‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 104 sur 183 · LA GENÈSE DE « SORDELLO · texte numérisé non relu

LA GENÈSE DE « SORDELLO

Malgré l’échec de « Pauline » et peut-être même à cause de cet échec, Browning, dès 1835, semble avoir envisagé la production d’un poème où il pourrait s’occuper plus exclusivement de tracer le portrait idéal du poète qu’il avait rêvé de faire, mais qu’il n’avait qu’ébauché dans cette œuvre. Au mois d'avril 1835, lorsqu'il écrivit à son ami Fox pour lui annoncer la publication prochaine de « Paracelse », il ajouta : « J'ai sur le chantier une autre œuvre (17), d’un genre plus populaire, à un certain point de vue, mais moins explicite. J'ai donc pris la résolution de tenter l'aventure avec celle-ci >». Quelle pouvait être cette autre œuvre, sinon « Sordello », puisque dans la préface de son drame « Strafford » (mai 1837), il affirme avoir été empêché de la produire plus tôt, « ayant été occupé à faire un autre travail » (18). Au mois d’août de la même année, il écrit à son amie, Mile Haworth, que son poème « était presque terminé ». Malgré cela, lorsqu'il part pour l'Italie, en avril 1838, l’œuvre n’est pas encore achevée, puisqu'il dit « Je me rends dans ce pays afin de pouvoir visiter les lieux décrits ». Il en revient trois mois plus tard, mais il n’est plus question de celle-ci dans sa correspondance, et on sait que l’œuvre ne parut finalement qu’en 1840.

(17) De cette façon, « Sordello » aurait été commencé en 1835.

(18) « I have for some time been engaged in a poem of a very different nature. » (Lettre à Fox, avril 1839.)

Qu'est-ce qui avait pu en retarder tellement la parution ?

Mr Griffin, dans sa Vie de Robert Browning (19) nous en fournit lexplication. Une certaine dame W. Busk, très oubliée aujourd’hui et peu connue de son vivant, avait dès 1837, traité le sujet que Browning lui-même venait de choisir. Elle avait fait paraître un poème du genre narratif, écrit en vers octosyllabiques rimés intitulé « Sordello ». Force fut donc au poète de refaire ou tout au moins de modifier sa propre production (20).

C’est alors qu’il a &û songer à donner un développement plus considérable au côté historique, influencé peut-être en cela par la parution en 1837 de l’Histoire de la Révolution Française, de son ami Carlyle. Toujours est-il que lors de son voyage en Italie, il visita avec soin tous les lieux qu’avaient jadis habités les personnages de son poème et revint chez lui si fortement impressionné par les visions enchanteresses que lui avait fournies ce merveilleux pays, qu’il fit bien plus large la place accordée aux descriptions qui se trouvent dans son récit. Mais c’était à Venise même que l'idée lui était venue (21) de remplacer l’héroïne qu’il avait tout d’abord choisie, par celle, plus vraie, plus auguste, et plus vraiment touchante, de l'Humanité malheureuse. Puisqu’il ne produisait qu’une œuvre de pure fiction, n’était-il pas libre au fond, de modifier celle-ci à son gré au point de vue détails et forme ? Il pourrait ainsi donner à la dernière partie une grandeur plus épique et, en intéressant le lecteur au sort du Peuple, qui se confondait avec celui de son héros, mettre à profit le récit des chroniqueurs italiens du Moyen Age. Grâce à ceux-ci, l’état lamentable où se trouvait l’Italie à cette époque, par suite des luttes intestines auxquelles était livré le pays, se révélait en ta- » bleaux vigoureux et saisissants.

i La commisération de Sordello pour l'Humanité souffrante se révé- … Jait ainsi plus largement humaine et, par là, il paraissait pleinement jus- . tifié en voulant se donner tout entier à cette cause sacrée. Sordello, en a voyant les blessures faites à sa patrie par la guerre civile, devait comprendre où chercher le remède indispensable pour guérir ses plaies … et restituer à nouveau ce pays à sa véritable mission, à savoir : la direc-

Là

$ (19) Page 93. Madame Busk, fut, dit-il, disciple de W. Scott, et, comme celui-ci, avait … écrit son poème héroïque en six chants. Pour avoir une idée de la valeur du poème, nous … en avons lu un chant : il est parfaitement insipide. (Voir Appendice VI). (20) Il est probable que son père fut également pour quelque chose dans le rema-

| niement de sa première conception, car on a trouvé dans les papiers de celui-ci, l’esquisse dus roman sur le même sujet. (Voir Appendice). “. (21) IL nous explique, à la fin du troisième livre, dans quelles circonstances. (Voir plus loin, $ 8, le Rôle de la Poésie) (ad finem).

tion des affaires du monde. D’autre part, la faiblesse et la niaiserie même du poème de Madame Busk, n'étaient pas sans leur utilité pour Browning. Afin de ne pas tomber dans un bathos pareil au sien, il fut amené à donner une allure plus grave et plus élevée à l’ensemble. Les préoccupations humanitaires, Shelleyennes, qui avaient joué un rôle si prépondérant déjà dans « Strafford », se trouvent ainsi renforcées dans les trois derniers livres de « Sordello ». Le poète fut, par suite de cette nouvelle façon de concevoir son œuvre, amené à partager l’histoire de l’évolution de l’âme de son héros en deux parties distinctes : celle où il s'occupe uniquement de lui-même, celle où il s’intéresse aux autres. Mais, quels qu’aient été les efforts de Browning pour faire de ces deux motifs, conçus séparément, un tout homogène, la cassure apparaît assez nettement et la clarté générale de l’œuvre en souffre (22).

La coïncidence si singulière qui avait fait choisir et traiter au même moment, par deux écrivains au talent inégal, un sujet identique, fut en effet pour Browning infiniment fâcheuse. Sans la très désagréable surprise qu’il dût éprouver en voyant son œuvre prévenue par Madame Busk, il est à peu près certain que l’histoire de « Sordello » eût été plus « une » et partant mieux composée qu’elle ne l’est.

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