‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 30 sur 183 · ANALYSE DE « PAULINE · texte numérisé non relu

ANALYSE DE « PAULINE

Le poème, qui est intitulé « Fragment d’une Confession », faite par un jeune poète (8) à une amie, commence par une apostrophe qu’il adresse directement à celle-ci, bien qu’en réalité elle soit absente et qu’il ne se la représente qu'avec les yeux de son esprit (9). Cette invocation rappelle celle qu’adresse Shelley à Emilie Viviani.

Ce début forme, à lui seul, une évocation de pure beauté digne, à tous les points de vue, de l’art éminemment sensuel d’un Keats.

Grâce à une notation — à peine moins chaude que celle de Shakespeare dans « Vénus et Adonis >» — l’auteur a su, dès les premiers vers, nous rendre vraiment tangible, dans toute sa séduction physique la vivante et captivante présence de son héroïne. Calme, autant que

(7) M. Wise a eu le très grand mérite d’avoir pensé à reproduire la première édition de « Pauline », telle qu’elle fut imprimée en 1833. Malgré cela quelques fautes d’impression persistent, aussi bien dans les dernières éditions publiées récemment, que dans les premières.

Par exemple, on n’aurait pas dû, ainsi qu’on l’a fait, séparer par deux alinéas distincts les vers 280 et 281, pas plus que les vers 309 et 310. Au contraire, il faut un alinéa à part pour les vers 313 et 318. On a toujours omis la virgule après le « seem » du vers 1026 ce qui en fausse entièrement le sens, en faisant croire que le poète est réellement sur le point de mourir. Ce qui fait dire à Dowden : « The young poet lies upon his death bed » Lire, p. 17, édition Everyman : plus récemment encore, mais après beaucoup d’autres. M. de Reul tombe dans la même erreur.

(8) Comparer vers 870 et 883-885.

(9) Voir vers 70, 78, 730, 892.

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belle, on la voit se pencher, dans un abandon de tendresse aimante, sur le jeune poète qu’accable la tristesse et qu’abat le mal de la pensée, comme pour l’entourer, l’envelopper de sa beauté et en faire une invulnérable barrière contre tout assaut du dehors.

Cette présentation directe de la douce conseillère dont il a été longtemps séparé, déborde d’une riche et frémissante sensualité, que tempère aussitôt une spiritualité très élevée et où il ne s’agit plus que du contact de deux âmes (10) :

« Pauline! ma Pauline, penche-toi sur moi, — que ton doux « sein, hatelant à l'unisson du mien, tes tendres yeux, tes che- « veux épars, le souffle de tes lèvres, tes bras m'’attirant vers toi, « Me fassent un écran qu m'isole avec toi de toute crainte. Ah! « que ne puis-je déchaîner ainsi la troupe de pensées qui, blottie au fond de mon âme, y reste sans jamais dormir! sûrement elles s’envoleraient pour ne plus jamais revenir auprès de quelqu'un d'aussi bien gardé et sur qui veille un aussi tendre amour! Mais toi-même, qui saurait te protéger sinon ton amour sans défense? Mais, Bien-aimée, quiconque suce une blessure empoisonnée, envenime ses propres veines. O! toi si bonne et si calme — s’il advenait que, par ma faute, ton front devint moins heureux, si mes folles pensées venaient à envahir ton âme, à toi qui, sans moi, serais demeurée inviolable comme une étoile sacrée! Pourtant, il serait vain pour moi, tant que je n'aurai pas donné libre cours à mes pensées, — d'espérer pouvoir chanter (11). Sur moi fondrait quelque malheur. La Nature montrerait au doigt — celui dont les lèvres sont baignées par Sa magie, dont le front s’enflamme sous Sa couronne, devant laquelle s’inclinent Ses secrets, celui qui aurait appris les incantations capables d’évoquer les morts et s’en irait enfin souriant comme un démon après avoir trompé Dieu; — si celui-là osait s’avancer vers Ses autels, # « au milieu de Ses fidèles, vêtu de Sa robe et ceint de Sa cou- « ronne. » (V 1-25).

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js (0) My soul. Thy soul (V. 7 et 15).

A A ce point de vue il y aurait de curieux rapprochements à faire entre certains -___sonnets de « La Maison de la Vie > de Rossetti et la « Pauline » de Browning, par - exemple : Sonnet 8. | 2 (11) En vers. - ; (1 bis) PAULINE, mine own, bend o’er me — thy soft breast

Shall pant to mine — bend o’er me — thy sweet eyes,

And loosened hair and breathing lips, and arms

Drawing me to thee — these build up a screen

Tant qu'avait duré l’absence de sa tendre amie, le poète avait eu à souffrir de cruelles peines morales. Privé de conseils et de guide, livré à ses vagues aspirations, il avait erré, sans but précis, tantôt se complaisant dans un fol orgueil qui lui était né de la certitude qu’il avait de sa supériorité intellectuelle, tantôt s’adonnant à un morne désespoir. Il était désemparé, doutant de tout, lorsque soudain une circonstance fortuite les avait rapprochés. Aussitôt la rayonnante illumination de sa pure beauté (12) avait suffi pour que s’écartât le voile épais qui obscurcissait sa vision : à sa seule présence s’étaient dissipées ses craintes, tandis que se ravivaient tous ses souvenirs d’antan, toutes ses chères convictions de jadis !

« Tu te rends compte à quel point je suis sans but, sans espoir. « Mais tu ne te fies qu'aux sentiments qui, au contact de ta beauté, « renaissent en moi, et tu voudrais que je tente d'accomplir la tà-

« che qui jadis à mes yeux, était ce que tu es toi-même actuelle- « ment pour moi. » (49-53).

Nous nous rendons compte, seulement beaucoup plus loin — au vers 885 — qu'il s’agit ici de reprendre la vocation de poète qu’il a abandonnée.

Dans le premier transport, causé par le bonheur de l’avoir retrouvée, il s'était repris à espérer, mais, hélas ! est-ce possible, comment réparer les lourdes erreurs du passé ?

To shut me in with thee, and from all fear ; So that I might unlock the sleepless brood Of fancies from my soul, their lurking-place, Nor doubt that each would pass, ne’er to return To one so watched, so loved and so secured.

But what can guard thee but thy naked love ?

Ah dearest, whoso sucks a poisoned wound Envenoms his own veins ! Thou art so good, So calm — if thou shouldst wear a brow less light For some wild thought which, but for me, were kept From out thy soul as from a sacred star !

Yet till 1 have unlocked them it were vain To hope to sing ; some woe would light on me ; Nature would point at one whose quivering lip Was bathed in her enchantments, whose brow burned Beneath the crown to which her secrets knelt, Who learned the spell which can call up the dead, And then departed smiling like a fiend Who has deceived God, — if such one should seek Again her altars and stand robed and crowned Amid the faithful !

(12) Cf. « Some shape of beauty moves away the pall » (Keats « Endymion »), v. 8.

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« D'abord, ne me faudrait-il pas faire acte de contrition, obte- « nir le pardon, retrouver mes croyances d'autrefois, avant que « je puisse espérer être … ce que je ne saurais jamais plus être ! » (V. 25-28).

Combien il eût mieux valu pour lui ne l’avoir jamais quittée

« Ces pénibles aveux m'auraient été épargnés si j'étais demeuré « auprès de toi, au lieu de me fier à mes vagues rêves de beauté « et de bien. Nulle pensée, nulle espérance ne t'aurait été cachée, « nul vague désir ne serait resté inexpliqué, nulle visée incertaine « n'aurait été renvoyée et contrainte d'emprunter les ailes de l’Ima- « gination pour découvrir quelque monde étrange et beau où Elle « pourrait servir de loi. Ainsi, affranchi du doute, j'aurais été « sauvé, tout comme celui qui a dormi tant qu’a duré un péril et « qui, au réveil, s’en trouve préservé. — Ah ! vains, bien vains « regrets » (V. 28-38).

Son réconfort le plus sûr dans son abattement, c’est de pouvoir compter sur un aussi fidèle amour que celui de sa tendre amie. En retour, il va se confier tout entier à elle :

« Tu m'aimes. et en retour tu auras, non pas mon amour, « mais toute la confiance que j'ai en toi... C’est vers toi que je me « tourne comme, pendant une nuit polaire on dirige ses regards < pour voir venir l'aube, et le printemps, et la joie ! » (V. 42-48).

Car ne se souvient-il pas, avec une reconnaissance émue, qu’au moment du renouveau, par l'effet magique de son pur et doux regard de femme, il a pu, à temps, se ressaisir, à temps, retrouver son âme des premiers jours : |

« Souviens-toi : Souviens-toi de cette chaude matinée où, courbé par l’âge, l'hiver s’en fut à pas furtifs de la terre et où la première douce haleine du printemps se mit à souffler des moites collines, lorsque les branches de l'aubépine, — si sombres au milieu des bois dénudés et toutes blanches de leurs bourgeons naïssants, — miroitaient au soleil comme le côté radieux d’un chagrin. Les talus étaient constellés de violettes qui ressemblaient à des yeux s’ouvrant après le sommeil, tandis que je me promenais avec toi, toi qui ne savais quelle profonde honte se ca-

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