ATTITUDE DU PUBLIC VIS-A-VIS DE « PAULINE
| Il est assez rare que les premières tentatives d’un écrivain de génie soient des chefs-d’œuvre ; il est par contre très rare qu’elles soient tout à fait dépourvues d'intérêt pour nous. À côté des imperfections qu’inévitablement elles renferment, nous finissons par y décou- - vrir des traces indubitables d’originalité, des indices du talent qui se - développera plus tard et, — chose plus précieuse encore, — des ren- seignements qui permettront à chacun de se rendre compte de la formation intellectuelle de l'écrivain et qui jettent une vive lumière sur les points obscurs soit dans sa vie, soit dans ses œuvres posté- rieures.
Voilà pourquoi l’on peut estimer fort regrettable l’attitude que, - d’une façon générale, les lecteurs de Browning n’ont cessé d’avoir * vis-à-vis de sa toute première tentative littéraire : à savoir « Pauline ». 04 Toujours très restreints en nombre, et presque toujours hostiles ou indifférents, ils se sont constamment laissés impressionner par les
défauts apparents de cette œuvre et en ont méconnu les indiscutables qualités (1). |
Quant aux critiques, ils ont été, pour la plupart, coupables d’une grande négligence à son égard.
Ceux de la première heure, sauf de très rares exceptions (2) firent preuve d’une incompréhension à peu près totale du véritable but poursuivi par l’auteur.
La chose était, à tout prendre, assez excusable chez eux. Que l’on songe, en effet, jusqu’à quel point ils pouvaient être — et cela dès l’abord — rebutés par l’apparente incohérence de l’œuvre soumise à leur jugement. Il leur eût fallu beaucoup de perspicacité pour voir — tellement cette production était originale en son genre — qu’elle obéissait à des lois de composition nouvelles et peu banales. Toutefois, ils auraient pu et dû y chercher autre chose que des apparences de confusion et relever ce qu’elle renfermait d’inédit et de véritablement intéressant.
D’autres, depuis lors, ne se sont guère montrés plus entreprenants (3) ou plus soucieux d’exactitude, encouragés sans doute en cela par l'attitude si sévère qu’affectait Browning lui-même vis-à-vis de son premier-né.
Si, plus récemment encore, un tout petit nombre d’entre eux se sont efforcés de préciser l’importance de l’œuvre (4), ils n’ont pas poussé leurs investigations assez à fond, et aucun, jusqu'ici, n’a songé à confronter celle-ci avec la vie de l'écrivain, ni ne s’est demandé jusqu’à quel point elle pouvait être considérée comme réellement autobiographique.
Pourtant, quiconque prend la peine de le regarder de près, s’aperçoit vite de la beauté incontestable de l’ouvrage, et se rend compte jusqu’à quel point il peut être, à plus d’un égard, précieux pour nous.
En effet, non seulement il nous fait comprendre les caractéristiques et la formation d’un esprit qui, par sa complexité et son extrême originalité nous déconcerte le plus souvent, mais encore, il nous ré-
(1) Même Ch. Porter et H. Clarke, d'ordinaire si perspicaces, parlent dans l’introduction à « Pauline » (édition complète de ses œuvres), des « incohérences » que renferme le poème.
(2) L’Etude de Fox fut bienveillante ainsi que celle de sa fille Sarah. Plus tard, Rosetti vit juste ; quant à Mill, il est clair qu’il ne saisit pas la véritable intention de l’auteur. Voir plus loin $ 11.
(3) Furnival lui consacre deux pages. Lounsbury ne l’étudie pas dans le détail.
(4) Par ex. Lilian Whiting qui, dans « The Brownings : Their Life and Art », dit que Pauline « est très importante pour l'interprétation des autres œuvres de Browning », (page 19), mais ne tire rien de son affirmation.
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vèle les premières, les plus chères, les plus intimes et les plus permanentes convictions du grand poète, celles qui ont le plus profondément influé sur sa vie et ses œuvres postérieures.
Ne serait-ce qu’à ce titre, il aurait dû exercer plus d'intérêt chez ses lecteurs qu’il ne l’a fait, et pousser les critiques à le fouiller méthodiquement et plus à fond.
A coup sûr, il y avait dans tout l'ouvrage, à première vue, bien des choses qui étaient susceptibles de les désorienter.
D’abord, le poème était publié sous l'anonymat, il paraissait impossible de savoir qui en était l’auteur. Quant à l’héroïne, on n’en connaissait que le prénom, on ignorait même le nom du héros. Etait-il à la fois musicien (5) et peintre (6), ou bien seulement poète ? Mais alors, de quoi s’accusait-il au juste dans sa « Confession » ? On ne savait pas davantage à qui s’adressaient ses apostrophes enflammées, à qui se rapportaient tant d’allusions voilées, où seuls des pronoms à lettres majuscules remplaçaient des noms de famille.
D'autre part, pourquoi, dans une œuvre qui était censée n’être qu’une « Confession », accorder une telle étendue à de simples descriptions de la nature, et, à côté de cette analyse psychologique, si serrée et si précise que l’auteur faisait de ses facultés intellectuelles, admettre une prolixité tout à fait disproportionnée avec le reste de l’œuvre ? Certes, l'écrivain avait paru, à un moment donné, vouloir porter remède au manque de clarté dont, par endroits, il semblait faire preuve. Mais alors, si réellement il désirait éclairer ceux qu’intéressait son œuvre, pour quel bizarre motif avait-il eu recours à deux commentaires, presqu’aussi obscurs que le texte, puisque l’un était écrit en latin, l’autre en français, — deux langues qui également risquaient d’être mal connues par un lecteur ordinaire ? Que signifiait tout ce singulier attirail d’érudition dont le jeune écrivain s'était affublé ? — A quoi bon tant de mystère, — capable tout au plus de déconcerter ceux qui ne demandaient qu’une délectation de l'esprit ? Enfin, si ce n’était là qu’un « fragment », que pouvait et devait être l’œuvre
tout entière ?
A toutes ces questions, le lecteur de 1833, distrait ou peu imaginatif, ne trouvait guère de réponse toute faite. Aussi, rien d’étonnant
(5) Les éloges faits si fréquemment de la musique pouvaient le faire croire. (6) La description si chaleureuse du tableau d’Andromède le donnait à supposer.
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qu’il se soit détourné prestement d’une œuvre qui lui paraissait si peu attrayante, et qu’il ait porté ailleurs son attention.
Pourtant même celui-là, en consacrant un peu plus d’intelligente sympathie, d’intuition et de persévérance pour parvenir à déchiffrer l'ouvrage qu’il avait sous les yeux, n’eût pas tardé à y découvrir plus d'ordre réel que de désordre, plus de renseignements, plus de choses vraiment belles que de négligeables.
Si, après tout, le lecteur novice était pardonnable, en l’occasion, les vrais coupables, ce sont ceux qui, depuis si longtemps, pouvant et devant être mieux renseignés, ont préféré faire preuve d’indifférence à l'égard de cette œuvre, soit en ne l’examinant pas, soit en la laissant de côté, soit en la reproduisant (7) ou en la comprenant d’une façon incorrecte.
Il nous semble donc indispensable de faire tout d’abord une analyse succincte, mais aussi exacte que possible de l’œuvre elle-même.