 15 juin 1792, l’an iv 0 de la Liberté.

Nous avons l’honneur de vous adresser copie du rapport qui nous a été transmis tant par la municipalité et le district d'Ajaccio que par les commissaires du Département, relativement aux troubles qui ont eu lieu dans cette ville, les jours de Pâques dernier et suivants.

Les faits qui sont énoncés dans ces différents rapports, ne sont ni assez constatés ni assez uniformes pour qu’on puisse y appuyer un jugement assuré, soit à l’égard des auteurs principaux de ces désordres, soit à l’égard des motifs qui ont pu y donner lieu : nous allons cependant vous tracer le tableau des événements funestes qui se sont suivis à Ajaccio, de la manière la moins incertaine qu’il est possible de le faire d’après les détails confus et souvent contradictoires que nous avons sous les yeux.

Le jour de Pâques dernier, à six heures environ du soir, quelques mariniers prirent dispute ensemble dans la rue de la Cathédrale à cause du jeu des quilles. Après des propos vifs et outrageux, ils en vinrent à des menaces violentes, les stylets à la main. Le sang était prêta couler; le bruit se répand dans le voisinage; plusieurs personnes accourent pour empêcher les voies de fait, mais inutilement. Un piquet de volontaires nationaux qui se trouvait tout près dans un corps de garde de la caserne dite le Séminaire, où était logé le bataillon , se porte au lieu de la rixe pour faire cesser le désordre et dissipe l'attroupement qui s’y était formé; il cherche à calmer le trouble et arrêter les mutins principaux; ceux-ci résistent, le tumulte s’augmente, on tire plusieurs coups de fusil par lesquels un lieutenant de volontaires fut tué, et deux soldats blessés.

Il est difficile de savoir positivement quels furent les auteurs des premiers coups de fusil. Mais tout se réunit à faire croire que les mariniers furent les premiers à faire feu sur la troupe. Cette classe de citoyens, nombreuse à Ajaccio, s’ameute facilement et commet souvent des voies de fait pareilles. Jusqu’ici la conduite des volontaires n’a rien de répréhensible. Quoiqu’il ne soit justifié qu’ils eussent une réquisition légale pour dissiper le trouble, néanmoins ils étaient en droit, et même dans le devoir de le faire, en vertu de la loi du 3 août 1791, relative à l’usage de la force publique, par laquelle les volontaires nationaux sont autorisés à exercer les mêmes fonctions que la gendarmerie nationale dans les villes où ils sont en garnison. Il est d’ailleurs d’usage que les corps de garde accourent aux rixes qui s’élèvent autour d’eux entre les citoyens.

Cet événement funeste n’aurait eu d’autres suites si la municipalité eût pris le même soir les précautions et employé les moyens nécessaires pour établir le calme et faire punir les coupables; mais, quoique réunie dans la maison commune, elle ne fit aucune démarche; elle se tint dans une inaction absolue. La nuit cependant se passa tranquillement, et le matin du 9 le juge de paix fut visiter le cadavre de l’officier tué, et prendre la déclaration d’un autre soldat, blessé. Mais tout à coup le feu recommence dans la ville qui devint dès lors dans un état de guerre ouverte. Quantité de coups de fusil furent tirés sur les citoyens du Séminaire et de la caserne où étaient logés les volontaires et de

NOTES ET NOTICES

différents postes dont ils s’étaient emparés; d'autres partaient contre ceux-ci de quelques maisons de la ville et du faubourg.

Par l’effet de ces hostilités un jeune abbé, une femme et deux enfants furent tués; trois autres citoyens et une femme ne furent que blessés légèrement.

On ne pourrait assurer, sans se livrer à des incertitudes, par qui les premiers coups de fusil de celte seconde attaque ont été tirés. Les officiers municipaux disent que le bataillon des volontaires a fait feu sans d’autre motif que la mort de 1 officier tué dans la rixe du jour précédent; le bataillon soutient au contraire qu’il a été provoqué par quelques coups qui ont pénétré dans le sein de leur caserne. Quoi qu’il en soit, les volontaires ne sont pas moins les auteurs des meurtres commis dans la journée du 9, et rien ne peut les justifier d avoir fait feu indistinctement sur les citoyens de tout âge et de tout sexe.

Nous avons lieu de croire que les chefs du bataillon qui étaient dans les casernes mêmes des volontaires, ont cherché à empêcher ces atrocités et à ramener leurs soldats à la subordination; mais au milieu d’un trouble aussi général leur voix a dù être méprisée par leur troupe à peine organisée et livrée au sentiment de venger l’honneur de son corps qu’elle croyait probablement offensé par le meurtre de l'officier et de ses soldats.

Durant le cours de ce désordre affligeant aucune autorité constituée n'a déployé le pouvoir de la loi pour en arrêter les suites ; aucun des moyens prescrits en pareil cas n'a été mis en œuvre.

Ce n’est que l’après-midi, à 3 heures du soir, que la municipalité fit proclamer la loi martiale : la générale fut alors battue; le procureur de la commune, escorté des grenadiers de la troupe de ligne, se présenta, le drapeau rouge à la main, aux différents postes où étaient les volontaires nationaux et le feu cessa aussitôt, et le calme sembla reparaître aussitôt.

Pour éviter de voir renouveler les hostilités entre les citoyens et les volontaires, la municipalité crut devoir adresser au commandant des troupes de ligne la réquisition pour que le bataillon des volontaires abandonnât les casernes et les postes où il était placé, qui seraient occupés par les troupes de ligne, et se retirât hors de la ville au couvent de Saint-François. D’après celte réquisition, des ordres conformes furent donnés par le commandant des troupes de ligne aux chefs du bataillon; mais ceux-ci, instruits que le procureur-syndic avait adressé une autre réquisition au même commandant pour que le bataillon fût garanti dans ses quartiers et que tout attroupement, soit dirigé contre lui, soit contre les citoyens, fût repoussé, ils se crurent en droit de ne pas obtempérer aux ordres du commandant et gardèrent leurs postes. Jointe à ce motif, la crainte, peut-être, du bataillon de n ôtre, en sortant des casernes, en proie au ressentiment des citoyens, dut les porter à embrasser ce parti.

Tel est le détail des faits qui suivirent dans la journée du 9; la nuit se passa tranquillement, et le lendemain fut employé à rétablir la tranquillité par les moyens de conciliation.

Tous les corps administratifs et judiciaires, le commandant des troupes et les chefs du bataillon, réunis, convaincus tous de la nécessité de rassurer le peuple sur les inquiétudes qui s’agitaient, firent déployer le drapeau blanc en signe d’union et de paix, et annoncer le retour de l’ordre dans toute la ville. Les volontaires abandonnèrent alors les postes particuliers dont ils s’étaient emparés, et gardèrent seulement les quartiers oii ils étaient logés.

Cependant la nouvelle de ces troubles avait attiré à Ajaccio une quantité considérable de gardes nationales des cantons voisins; >une partie s’y était rendue, crainte d’une rébellion de la part de la ville; d’autres y étaient accourus sur l’invitation des chefs du bataillon des volontaires auxquels ils étaient réunis. Tout ce monde, attroupé aux environs et dans le faubourg,

•causait des dommages considérables à la ville; on commettait des dévastations dans les campagnes, on arrêtait les farines et on tuait des bestiaux pour se procurer la subsistance.

Les chefs du bataillon curent sans doute tort de convoquer les gardes nationales des cantons voisins : ils n’en avaient pas le droit, et leur secours n’était pas nécessaire; mais la crainte de plus graves désordres a pu les égarer à cet égard. Le fanatisme religieux était beaucoup répandu à Ajaccio et paraissait au moment d’éclater; on avait vu, quelques jours avant, partir une députation chargée de solliciter auprès du Département la conservation du couvent des Capucins déjà supprimé; le peuple n’attachait que trop d'importance au succès de cette mission, et la députation dont les soins avaient été sans fruit, cette députation scandaleuse dont les chefs étaient le commissaire du roi et le président du tribunal du district, retournèrent à Ajaccio précisément le même jour que les troubles commencèrent. Ces circonstances, jointes aux intentions connues de quelques mauvais citoyen-; qui sont émigrés ensuite, ont pu faire craindre aux chefs du bataillon des dispositions dans la ville qui n’étaient cependant qu'apparentes.

Pour faire cesser les désastres que causait l’attroupement formé aux environs de la ville, le jour du 11, deux membres du Directoire du district se présentèrent aux barrières du faubourg et enjoignirent, au nom de la loi, aux citoyens de l’intérieur qui étaient accourus, de se retirer sur-le-champ; mais cette demande n’eut aucun effet.

Le commandant des troupes de ligne réitéra de son côté les ordres pour que le bataillon abandonnât le Séminaire et les autres postes qu’il occupait dans lu ville et se rendit dans une autre caserne existante près du faubourg; il les prévint en même temj)s qu’en cas de désobéissance, le signal de la révolte serait donné par un coup de canon chargé à poudre, conformément à la loi; en effet, le canon avait été placé dans la rue principale de la ville; mais, dans ces entrefaites, on fut averti que l’administration du département, prévenue par le bruit public, avait nommé deux commissaires chargés de rétablir la tranquillité, et dès lors les corps civils et militaires se rallièrent, tous s’occupèrent à inspirer dans le peuple et dans les troupes la modération et la fraternité; le ressentiment réciproque parut être assouvi, et il ne fut plus question que de témoigner aux commissaires, d’une manière éclatante, le respect à la loi et la soumission aux autorités constituées.

En effet, ces commissaires avaient été nommés par l'administration, avant même de recevoir aucun avis officiel de la part des corps administratifs; ce qu’ils ne firent que trop tard. Ils arrivèrent à Ajaccio le jour du 1 G , escortés de troupes de ligne et de la gendarmerie nationale. Reçus avec joie par toute la ville, ils s'occupèrent des mesures propres à lui rendre sa tranquillité naturelle, et tout changea aussitôt de face : ils firent retirer les citoyens des cantons voisins ; ils défendirent tout port, d’armes dans la ville; les patrouilles furent redoublées partout; on s’occupa de la recherche des instigateurs des désordres; plusieurs furent arrêtés et envoyés dans les maisons d’arrêt à la citadelle. Le bataillon des volontaires, d’après l’ordre qu’il reçut ensuite, abandonna la ville et le district même d’Ajaccio; enfin, toutes les déclarations et mémoires relatifs aux troubles furent, par les commissaires, remis au juge de paix de la ville, à l'effet d’instruire le procès contre les auteurs et coupables principaux.

L ordre et la tranquillité, rétablis ainsi parfaitement, n’ont plus été interrompus à Ajaccio par le moindre accident, et rien ne fait craindre qu’ils puissent l’être dans la suite. L’accord règne entre les habitants et la garnison, soit des volontaires nationaux, soit des troupes de ligne; la loi y est respectée, cl les ordres des pouvoirs constitués obéis exactement. Les auteurs des troubles qui ont agité celte ville et des meurtres qui s’y sont commis, méritent sans doute une punition exemplaire, et nous pensons que pour y parvenir, le moyen

NOTES ET NOTICES

le plus propre et le plus adapté aux circonstances est celui d'une poursuite légale d une procédure réglée par les tribunaux.

Les administrateurs du Directoire du département de Corse.

PlETRI, POMPEI PaOLI, ArRIGHI, ChIAPPE,

Mattéi, vice-président, Farinole, pour le secrétaire général absent.

Monsieur,

Corse, le 8 juin 1792, ive de la Liberté.

Après 1 événement fâcheux arrivé à Ajaccio entre le bataillon de volontaires et les mariniers, les commissaires du Département envoyés en celte ville pour y ramener l’ordre, ayant connu par les renseignements pris sur les lieux que M. Tortaroli, président du tribunal du district, pouvait donner des éclaircissements sur les causes des troubles qui avaient eu lieu à Ajaccio et dont peutêtre lui-même en avait été le moteur principal, lui ordonnèrent de se présenter par-devant le Directoire du département. Ce juge couvrit d’abord son refus du prétexte de maladie, et ensuite, ayant été invité par une lettre à se rendre devant l’administration, au lieu de s’y prêter, il allégua que ses incommodités continuaient et que d’ailleurs il n’aurait pu s’exposer à faire ce voyage sans courir des dangers à cause qu'il avait des ennemis qui auraient pu attenter à sa vie. Un refus si marqué de la part de M. Tortaroli de venir nous donner les éclaircissements nécessaires pour découvrir les causes des troubles d’Ajaccio, sans lesquels nous ne pouvions pas vous faire le rapport de cette affaire, et le désir de pourvoir à sa sûreté pendant le voyage, nous firent prendre le parti de le faire escorter par un détachement de la garde nationale. Ce fut à cette occasion que le tribunal du district d’Ajaccio, voulant empêcher l’exécution des ordres de l’administration, prit l’arrêté par lequel il ordonnait que M. Tortaroli fût mis en liberté.

Qu’il nous soit permis de prendre occasion de ceci pour vous parler de la conduite en général des tribunaux de notre département. Nous ne pouvons vous le dissimuler, Monsieur, nous nous croirions répréhensibles, si nous gardions plus longtemps le silence. Tous les tribunaux paraissent s’être coalisés pour paralyser la Constitution. Outre qu’ils négligent la loi de la résidence, leur inaction affectée ne fait qu’augmenter les crimes et enhardir les criminels. Un exemple seul pourra vous convaincre qu’ils paraissent s’être fait un principe de faire haïr la Constitution par l’impunité des délits. L’instruction d’un procès criminel pour un crime affreux d homicide prémédité, après avoir traîné pendant près de trois ans devant le tribunal d’Ajaccio, va être déclarée nulle au tribunal de Tallano. Si quelquefois nous sommes forcés, et nous le sommes souvent, par la négligence et par l’inactivité^des juges, à prendre les mesures pour maintenir l’ordre ou rétablir la tranquillité troublée, une jalousie mal entendue de pouvoir les excite à crier contre l’administration sous prétexte qu’elle empiète sur le pouvoir judiciaire. Ils ont fermé les yeux sur tous les maux et ils ne voudraient pas qu’aucun pouvoir les ouvrît pour y réparer. En un mot, la conduite des tribunaux en général est la véritable source du désordre et de la multiplication des crimes privés qui affligent le département. Nous vous les dénonçons, Monsieur, pour que vous preniez les mesures les plus propres pour assurer par l’exercice d’une justice active l’exécution des lois.

Mais revenons à M. Tortaroli. C’est lui la cause principale des troubles arrivés à Ajaccio et vous allez le connaître par une série de faits que nous allons vous exposer. Cet homme voulait sc faire un parti et gagner de l’influence à Ajaccio, et il crut ne pouvoir mieux y réussir qu’en prenant le peuple du

côlé le plus faible, celui du fanatisme et de la religion. Effectivement, dans une espèce de comité de trois corps municipal, judiciaire et administratif illégalement assemblé, il fut pris un arrêté dont certainement tout l'honneur en est dû à M. Tortaroli, par lequel ces trois corps déterminèrent d'envoyer des députés à l’administration pour demander que les Capucins fussent réintégrés dans la maison religieuse à Ajaccio qui avait été supprimée par arrêté du Directoire du département, et M. Tortaroli, un magistrat qui doit veiller à l’exécution des lois, n’eut pas honte de se présenter au Directoire en qualité de député, accompagné de M. Grandin, commissaire du roi, pour solliciter l'inexécution de la loi. Ce n’était pas la première fois que M. Tortaroli avait voulu exciter le fanatisme à Ajaccio. Lui et un de ses confrères avaient quelquefois causé du scandale par l’abandon de la paroisse constitutionnelle et en fréquentant les églises des moines; ce qui provoqua un jour contre eux lindignation et le ressentiment de la garde nationale. La députation des trois corps près du Directoire du département n’ayant pu rien obtenir, s’en retourna à Ajaccio, et le jour même de son arrivée dans cette ville commença cette affaire fâcheuse entre les volontaires nationaux et les mariniers.

Après cet événement, il insinua au peuple d’envoyer une députation à l’Assemblée nationale et il parvint à se faire nommer par le Conseil général de la commune d’Ajaccio un des députés, et déjà il aurait entrepris ce voyage aux frais de la commune, si l’on n’avait fait défense de mettre la délibération à exécution.

De tous ces faits, Monsieur, et du refus constant de se présenter aux réquisitions de l’administration, il est aisé de conclure que M. Tortaroli 1 a été la véritable source des maux qui ont eu lieu à Ajaccio, et nous croyons que sa présence dans cette ville ne peut être que trop dangereuse.

U est actuellement ici à Corte, et il se présentera au Directoire un de ces jours. Ce ne sera qu’après l’avoir entendu et après avoir eu de lui les renseignements nécessaires sur l’affaire d’A jaccio que nous pourrons vous en faire un rapport détaillé.

Les administrateurs du Directoire du département et procureur général syndic du département de Corse.

Bompei-Paoli, Pietri, Arrighi, Poli, Cijiappe, Buon aparté, Saliceti, procureur général syndic, Mattéi, vice-président, Earinole, pour le secrétaire général absent.

CXXXVI. Rapport du Directoire du district d’Ajaccio aux commissaires du directoire du département de Corse envoyés en cette ville à l’occasion des troubles qui y sont survenus depuis le soir du 8 du courant jusque ce jour.

Le jour de Pâques huit du courant, vers les six heures du soir, il s’est élevé une dispute entre deux mariniers, a 1 occasion du jeu de quilles. Plusieurs bons citoyens se jetèrent à travers pour l’apaiser; leur médiation obtint le meilleur succès. I u instant après, paraît un olûcier des volontaires soldés avec une quantité de soldats delà même troupe qui cherchait à faire arrêter les auteurs de cette dispute (on ignore par quel ordre). Les deux mariniers ne sc trouvant plus sur le lieu, la troupe arrête un citoyen qu’on dit n’ètre point compromis dans la rixe. 11 lit résistance et dans le même moment on tira des

1 . Itien que ce nom s écrive parfois Tarlaroli et que la forme Tortaroli soit aujourd’hui inconnue a Ajaccio et, parait-il, en Corse, nous avons écrit partout Tortaroli : le personnage est ainsi nommé, dans nombre de documents et il signe toujours Tortaroli par un o, et non par un a,

NOTES ET NOTICES

coups de lusil dont cet officier fut tué, et deux soldats blessés ; on tira ensuite d autres coups de lusil qui no firent mal à personne, et la nuit étant survenue, elle se passa fort tranquillement.

Le lundi 9, de bon matin, le tribunal de paix, accompagné d’une brigade de la gendarmerie, s’acquitta des devoirs que lui impose la loi. Sur les 8 heures du matin du même jour, des volontaires logés à la caserne et au Séminaire ont commencé à tirer des coups de feu sur toute sorte de citoyens de la ville, n’épargnant ni âge ni sexe; le feu fut continué pendant tout le cours du jour de la part des volontaires soldés et on leur a répondu de quelques maisons seulement de la ville et du faubourg. Les postes du fortino proprement dit ou tour des Génois, et le couvent des Capucins furent occupes vers les dix heures par la troupe soldée. Des coups de fusil tirés du Séminaire et de la caserne qu’elle occupait également, furent tirés tant pendant la journée que pendant la nuit. Un jeune abbé, une femme, deux enfants sont morts el trois hommes et une femme ont été blessés grièvement. Ces actes violents anéantirent le commerce, empêchèrent les communications de toute part, arrêtèrent le transport des farines, des eaux et de tout ce qui était nécessaire à la subsistance de la ville. Dans la même nuit les volontaires sortirent de leur logement et s’introduisirent dans les maisons du quartier des jésuites et dans l’église de Saint-Jérôme, où ils firent les plus grands désordres, commirent des vols de considération et y blessèrent dangereusement un homme.

La municipalité employa pendant toute la journée du lundi tous les moyens de conciliation possibles pour faire cesser les coups de fusil et pour faire rentrer les volontaires dans l’ordre; mais sans succès.

Le mardi, on fit usage des mêmes moyens et on obtint que la troupe soldée abandonnât les maisons dont elle s’était emparée; ce qu’elle fit vers les dix heures du matin.

Le mercredi, dans la matinée, voyant que les volontaires nationaux menaçaient la ville, la tenant continuellement assiégée, qu’elle succombait à des pertes considérables par la destruction des bestiaux, la dévastation des biensfonds, le vol des farines et qu’enfin sa subsistance était sur le point d’être compromise, voyant en outre que les habitants de l’intérieur, sous le faux rapport de révolte, venaient en grand nombre pour s’unir aux volontaires, l’administration, après avoir reconnu linefficacité des moyens employés par les représentants de la ville, prit le plus vif intérêt à faire cesser les hostilités et à procurer le repos dont étaient privés les citoyens d’Ajaccio depuis quelques jours. Elle envoya à cet effet une commission de deux de ses membres, accompagnée de son secrétaire, escortée par un piquet de grenadiers du régiment 42e et par une brigade de la gendarmerie, pour enjoindre au nom de la loi aux citoyens postés aux Capucins et au dehors de la barrière de se retirer; mais cet ordre fut totalement inutile. Le procès-verbal qui a été rédigé à cette occasion, constate les intentions de ces citoyens.

Les jours suivants furent employés par les corps administratifs et judiciaires à concilier les esprits et à rétablir l'ordre.

Voici la relation sincère des faits arrivés.

On ajoute que dans le couvent des ci-devant Capucins on a enlevé les scellés sous lesquels se trouvaient des ell'ets inventoriés et qui ont été volés, malgré que leur sûreté était confiée à une garde du régiment 42e qui y avait été placée à la réquisition de l’administration.

Dans le Séminaire on a également volé une partie des effets appartenant à la nation et qui étaient sous la vigilance du sieur Cervotti qui en est le dépositaire.

Observations : •

Les deux lieutenants-colonels pouvaient et devaient obvier à tout ce qui est arrivé de funeste et doivent par conséquent en être responsables, comme ils le

deviennent pour avoir compromis la ville d’Ajaccio qui a constamment donné des preuves de patriotisme.

On connaît le patriotisme des citoyens d’Ajaccio et leur désir de vo:r la loi exécutée; mais il s’y manifeste un esprit do patriotisme exclusit qui semble produire des divisions. Le seul esprit de religion insinue des préjugés dans une partie assez considérable des citoyens.

Fait à Ajaccio le dix-sept avril 1792.

Peraldi, Borgomano, Pompeani, Tavera, vice-président, et Pozzi di Borgo, secrétaire.

Nota. — Le procureur-syndic a refusé sa signature après lecture faite du présent rapport.

CXXXV1I. Rapport de Grandin. commissaire du roi, au ministre de la justice.

Relation des troubles arrivés à. Ajaccio.

Monsieur,

Ajaccio, le 18 avril 1792.

J’ai été en doute quelque temps si je vous donnerais une connaissance officielle des troubles qui viennent de désoler notre ville. Je craignais qu’en ayant été moi-même victime, mon récit ne fût suspecté de partialité; mais ayant pardonné de bon cœur à ceux qui m’ont blessé, sans savoir que c’était à moi qu’ils adressaient leurs coups, j'ai cru que le bien public et la vérité exigeaient de moi que je passasse par-dessus ce scrupule. Voici les faits que j'ai tâché de recueillir le plus scrupuleusement qu’il m’a été possible.

J’avais été envoyé en députation à Corte avec M. Tortaroli, président du tribunal, et d’autres citoyens pour obtenir du Département quelque chose que désirait la ville d’Ajaccio. A notre retour, le jour de Pâques, sur les huit heures et demie du soir, nous avons appris qu’à la suite d’une dispute survenue entre des gens qui jouaient aux quilles, il y avait eu beaucoup de coups de fusil tirés et qu’un officier de la garde nationale avait été tué, à ce que l’on croit, par un marinier. Je remarquerai que M. Quenza et M. Buonapartc, lieutenantscolonels de cette garde nationale soldée, étaient sur la place d’armes qui est à côté de la porte de la ville, sont rentrés chez eux tranquillement et sans que personne les ait insultés.

La garde nationale s’est retirée dans ses quartiers, et notamment au Séminaire où la majeure partie était casernée. M. Quenza et M. Buonaparte s’y sont rendus. 11 paraît que cette garde nationale, irritée d’avoir perdu un de scs officiers, a fait toute la nuit des préparatifs pour s’en venger le lendemain sur la ville, sans que la municipalité ait fait aucune • démarche pour empêcher dans son principe les effets de ce ressentiment, quoiqu’elle connût bien le caractère vindicatif des Corses.

Le lundi de Pâques, 9 avril, à sept heures et demie du matin, j'ai été à la paroisse pour entendre une basse messe. Pendant la messe, nous avons entendu tirer une quantité de coups de fusil; ce qui avait engagé à fermer les portes, de l’église. Plusieurs citoyens ont prié le curé de faire ouvrir une porte collatérale pour se retirer chez eux. Une douzaine de personnes étant sorties, la garde nationale qui s’était postée dans une petite tour qui dominait la rue, a fait feu; une femme a été blessée et est morte à coté de moi, et moi-même j’ai reçu deux bulles dans mon habit, dont une m’a traversé la cuisse droite de part en part près du genou.

La garde nationale a continué à tirer, des différents postes dont elle s'était

NOTES ET NOTICES

emparée, sur la ville jusqu’à sept heures du soir. Seulement, sur les une heure apres midi, un officier municipal, environné do troupes de ligne, ayant été pour leur faire des propositions de paix, ils ont discontinué et dès qu'il a été retiré, ils ont recommencé. La municipalité y étant retournée à six heures du soir avec le drapeau rouge, la même manœuvre a été observée.

Je suis bien éloigné d’attribuer aux chefs de cette garde nationale l’ordre de tirer sur les citoyens; mais on peut leur reprocher de n’avoir pas employé les moyens qui étaient en eux pour empêcher reflet d’un complot qu’ils ne pouvaient ignorer. 11 n’y a eu heureusement que trois personnes de tuées dans cette journée, savoir un jeune abbé, une femme et une jeune fille de treize à quatorze ans, et cinq personnes de blessées; plusieurs autres l’ont évité commepar miracle; car cette garde nationale tirait sur tout être vivant qu’elle apercevait dans les rues, hommes, femmes, enfants et animaux. On a appris cependant que scs chefs avaient écrit au Département que la ville était en insurrection et voulait faire une contre-révolution. Néanmoins, celte ville prétendue révoltée a eu la douceur de se laisser fusiller jusqu’à quatre heures du soir sans riposter; à cette heure-là seulement on a tiré quelques coups do deux ou trois maisons de la ville.

Dès le matin le juge de paix avait été à l'église pour dresser procès-verbal de la mort de l’officier tué la veille. De là, il s’était transporté au Séminaire pour y recevoir les déclarations des gardes nationales témoins du fait; mais, au lieu de lui laisser continuer ses opérations, on l’a retenu prisonnier, et même des gardes nationales voulaient attenter à ses jours parce qu’il est parent des mariniers auxquels ils en voulaient. Quelques officiers des gardes nationales, connaissant le complot, l’ont fait monter dans une chambre où ils l’ont gardé jusqu’au moment où, comme nous l’avons dit, la troupe de ligne est arrivée, avec un officier municipal et le drapeau blanc; dans ce moment on a trouvé moyen de le faire échapper.

La municipalité avait fait dans le cours de la journée deux réquisitions à M. Maillard, colonel du V2° régiment et commandant de la place, pour se tenir prêt à marcher contre cette garde nationale et faire cesser le feu qu’elle faisait contre la ville. On sera surpris sans doute d’apprendre que le soir même M. l’abbé Coti, procureur-syndic du district, a écrit à M. Maillard qu’il avait pris toutes les précautions pour le bon ordre, que lui, M. Maillard, devait se préparer à soutenir la garde nationale et sc bien garder d’obéir à toute autre réquisition contraire. La lettre qui contient celte dernière réquisition est, à ce qu’on m’a certifié, entre les mains de M. Maillard.

Pendant la même journée, la garde nationale s'est emparée de quelques, maisons et une ou deux ont été pillées; M. Darance, officier du régiment, ayant appris qu’ils étaient chez lui, s’y est transporté, a vu six hommes decette garde qui avaient déjà enfoncé deux portes; il leur a fait des reproches; pour réponse, ils l’ont mis en joue, mais heureusement deux caporaux sont survenus et ces six hommes, croyant qu’ils étaient suivis d’autres personnes, se sont retirés.

Le mardi 10 a été plus tranquille, et même un officier municipal se promenait avec un drapeau blanc, annonçant que la paix était faite; mais la garde nationale disait hautement qu’elle ne consentirait à aucune paix qu’on ne lui eût livré dans les mains une douzaine de mariniers qu’elle regardait comme ses ennemis; elle avait envoyé des circulaires dans les campagnes à dix, à douze lieues à la ronde pour inviter les paysans à sc joindre à elle contre la ville d’Ajaccio. Effectivement, il en est arrivé en grand nombre de plusieurs villages ; ils empêchaient les provisions d’arriver dans la ville et pour se nourrir ils tuaient les bœufs et autres animaux, et allaient prendre la larine dans les moulins; ils metlaient les besliaux dans les clos et les blés, ce qui a occasionné un dommage qui sera toutefois moins considérable qu on lavait annoncé d’abord.

Dans le même temps plusieurs de ces gardes nationales qui étaient venus me voir pour me témoigner le regret qu'ils avaient eu d’apprendre que j’étais blessé, m’ont certifié que MM. Quenza et Buonaparte, et surtout ce dernier, avaient dressé une espèce d’acte, un procès-verbal, dans lequel ils disaient entre autres choses que quatre familles qu’ils désignaient, savoir, celles de Cunco, Susini, Tortaroli et Jean-Baptiste Bacciochi, avaient été cause des prétendus troubles occasionnés dans la ville et qu’il fallait s’en prendre à leurs personnes et à leurs biens. J’observerai seulement ici, à l’égard de M. Turtaroli, qu’il était bien impossible qu’il fût la cause des troubles arrivés le dimanche jour de Pâques, puisqu’il revenait alors avec moi de Cortc et que nous ne sommes arrivés que jilus de deux heures après la scène de ce jour. L’acte en question était rédigé en français, langue que la plupart des soldats corses n’entendaient pas : plusieurs ont signé sans difficulté, mais d’autres ont voulu avant en entendre la lecture et ont observé ensuite que les chefs paraissaient vouloir profiter des troubles pour satisfaire leurs vindettes particulières, que c’était leurs parents qu’on voulait sacrifier et que, bien loin de signer l’acte, ils les défendraient jusqu’à la mort; ils se sont même emparés de l’acte et l’ont déchiré.

La plupart des compagnies de cette garde nationale devaient passer dans d’autres lieux de la Corse, et M. Maillard, leur commandant suivant les lois, leur a fuit signifier de sortir de la ville et de se rendre à leur destination ; mais ils n’en ont tenu aucun compte.

La journée du mercredi était à peu près semblable à celle du mardi, les citoyens se fortifiant chez eux pour se mettre à l’abri du pillage dont ils étaient menacés de la part de cette garde nationale et des paysans : un grand nombre avait fait porter à la citadelle leurs effets les plus précieux.

Le jeudi, les citoyens et la municipalité, irrités de voir qu’on les tenait si longtemps comme assiégés, ont requis de M. de Maillard de faire avancer le canon pour faire déloger celte garde nationale et ces paysans qui s'étaient postés et fortifiés dans tous les endroits avantageux qui dominaient la ville. Les partis étaient en présence et étaient sur le point de faire feu mutuellement lorsque des gens plus tranquilles, désirant d’éviter de répandre le sang, ont demandé qu’il fût encore fait des propositions de paix à cette garde nationale, avec d’autant plus de raison qu’on avait fait courir le bruit que les soldats de troupe de ligne abandonneraient leurs officiers si on en venait à une action. On a donc nommé des députés qui, après bien des difficultés, sont parvenus à convenir d’une trêve qu’on observerait jusqu’à l’arrivée des commissaires du Département, à condition que d’une part la ville ferait retirer ses canons et que de l’autre la garde nationale et les paysans détruiraient leurs nouvelles fortifications.

Je dois rendre ici hommage à la bonne conduite du 42" régiment qui est de garnison dans la ville. Les officiers ont su allier la prudence à la fermeté, et les soldats, le zèle à l'obéissance; il y avait entre eux confiance et affection réciproque. La garde nationale ayant menacé de tuer le colonel, les officiers et soldats l’ont invité à ne plus sortir sans eux de la citadelle. Le colonel a usé dans toute cette affaire d’une grande modération envers la garde nationale qui non seulement était révoltée contre la ville, mais encore qui avait refusé de lui obéir quoiqu’elle fût directement so is ses ordres. Toute la troupe a été extrêmement fatiguée, ayant resté cinq jours entiers sans se déshabiller. Les soldats ont reçu de la garde nationale une lettre où on les exhortait à désobéir à leurs chefs; on avait eu soin de joindre à celle lettre une brochure imprimée du club des Jacobins; leur sentiment a été celui de l’indignation et du mépris, et ils ont porté le tout à leur colonel.

On attendait de moment à moment et avec impatience les commissaires du Département et M. Ccsnri Colonne, colonel de la gendarmerie, qui ne sont cependant arrivés que le lundi 16 à l’après-midi. Jusque-là la ville n'était pas

NOTES ET NOTICES

sans inquiétude; elle n’ignorait pas qu’on avait mis tout en œuvre pour prévenir contre elle le Département, et les paysans se plaisaient à répandre le bruit qu’on voulu t profiter des troubles pour se rendre maître de la citadelle, que M. Cesari arriverait avec 1500 hommes; ce qui augmenterait la famine que la ville commençait à souffrir, et même plusieurs gens de la campagne, avides du pillage, avaient été à sa rencontre avec des sacs vides pour lui offrir leurs services dans l’espérance de faire du butin; mais il les a renvoyés honteusement. La ville avait nommé quatre citoyens pour aller au-devant des commissaires et de M. Cesari; mais, comme on craignait qu’ils no découvrissent la vérité, on a eu grand soin do les en empêcher, en menaçant leurs jours s’ils sortaient de la ville.

Nonobstant toutes ces précautions, il paraît que MM. les commissaires ont eu connaissance de la vérité et de la pureté des intentions des citoyens de la ville qui ont toujours été bien éloignés de songer à une contre-révolution. Aussi, depuis leur arrivée, commençons-nous à jouir du calme et de la tranquillité.

Le commissaire du roi près du tribunal du district d’Ajaccio.

Ghandin.

CX XXVI II. Rapport du colonel Maillard au ministre.

Lettre de Maillard à De Grave.

Monsieur,

Ajaccio, ic 14 avril 1792.

J’ai l’honneur de vous adresser un précis de ce qui s’est passé en cette ville depuis le huit de ce mois jusqu’au quatorze, sept heures du soir.

Au moment où je fermais mon paquet, je reçois une lettre de MM. les commissaires nommés par le Directoire du département de Corse pour apaiser les troubles qui se sont élevés dans ce canton. L’endroit d’où ils m’écrivent est environ à sept lieues et j’espère qu’ils arriveront demain avant midi. Je joins au précis une copie de leur lettre.

Le colonel du 42° régiment d'infanterie, commandant dans la place.

Maillard.

23e division militaire. — Affaires publiques. — 42° régiment d'infanterie.

Précis de ce qui s’est passé à Ajaccio en Corse depuis le 8 avril 1792, 6 heures 1/2 du soir, entre les volontaires nationaux soldés et les habitants de la ville jusqu'au samedi 14 avril au soir.

Le 8 avril. — Dimanche 8 avril 1792, vers les 6 heures 1/2 du soir, d’après une rixe survenue entre les volontaires nationaux et les marins, qui a été des plus vives et dans lesquelles il y a eu un officier des volontaires nationaux de tué et deux volontaires poignardés.

Le 9. — La nuit a fait cessé le désordre sans que j’aie reçu aucunes réquisitions. Le lendemain 9, vers les 7 heures du matin, le feu a commencé et l’alarme a été générale dans la ville. Plusieurs personnes, hommes, femmes et enfants, ont été tués ou blessés du feu de la tour dite du Séminaire et autres endroits dont s’étaient emparés les volontaires nationaux (cette tour fait partie

do la fortification que l’on n’a pu occuper qu’en enfonçant les portes), entre autres M. Grandin, commissaire du roi près le tribunal du district qui a reçu un coup do feu à la cuisse en sortant de l'église. Ces malheureux événements ont donné lieu à une correspondance entre moi, les officiers civils et les lieutenants-colonels du bataillon des volontaires nationaux dont il est impossible de pouvoir vous faire part, vu son volume, et de laquelle je tiens un journal.

Le fi, vers les 3 heures après midi, le caporal de garde de la barrière du faubourg me fit avertir qu’environ 80 ou 100 paysans de l’extérieur s’étaient emparés du couvent des Capucins situé à mi-côte, de la tour dite des Génois qui commande ce poste, ainsi que de tout le faubourg du Parc aux Mulets sur le bord de la mer, à l’entrée de ce même faubourg, d’où ils empêchent à volonté toute communication avec le dehors (on observera que ces postes ne sont point ordinairement occupés). Il ne cesse d’en arriver, et le 10, au soir, l’on estimait que leur nombre était environ de 1000 à 1200.

Le 10. — Il a été signé le 10 vers les 6 heures du soir un accord préliminaire entre les commissaires des officiers civils, ceux des volontaires nationaux et des troupes de ligne sous la garantie desquelles il s’est passé.

J’ai eu plusieurs conférences avec MM. de Quenza et Buonaparte, lieutenantscolonels des volontaires nationaux soldés, relativement à leurs positions dans lesquelles ils m’ont demandé des munitions de guerre. Je crois avoir convaincu ces Messieurs auxquels j’avais remis le lundi précédent deux de ce mois, jour de leur formation, les munitions qui m’avaient été ordonnées par M. de Rossi, qu’il m’était impossible d’outrepasser ses ordres et qu’il était contre mon devoir de fournir des moyens offensifs contre les citoyens; que, pour la citadelle, les anciennes ordonnances auxquelles aucunes lois n’avaient dérogé et même maintenaient en vigueur, me défendaient sur mon honneur et ma vie d’admettre aucune troupe sans les ordres de Sa Majesté, de ses ministres ou de ses généraux; que c’étaient mes dernières intentions et que rien au monde ne pourrait jamais m’en faire départir. J’ai promis à ces messieurs d’employer les plus vives sollicitations auprès des corps administratifs pour leur faire rendre la justice qui leur était due et poursuivre de part et d’autre les coupables suivant toute la rigueur des lois. Je n’ai rien négligé pour parvenir à cette fin, et c’est sur cette base qu’est appuyée la convention de hier au soir. Ces messieurs m’ont promis, comme il est prouvé par leur correspondance, de contenir leurs troupes dans le bon ordre, d empêcher toute hostilité de leur part, et de faire tous leurs efforts pour éloigner les habitants du dehors dont la présence alarme justement les citoyens. Les officiers civils, de leur côté, ont fait battre un ban et proclamer une défense à tous les citoyens de ne commettre aucun acte hostile contre les volontaires nationaux.

La troupe de ligne, étant obligée à un service très pénible et très fatigant, j’ai cru nécessaire, pour y subvenir et le commander avec plus de célérité, de faire évacuer le quartier neuf qui est hors de la ville et éloigné de la citadelle.

Le commandant des volontaires nationaux, après la formation de son bataillon, m’a demandé de différer le départ des compagnies destinées pour l'intérieur jusqu’au mercredi 11, leur présence étant nécessaire pour l’organisation de leur conseil d’administration et l’établissement de leur comptabilité. D’après cet arrangement et la prière qu’il en a faite au commissaire des guerres, il n’a pas cru devoir lui refuser de laisser occuper provisoirement et jusqu’à ce départ à une partie de sa Iroupe une mansarde du quartier neuf qui venait d’être réparée. L’on m’a rendu compte que, dans la journée du 10, ils y avaient fait plusieurs créneaux assez considérables.

Je ne saurais rendre un témoignage trop éclatant au zèle et aux talents de MM. de Sornis, lieutenant-colonel du corps du génie, et d’Anglemont, capitaine commandant celui de l’artillerie, qui par leurs dispositions, la prudence et la sagesse de leurs avis, n’ont pas peu contribué à affermir la confiance que les

citoyens et les volontaires nationaux ont montrée dans cette occasion pour les troupes de ligne qui, a tous égards, l’ont méritée par leur fermeté, la sagesse de leur conduite et leur zèle infatigable pour le bien du service et l’exécution de la loi. Je ne peux trop me louer de la manière dont les officiers et sousofficiers du 42e régiment m’ont secondé dans cette malheureuse circonstance, ainsi que tout ce qui compose le détachement du 4° régiment d’artillerie. La troupe de ligne a été constamment respectée de part et d’autre et regardée comme garant des conditions qui pouvaient ramoner le calme et la tranquillité. 1

Je n ai pas cru devoir refuser le pain de munition qui m’a été demandé par le commandant des volontaires nationaux.

Du 11. La nuit a été assez tranquille. Depuis neuf heures du matin, j’ai commencé une correspondance extrêmement pénible et fatigante entre les corps administratifs et les chefs des volontaires nationaux : plaintes réciproques de part et d autre, la plus grande méfiance, ne terminant et ne décidant rien, nous sommes toujours dans la plus grande incertitude, notre état est des plus fâcheux et des plus critiques.

\ers les 11 heures qu’est arrivé le courrier, j’ai fait passer à M. de Quenza, premier lieutenant-colonel, les lettres du général par lesquelles il réitère les ordres que je lui avais transmis la veille, d’envoyer les compagnies de son bataillon à leur destination, avec la copie d’une réquisition du Directoire du département, l’extrait de la réponse du général à ce sujet, par lesquelles il devait voir que deux compagnies de ce bataillon devaient être incessamment requises de leur quartier pour l’exécution de la loi. Je n’ai reçu aucune réponse à ce sujet.

Toutes nos dispositions sont faites pour déployer la force. La municipalité et le juge de paix m’ont requis pour l’employer à la première attaque.

Le nombre des habitants du dehors est considérablement augmenté et cause les plus vives alarmes aux citoyens. Ils commettent, à ce que l’on dit, les plus grands dégâts dans les campagnes et interceptent les vivres. Nous sommes dans l’état le plus déplorable et à la veille de mourir de faim, s’il n’est pas possible de parvenir à un prompt accommodement.

La municipalité m’a envoyé réquisitions sur réquisitions, soit pour donner deux pièces de canon sur une barque pour protéger le faubourg (ce qui était non seulement contre la loi, mais impraticable, et qui par conséquent n’a eu aucun effet), soit pour déployer la force des armes, conformément à leurs premières réquisitions, et enfin pour faire tirer un coup de canon à poudre qui devait servir de signal, pour qu’une heure après, si le bataillon des volontaires nationaux ne suivait pas leur réquisition qui était d’abandonner le Séminaire et de se retirer au couvent de Saint-François et au quartier neuf qui sont hors de la ville, de les y contraindre avec du canon et des forces suffisantes de troupes de ligne.

Vers les 7 h eures du soir, le coup de canon d’alarme a été tiré; deux pièces de campagne, préparées, escortées par un détachement de cent hommes, des soldats pour servir le, canon, et des travailleurs. Cette troupe assemblée, la réquisition lue à sa tète, un officier municipal arrivé pour y marcher, le tout s’est trouvé à sa disposition; il a jugé qu’il était trop tard pour sortir, et je me suis occupé pendant la nuit avec un comité composé de l’officier municipal, des commandants du corps royal du génie, de celui d’artillerie et du capitaine commandant ledit détachement, de rédiger un projet d’après les principes de la loi, pour exécuter et suivre les réquisitions du corps municipal, lequel a été signé de tout le comité et dont copie a été remise audit officier municipal. >

Le 12. — Vers les 8 heures du matin, l’officier municipal à la tète, les canons et les travailleurs sont sortis avec le détachement et ont été se poster dans les endroits qui ont été jugés les plus avantageux pour le succès de l’exé-

cution des réquisitions de la municipalité aussitôt que leur commissaire leur en donnerait le signal. Vers les deux heures, la municipalité m’a prévenu qu’ainsi que les autres corps administratifs, ils venaient de passer des conventions avec MM. les lieutenants-colonels et officiers de la garde nationale soldée sous ma garantie, au moyen de quoi ils me requéraient de retirer toutes les forces que j’avais fuit sortir de la citadelle. (Je joins en note la lettre du corps municipal à cet égard, ma réponse et celle que j’ai adressée à ce sujet au corps des officiers des volontaires nationaux, la première n° 7 bis, réponse, et 8.)

Le 13. — Tout a été fort tranquille pendant la nuit. On attend des commissaires du Département. Plusieurs députés devaient aller au-devant d’eux, entre autres le maire et le juge de paix. J’ai appris depuis qu’il n’y avait que M. Buonaparte, 2° lieutenant-colonel des volontaires nationaux, qui avait été à leur rencontre.

La journée s’est passée assez tranquillement. Beaucoup de rapports, d’avertissements, d’inquiétude et de méfiance de part et d’autre. Il arrive toujours des deux côtés beaucoup de monde; en attendant celle des commissaires, chacun prend ses précautions pour se défendre. L'on dit qu’il y a infiniment de divisions dans ceux qui sont venus pour prendre le parti des volontaires.

A l’exception du poste de la porte du Séminaire qui était composé d’un caporal et quatre hommes, tous les autres sont occupés par la troupe de ligne comme à l’ordinaire. Le service de la citadelle a été réglé de manière à en assurer la sûreté et quoiqu’il soit très fatigant, on ne peut rien ajouter au zèle des officiers, sous-officiers et soldats qui ne cessent de donner des preuves de leur confiance, de leur union et de leur attachement mutuel ainsi que de leur fidélité, de leur amour pour leur devoir et de leur soumission à la loi.

Le 14. — Toute la nuit a été fort tranquille.

J’apprends que dès les premiers jours, les volontaires nationaux soldés ont fait au corps de la place, au bastion du Séminaire, une brèche assez considérable pour passer trois hommes de front.

A 7 heures du soir l’on n’avait pas encore des nouvelles de l’arrivée des commissaires que j’attends avec la plus vive impatience.

Je ne saurais trop répéter les obligations infinies que j’ai à MM. de Somis et d’Anglemont, ainsi qu’à M. Despuisarts, commissaire des guerres, lequel a concouru avec nous pour tout ce qui pouvait être utile et avantageux au bien du service. Tous les agents militaires ont donné des preuves non équivoques de leur zèle dans cette fâcheuse circonstance, notamment MM. Maisonneuve, médecin, Vivier, chirurgien-major, Descamps, directeur, tous attachés à l’hôpital militaire; M. Desmaurandcs, préposé du directoire des subsistances militaires; le sieur Fresson, garde-magasin d’artillerie, et les sous-officiers du détachement du 48 régiment de ce corps.

Cet exposé est fait avec toute la précipitation que nécessitent ma position, l’immensité de mes occupations et le peu de temps que me laisse le départ du courrier.

Le colonel du 428 régiment d’infanterie, commandant la place d’Ajaccio.

Maillard.

N° 7. — Copie de la lettre écrite par le corps municipal.

Ajaccio, le 12 avril 1792, 2 lieurcs de relevée.

Monsieur,

Le corps municipal et les autres corps administratifs ont passé des conventions avec MM. les lieutenants-colonels et officiers de la garde nationale soldée, comme vous verrez par les articles ci-joints, le tout, sous votre

NOTES ET NOTICES

garantie, s’il vous plaît de l’approuver. Au moyen de quoi ledit corps municipal requiert la rentrée dans la citadelle des deux pièces de canon qui se trouvent postées dans la ville.

Le corps municipal : Colonna d’Ornano, Salini, Levie, maire.

N° 7 bis. Copie de la réponse faite par M. Maillard le 12 avril 1192 à 4 heures après midi à MM. les officiers municipaux.

Messieurs,

Je ne peux qu être extrêmement flatté de la confiance que vous avez en moi et je désirerais que ma situation et ce que je dois au corps à la tète duquel J ai 1 honneur d être, pût me permettre d’y répondre : comme leur chef, tout et qui me concerne leur est entièrement relatif. Vous concevez toute limportance d’une garantie dont dépend le sort de tant de citoyens. La Constitution a îendu les corps militaires les simples agents de la loi : mon acceptation serait une contravention à ses principes qui nous donnent simplement une force d inertie qui ne peut être mue que par les corps administratifs. Vous en êtes sûrement trop pénétrés, Messieurs, pour ne pas sentir toute la justesse et la force de mes réflexions.

Quoique je me sois attiré des reproches de part et d’autre, j’ai trop de confiance dans votre justice et votre équité. Messieurs, pour ne pas croire que vous rendrez le témoignage le plus authentique à la pureté de mes sentiments et à l’impartialité de ma conduite.

L intérêt que je prends au bien et à la tranquillité publique me suggère d oser vous proposer de nommer de part et d’autre des commissaires qui puissent remplir 1 objet de votre garantie réciproque. Pour assurer l'entière liberté de leurs délibérations et de leurs opinions, je vous offre de les recevoir à la citadelle où je les traiterai d’après les sentiments que j’ai voués pour la vie à tous les citoyens du département de Corse.

Désirant justifier les imputations que l’on a pu me faire des deux côtés, je vous demande en grâce, Messieurs, de vouloir bien faire traduire ma lettre et de la rendre publique.

Le colonel du 42e régiment d'infanterie, commandant la place d’Ajaccio.

Maillard.

N° 8. — Copie de la lettre écrite par M. de Maillard le 18 avril 1192 à quatre heures après midi à M. de Ouenza, premier lieutenant-colonel des volontaires nationaux.

J’ai l’honneur de vous envoyer, monsieur, la copie de la lettre que j’adresse à MM. du corps municipal en réponse à celle qu’ils m’ont écrite vers les deux heures pour m’engager à me charger de la garantie des conventions arrêtées ce matin entre vous et eux. Je ne doute pas que, pénétré des mêmes sentiments qui m’attachent à mes devoirs et à l’inviolabilité de mes serments, vous n’approuviez les motifs qui m’empêchent de l’accepter.

Je me flatte que vous ne verrez dans les mesures que je leur propose de prendre que la persévérance des souhaits que j'ai toujours faits pour votre réunion ainsi que pour le rétablissement du calme et de la tranquillité.

Comme il m’importe infiniment de dissiper les suggestions qu’auraient pu prendre sur ma conduite les volontaires nationaux, je compte assez sur votre amitié pour espérer que vous voudrez bien me rendre le même service que MM. de la municipalité, en faisant traduire ma lettre pour qu’ils puissent tous

connaître mes véritables sentiments. Je vous réitère, monsieur, ceux que je vous ai voués pour toujours.

Le colonel du 42e régiment d’infanterie, commandant la place d’Ajaccio.

Maillard.

Au moment où j’allais fermer mon paquet, je reçois une lettre de messieurs les commissaires du Département de Corse qui m’annoncent leur arrivée pour demain, comme on le verra par la copie suivante.

Bocogaano, ce 14 avril 1792.

Monsieur,

Nous avons l’honneur de vous prévenir que le Directoire du département, par un arrêté en date du 12 courant, nous a donné commission de nous rendre dans la ville d’Ajaccio, pour en apaiser les troubles et qu’il nous a revêtus à cet effet des pouvoirs dont la communication officielle vous sera donnée pur les corps administratifs auxquels nous en envoyons copie. L’intention où nous sommes de suivre avec vous le concert le plus capable de remplir les intentions de paix et de justice que nous portons, nous engage à vous en informer particulièrement et à vous prier de vouloir bien vous concerter avec M. Volney, ex-député à l’Assemblée Constituante, et avec M. Cervoni, secrétaire de la commission, pour toutes les mesures nécessaires à notre arrivée et à l’exécution de nos fonctions.

Les administrateurs du Directoire du département, envoyés à Ajaccio.

Colonna le jeune; Arrigiii.

Cervoni, secrétaire de la commision.

Certifié les copies conformes aux originaux.

Le colonel du 42” régiment d’infanterie commandant la place d’Ajaccio.

Maillard.

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