III. — Les idées de Courier
Après avoir jugé l'écrivain dans sa vie et dans ses œuvres, observé ses goûis et ses rancunes, nous voulons conclure par une revue rapide des principales idées qu'il a eues ou des opinions qui lui furent chères.
Disons-le franchement : les idées de Courier sont peu nombreuses; elles ne sont en outre ni très hardies ni très nouvelles. Au demeurant il n’aime guère les idées, et surtout son scepticisme l'empêche d’y croire et de s’y attacher beaucoup.
Cette constatation faite, n’allons pas reproduire la sévérité de certains critiques à son égard. On ne saurait attendre d’un artiste des pensées qui dépassent la portée de son œuvre. Parmi les maîtres de notre langue, quelques-uns, comme Boileau et La Bruyère, ont peu d'idées profondes et originales, mais, pour écrire l'Arf poétique ou les Caractères, élait-il nécessaire d’avoir composé le Discours de la Méthode?
Quant à Courier, ses idées sont surtout relatives à l’art d'écrire.
La somme de ses jugements sur la littérature tient dans cette phrase d’une lettre à Boiïssonnade : « Surtout, gardez- « vous bien de croire que quelqu'un ail écrit en français
1 M. Henry Michel dans l’Histoire de la Littérature française, publiée sous la direction de Petit de Julleviile.
« depuis le règne de Louis XIV »‘. Affirmation corroborée par cette autre : une fable de La Fontaine vaut mieux que tous les vers du xvin* siècle”. Il est impossible de porter plus haut l’estime des classiques français et de les admirer d'une manière plus exclusive.
Mais ce qu’il aime chez eux, ce qu'il juge incomparable, ce n’est ni la force ni l’abondance des pensées, c’est la perfection de la forme. Voilà le grand mot lâché : Courier a le culte de la forme ; et il l’a même à tel point qu'il croit à un art d'écrire indépendant de la valeur du fond.
Son goût pur, mais exclusif, lui impose ce préjugé que la richesse de la malière peut faire tort au talent de l'écrivain. Pour primer dans l’éloquence, il ne faut pas s’embarrasser dans les faits. « La science et l’éloquence sont peut-être incompatibles », écrit-il à propos de l'Anacharsis, et il se faisait fort d'expliquer ce paradoxe à Chlewaski « par raison démonstrative ».
De cette superstition procède le mépris des connaissances positives, de tout ce qui constitue la matière d’un livre, d’un traité d'histoire par exemple. Et il en vient à écrire : « Pour moi, m'est avis que cet enchaînement de sottises et « d’atrocités, qu’on appelle histoire, ne mérite guère l’at- « tention d’un homme sensé ». Puisque les faits ont si peu d'intérêt en eux-mêmes, puisque, au demeurant, ils ne peuvent que gâter la forme, Courier est amené à concevoir qu'on les puisse ou supprimer ou modifier à son gré, comme Plutarque, qu’il soupçonne d’avoir éié capable de faire gagner à Pompée la bataille de Pharsale « pour arrondir tant soit peu sa phrase ».
1 Edit. Sautelét, II, p. 67.
* Dans la Conversation chez la comtesse d’Albany, le peintre Fabre dit textuellement : « Pour une belle fable de La Fontaine on donnerait aisément tous les vers du xvin® siècle ».
* C'est d’ailleurs, n’en déplaise à Courier, une pure calomnie.