CHAPITRE XIX
L'amour exclusif des classiques dénote chez notre auteur une certaine étroitesse. C’est ainsi qu’il conserve, comme les lecteurs de Despréaux, un faible pour la noblesse du style et déplore la vulgarité de ton dans les comédies du jour, où l’on croit entendre M. Jourdain dire : « Nicole, apporte-moi mes pantoufles ». Aussi timide de goût qu’un homme du xvu siècle, il tient ferme pour la distinction des genres, et ne supporte dans le tragique aucune familiarité de langage. Aux yeux d’un tel puriste, ce mélange de trivialité et de sublime, que Ducis avait mis à la mode dans ses pièces imitées de Shakespeare, « fait compassion à voir ».
En somme, {out ce qui tranche avec le goût des anciens le choque et lui paraît mauvais. Il critique la littérature du xvr siècle; celle qui se faisait de son temps lui déplaisait, moins par sa platitude que par ses timides audaces !, et il n’aurait pas goûté non plus (c’est l'opinion de Sainte- Beuve) les œuvres qu'on a produites depuis 1830. Avec une telle aversion pour les nouveautés, il ne pouvait guère approuver, en fait de littérature ou d'art, que des copies ou des pastiches des œuvres antiques ; de là ses idées relatives aux traductions, de là l’Éloge d'Hélène et le Daphnis.
Tels sont les goûts littéraires de Courier. À défaut d’opinions arrêtées, quelles dispositions religieuses, morales, sociales et politiques manifeste-t-il dans celte première période de sa vie intellectuelle, qui va de 1793 à 1812? A vrai dire, sur ces questions il n’a guère que des idées confuses. Le scepticisme, qui domine chez lui, qui flotte pour ainsi dire à la surface de son esprit, les recouvre et
Plutarque n’est pas un rhéteur aussi vain que sa boutade voudrait
le faire croire.
‘Illoue pourtant Casimir Delavigne (Préface de la traduction
d'Hérodote).
les étouffe. Croit-il en Dieu? On n’en sait rien. Pas un mot dans toute son œuvre’ qui permette de supposer qu'il ait le moindre éveil religieux.
A la place de la Providence, il reconnaît dans le monde une «injuste puissance » qui laisse les méchants en paix et qui persécute l'innocence. Il revient à diverses reprises sur celte remarque *.
A ces négations de la justice divine, on ne saurait opposer aucune affirmation qui dénote la moindre foi. On peut donc conclure à une incrédulité absolue.
Courier, à défaut de religion, a-t-il une haute moralité? Hélas non. Il estime qu'il n’y a rien de mieux ici bas que de chercher tranquillement son plaisir sans se soucier des autres, etil ne se fait pas faute de conformer sa conduite à ce principe. Il n'accepte aucune contrainte; de là vient la médiocre tenue de sa vie militaire, abandon de poste, fugues prolongées, démission. De là aussi le sans-gêne qu'il montre dans les bibliothèques d'llalie, soit qu'à Parme il dérobe des livres, soit qu’à Florence il dégrade le manuscrit de Longus. En un mot, il ignore le sentiment du devoir. |
Sa morale sociale est-elle au moins plus haute, plus généreuse que sa morale individuelle? On est surpris de constater qu'à cette époque, que nous avons étudiée, les idées sociales n'apparaissent même pas chez celui qui bientôt prendra, avec tant d'éclat, la défense du peuple, et lui
1 Je dis dans ses œuvres composées jusqu'en 1812. Voir au contraire dans la Réponse aux anonymes une curieuse affirmation de son déisme, p. 14.
? « Votre santé serait toujours bonne, écrit-il à Me de Salm, « s'il y avait quelque justice aux arrangements de ce monde ». Voir ses réflexions à propos de la mort prématurée d’une Mr: de Broc, de la suite de la reine de Hollande. Edit. Sautelet, II, 84 — même observation au sujet de la famille de la Béraudière. Ibid., Il, 96.