CHAPITRE XIX
quement pour ce voyage dans la Grande Grèce qui séduisait son imagination de lettré et d'artiste; tandis qu’il n'avait même pas jugé bon d’avoir une monture pour faire, à Plaisance, un service de garnison qui lui donnait « des nausées ». De même, à Toulouse, nous voyons Courier mener la vie assez largement, courir les bals, s'habiller avec élégance, entretenir des relations avec une danseuse, ce qui est conforme au caractère d’un jeune homme. Mais, par un trait qui accuse la force de l'habitude et de l’éducation, nous le voyons aussi tenir un compte exact de toutes ses dépenses, même des plus inavouables, qu'il écrivait en grec, et réclamer à son tailleur les rognures provenant du drap de son habit. Donc l'avarice est chez lui tradition de famille: il s'en affranchit toutes les fois que le caprice, la vanité ou la passion s’en mêlent; il y retombe quand l’habitude prend le dessus.
… D'ailleurs, une des causes qui le portèrent le plus naturellement à s'émanciper sur ce point, ce fut le goût très vif qu’il avait pour le « beau sexe ». Comme Stendhal, comme Griois, comme tant de nos officiers, comme tant de ses camarades, il a multiplié, en Italie et ailleurs, ses conquêtes amoureuses. Il narre parfois ces amourettes avec une certaine polissonnerie, mais il est loin d’atteindre, dans ses actes et dans ses récits, le cynisme dont firent preuve les Duchand, les Demanelle”, e tutti quanti.
Moins ardent que Griois, il est aussi plus réservé dans l’aveu de ses escapades ; il n’affecte pas non plus la brutalité que maint traîneur de sabre portait alors jusque dans la galanterie, et il peut se permettre de railler le cynisme des autres?. Pour peu qu’il s'attache, ce qui est rare, il montre une extrême discrétion à l'égard de celle qui l’a
‘ Relire, dans les Mémoires de Griois, le curieux chapitre sur
Plaisance.
2 Edit. Sautelet, I, p. 94.
fixé quelque temps. C’est ainsi qu'il ne parle nulle part de ses amours avec cette Rose, qui fut sa dernière maîtresse à Rome".
S'il se montre plus sage que beaucoup de ses camarades, c'est peut-être qu'il n’est’ pas doué d’une sensualité très vive. De là, des attachements purement intellectuels pour certaines femmes, comme sa cousine M*° Pigalle et la princesse de Salm-Dyck. Sans les avoir jamais possédées, on peut croire qu’il les a véritablement aimées: dans l'effort soutenu qu'il fait pour leur plaire, dans la grâce enjouée des lettres qu’il leur écrit, je démêle autre chose encore que de la coquetterie d'auteur. Elles étaient femmes, spirituelles l’une et l’autre, et charmantes , et Courier, pour l'avoir contée dans sa Chloé, connaissait la puissance d'Eros et de Cypris : Meyiorn yap à 0ea.
Mais l’amour confine ici à l'amitié, qui fut aussi une des joies de notre parfait diletiante. Dès sa jeunesse, il éprouvait le besoin d’un ami, d’un compagnon; aussi à Thionville ïl s'était donné pour camarade le plus grincheux des lieutenants dont il partageait le logement et supportail l'humeur. Plus tard, avec Lonce, avec Dalayrac, il goûlta vraiment les charmes de l’amitié qui se prolongèrent pour lui bien au delà du séjour de Toulouse, grâceau commerce épistolaire qu’il entretint avec ces jeunes gens. Appelé à Rennes, il sougeait à faire venir Lonce avec lui, il pressait Dalayrac de quitter sa vallée du Lestard, s’ingéniait à trouver des combinaisons pour passer avec lui le plus de temps possible. Il voulait l’attirer à Paris, le conduire à la Véronique, le ramener à Cordes, enfin ne plus le quitter. " L’éloignement et le temps eurent raison de ces vives affections, que remplacèrent peu à peu des amitiés de bivouac ou de garnison. Courier, souvent distrait et bizarre,
1 Edit. Sautelet, II, p. 79.