CHAPITRE XV
où sa démission avait élé acceptée. Après avoir décrit sa mésaventure des îles Lobau et Alexandre, il avouait avec candeur que, n'ayant reçu ni solde, ni brevet, il avait cru pouvoir regarder sa rentrée au service « comme non avenue ». Certes, il y a beaucoup d’adresse dans ce récit de ce qui lui advint pendant la terrible journée du 4 juillet. Démonté et malade à la veille d'une grande tuerie, Courier cherche pourtant à faire son devoir dans le poste qu'on lui a confié, aux batteries qui sont chargées de protéger le passage des troupes. Il reste, malgré sa faiblesse, exposé au feu de l'ennemi, jusqu’au moment où des soldats le transportent défaillant « dans une baraque où vint se coucher le général Bertrand ». C’est une véritable narration à la Lvsias ; malgré sa sobriété rien n’y mauque, et l’auteur sait en outre donner l'impression d’une émotion contenue. Il a l’art d’apitoyer sur son sort, tout en se défendant de faire appel à la sensibilité.
Bien en prit à Courier de savoir écrire : on peut penser que son habile plaidoyer contribua dans une large mesure à désarmer Gassendi'. Toujours est-il que le chef de la division de l'artillerie ne se montra pas plus impitoyable que le ministre de l'Intérieur : il borna là son enquête et fit mettre cette simple note dans les états de service de l’officier : « Il a écrit qu'ayant eu sa démission et n’ayant pu « assister à la bataille de Wagram, faute de cheval, il « avait cru ne pouvoir plus continuer et s’en est allé ».
Ainsi Courier eut bien, comme il l’a dit, « deux ministres à ses trousses », mais deux ministres bienveillants et disposés à se contenter des excuses qu’on leur présenterait. Or l’époque des enquêtes de Gassendi et de Montalivel (septembre 1810) marque le point Le plus aigu de l'espèce de persécution qu'il eut à subir. Il demeura finalement
1 Rappelons que Gassendi connaissait personnellement Courier, auquel il s'était intéressé à diverses reprises.
indemne, mais il eut peur : il craignit une arrestation, toujours grave sous un gouvernement despotique, avec cette circonstance que la fuite de Vienne, qualifiée déserlion devant l'ennemi, aurait pu avoir les conséquences qu'il eût plu à l'autorité de lui attribuer.
À part ce nuage, qui vint assombrir pour lui la fin de l'été, Courier fut heureux en cette année 1810, au plus fort des tracasseries que lui suscitait la bande à Puccini.#ll ne craint pas de l'avouer à ses amis Clavier : « Je mérite « l'envie, et plus même qu'on ne croit,non pas pour les six « pages traduites, mais c’estqu’en effet je suis heureux. N’en « dites rien au moins. On crierait bien plus fort ». On reconnaît ici la devise de cet épicurien réfléchi et avisé : 0 donsty GA’ eivar EA6tos Dékw. Il veut jouir : cela, sans doute, ne suppose pas une philosophie bien haute; mais qu'on ne fasse pas de lui un simple disciple d’Arislippe. Remarquons en effet qu’il est avant tout préoccupé de défendre sa jouissance contre les autres hommes, parce qu'il les juge ennemis de son bonheur; et il les juge tels, non a priori, mais par l'effet de ses réflexions. Il ÿ a chez lui beaucoup de misanthropie naturelle fortifiée par l’éducation, par les leçons de son père, et accrue par le spectacle de la vie et des hommes, en un siècle bouleversé, livré aux révolutions et à la guerre.
D'ailleurs, son égoisme est accompagné de prudence : ses livres saisis, sa chère Chloé entre les mains des argousins, il se console de l'y voir et fait tout son possible pour n’y tomber pas à son tour; c’est pourquoi il renonce à toute réclamation au sujet « de ses griffonnages », se terre, et cherche à se faire oublier : « J'ai peur, si je redemandais mon livre saisi, qu’on ne me saisit moi-même ».
Plutôt que de pâlir au fond d’un cachot, en attendant une justice hypothétique, il souhaite de faire un beau voyage, d'étudier les mœurs de peuples inconnus, et de visiter les pays sur lesquels ses livres l'ont tant et si bien