‹ La Jeunesse de Paul-Louis CourierChapitre 236 sur 264 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

retrouvait tout son entrain devant un cercle de camarades. Il était heureux et l’on s’en apercevait aux aimables sail. lies de sa conversation. Il avait alors le ton plein d’enjouement que nous retrouvons dans la leltre d’adieux adressée à Griois : « Adieu! major, adieu Hazard {, et tous mes ca- « marades connus et inconnus; adieu! mes amis; buvez « frais, mangez chaud, faites l'amour comme vous pour- « rez ».

Pour avoir été contractées sur les bancs de l’école de Châlons ou dans les régiments, ces amitiés ne sont pas forcément banales; l'affection d’un homme comme Haxo, qui ne se démenlit jamais, honore grandement les deux amis. On sait que, fidèle jusqu’à la fin, ce grand général composa une Introduction aux œuvres de Courier?; celuicifut donc digne d'être aimé! Il ne devint renfermé et maussade que lorsque, mazié et fixé dans cette propriété perdue de la Chavonnière, sans relations possibles avec les gens de son monde, il ne trouva autour de lui que paysans sournois et voleurs et administrateurs tracassiers.

On sait que déjà en Italie il tournait à la misanthropie : c'était à la suite des ennuis que lui suscita son malheureux pâté de Florence. La Lettre à Renouard l'ayant brouillé avec presque tous ses amis Italiens, il disait du mal de l'amitié, mais il en disait plus qu'il n’en pensait. Comparant les amis aux livres, il observe que la perfection ne se rencontre guère ni chez les uns, ni chez les autres : « si l’on était difficile, on ne lirait jamais et on ne verrait personne ».

Pourtant Courier était difficile et, malgré ce qu'il écrit,

! Louis-Henry-Joseph Hazard, né à Lille en 1771, était pour Courier un camarade de promotion. Il était alors major, c'est-à-dire

« lieutenant-colonel, depuis le 23 mai 1803.

? Le petit-fils de Paul-Louis la garde jalousement et refuse de la

publier.

il vécut beaucoup avec ses amis et beaucoup avec les livres. 11 lisait des ouvrages bien plus variés et plus nombreux qu'on ne croit généralement. Sans doute, il avait commencé par être exclusif, dévorant toujours les mêmes textes grecs et latins; mais plus tard, quand les bibliothèques d'Italie s’ouvrirent pour lui, il lut des ouvrages de toute sorte, romans, voyages, érndition.

Cependant il ne s’égare pas dans ces lectures et il revient à ce qui l'intéresse avant tout, sa chère antiquité et ses Grecs, qu’il regarde comme des compatriotes. Îl ne se contente plus tout à fait de les lire et de les admirer; il veut en tracer des copies, c’est-à-dire faire, à la façon d’un Théocrite ou d’un Moschus, de petits tableaux ou <35aa. Ces petites scènes, qui abondent dans ses lettres de cette époque, sort faites selon le mot de Sainte-Beuve, « pour êlre ciselées sur une coupe antique ». L'on y admire une suavité de touche et une «grâce du pinceau » qui donne l'impression d’un art exquis, déployé sur de petits sujets : « peu de matière et beaucoup d'art »!

Son goût de antique et de la nature trouve à se satisfaire dans ces descriptions, où le cadre est emprunté à la vie champêtre moderne et l’art aux Grecs. C’est un genre qu'il crée et qui semble lui appartenir en propre ; on pourrait dire que, sur les confins des littératures francaise et grecque, il a mis en valeur une étroite bande de terrain dont l'attribution avant lui était incertaine; nos compatriotes n’osaient s’en emparer et ils la laissaient en friche, faute de savoir y cultiver Les planies qui ont besoin du soleil ardent de l’Attique et de son air léger. Mais Paul- Louis, ayant retrouvé les procédés des Xénophon et des

1 Nous en avons signalé et décrit plus d'une : rappelons surtout l’idylle malicieuse dont la scène se passe au bord du lac de Lucerne (à M. et M®° Thomassin, 12 oct. 1809). Charles Magnin a excellemment caractérisé cette scène.

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