CHAPITRE II
d’une bande de jeunes gens « qui tiraient au blanc! ». Paul-Louis fut désarmé, vit confisquer son fusil et dut revenir fort dépité au logis. Cependant, le procès-verbal dressé par le sieur Ronceraut recevait toutes Les suites qu’il comportait; il était contrôlé à Cinq-Mars le 42 novembre et devenait exécutoire.
En outre du déplaisir de payer l’amende, il allait falloir indemniser M. Vigier, auquel on ne pouvait rendre son fusil confisqué entre les mains du jeune Paul-Louis. Toutefois, ce voisin sut compatir aux ennuis des Courier et se montra de fort bonne composition. Près d’une aunée apres cette journée malencontreuse, il attendait encore son arme que Ronceraut ne voulait pas restituer. Enfin, le 28 octobre 1791, M. Courier père appela devant le juge de paix de Langeais le « ci-devant garde de Monsieur d'Albert de Luynes » * dont il exigeait la remise du fusil. Il prétendait en outre le faire condamner « en trois cents livres de dommages et intérêts au profit des pauvres et aux dépens ». Après avoir entendu les parties « dans leurs dires et moyens respectifs », le juge condamna simplement Ronceraut à remettre le fusil « sous deux fois vingt-quatre heures » ou à en payer le prix. Ainsi se termina le litige auquel avait donné naissance l’équipée du jeune Monsieur de la Véronique. Mais cette désagréable affaire l'avait dégoûlé de la campagne; en cette année 1790, il s’empressa de rentrer à Paris, et cela avant le terme habituel des vacances, pour y poursuivre avec ardeur l'étude des mathématiques sous la direction de M. Labbey. L’attachement de l'élève pour son professeur, savant modeste et
1 C'est-à-dire à la cible.
2 Cette formule fait entendre que le duc de Luynes avait émigré dès avant cette époque; Ronceraut n'était plus effectivement garde-chasse, et le départ du duc enhardit M. Courier à poursui-
vre son ancien agent.
bienveillant, aidait à ses progrès. Le 28 septembre 17914, comme il s'était rendu chez lui, pour prendre sa leçon, M. Labbey reçut du ministre une lettre par laquelle on lui annonçait que le roi venait de le nommer à la place de professeur de mathématiques dans l’école d'artillerie de Châlons’. Les regrets sincères du jeune homme qui allait perdre un maître dévoué, s’exprimèrent avec beaucoup de vivacité et touchèrent celui qui en était l’objet.
Décidé à suivre à Châlons M. Labbey, qui ne demandait pas mieux que d'emmener avec lui quelqu'un de ses élèves, Paul-Louis écrit à son père pour lui soumettre son projet et obtenir la permission de l’exécuter. Cette lettre, la seconde du recueil, bien plus intéressante d’ailleurs que la première, nous révèle un jeune homme sérieux, plein de bon sens et d’esprit pratique. Il développe, avec beaucoup de sagesse, Les raisons qui lui font désirer d'accompagner à Châlons son professeur; et il entrevoit les avantages qui doivent résulter pour lui de cet exode et dans le présent et pour l’avenir. Toutes ses pensées sont donc tournées vers son dessein principal, qui est d'obtenir quelque place militaire ; mais il «ne renonce pas pour cela totalement aux poètes grecs et latins. C’estun effort dont sa vertu n’est pas capable ». Et il exprime avec grâce le plaisir qu'il éprouve à lire ses poètes favoris en comparant leurs œuvres, par opposition aux « rochers d'Euclide », à.« des plaines semées de fleurs et entrecoupées de ruisseaux ». Ces métaphores dénotent chez notre jeune écrivain un goût bien classique. La nature sauvage ne lui plaît pas comme à ses contemporains : ce qu’il préfère avec tout le xvn° siècle, c'est la nature embellie par la main de l’homme.
Nous voyons poindre dans cette lettre le projet de renoncer au corps du génie, au cas où des obstacles imprévus se
« Nos professeurs étaient Labey et Allaize pour les mathéma-
tiques ». Mémoires de Griois,