CHAPITRE Il
après une année bien remplie par les travaux scolaires, aspiraità jouir de la liberté deschamps, de la flânerie dans les bois, et deslongues promenades soit au bord de la Loire, soit sur les coteaux au milieu des vignobles, le fusil en main’. La saison des vendanges se passait à la Véronique, Les raisins du Clos Buré, apportés à dos d'homme dans des hottes, étaient écrasés et foulés dans le pressoir. Le futur peintre de la vie champêtre en s’initiant à ces travaux, en se mêlant aux paysans, surprenait sur leurs lèvres ces expressions savoureuses et naïves dontil se seryira pour traduire du grec les émotions de Daphnis ou décrire ses occupations rustiques?.
Les vendanges terminées, la famille Courier prolongeait habituellement de quelques semaines son séjour à la Véronique; Jean-Paul mettait à profit ce temps pour régler quelques questions d'intérêt et pour vendre ses récoltes. Quant à son fils, d’autres objets le sollicitaient. La chasse ne manqua pas d'exercer sur lui son attrait si vif pour les jeunes gens.
En l’automne de 1790, le séjour à la Véronique s'étant prolongé jusqu'’après la Saint-Martin, Paul-Louis employa ses vacances à poursuivre lièvres et perdreaux sur les terres de son père, voire sur celles des voisins. Ayant dû renoncer à obtenir de la parcimonie paternelle un fusil à deux coups, il en avait emprunté un à un ami de sa famille M. Vigier. Cette arme sur le bras, suivi de son chien, ïl arpentait les coteaux qui dominent la Loire, avec l’ardeur
fiévreuse d’un débutant.
C'était le 10 novembre : on était en pleine Révolution.
1 Divers documents cités plus loin comme le procès-verbal de la justice de paix de Langeais nous apprennent que Paul-Louis s’adon-
nait à la chasse.
2 Voir la description des vendanges au commencemeet du livre
deuxième de Daphnis et Chloé.
Des droits féodaux battus en brèche ou abolis, il ne subsistait presque rien. Les seigneurs n'avaient plus le droit de frapper d'amende ou d’emprisonner les paysans qui prenaient un fusil pour tirer sur Le gibier : aussi, nombre de roturiers s'adonnaient-ils au plaisir de la chasse, qui leur avait été jusqu’à ce jour interdit : c'était la grande revanche du peuple sur le gibier, qui « de tout temps lui fit la guerre ». « Une seule fois, remarque Courier, il fut vaincu, en mil-sept-cent-quatre-vingt-neuf; nous le mangeàmes à notre tour ‘ ».
Plein de cette idée de revanche, Paul-Louis ne craignit pas de s’aventurer sur les domaines du duc de Luynes défendus par de nombreux gardes contre l’intrusion des chasseurs. Interpellé un peu vivement par le sieur Ronceraut, l’un de ces gardes, notre jeune homme lui tient tête; il prétend que M. Godard, intendant du duc, lui a donné la permission de chasser. Ronceraut, incrédule et gouailleur comme un tourangeau, réplique, se fâche, et comme on lui lient tête vertement?, il dresse procès-verbal.
Avoir presque assisté à la prise de la Bastille par le peuple souverain et ne pouvoir envahir le domaive d’un cidevant duc et pair, sans être arrêté par un croquant de garde! Les temps n'étaient donc pas encore accomplis! Telles furent sans doute les réflexions du futur pamphlétaire. Elles se prolongèrent avec amertume pendant trois longues heures. Au bout de ce temps, Paul-Louis en fut tiré, près du bois Imbert, par des coups de fusil qui firent dresser l'oreille à son chien. L'animal courut vers l'endroit d'où partaient les délonations et son maître vint à sa suite. Il se trouva face à face avec le fatal Ronceraut, entouré
! Simple discours.
? « 1] y eut des propos dans ce moment entre eux ». Extrait des
minutes du greffe de la Justice de Paix de Langeais, 28 octobre