‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 36 sur 183 · LAS · texte numérisé non relu

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Ainsi, depuis la radieuse matinée à jamais inoubliable où, grâce à l'intervention inespérée de sa rédemptrice, celui qui se croyait désabusé de tout, a pu renaître, lui aussi, — comme la nature tout entière, __ à la vie nouvelle, et de longs mois se sont écoulés, pendant lesquels il a lutté contre l’obsession du passé. Voici enfin venue la lente, la calme saison de l’automne, celle où s’avivent sans doute les tristes souvenirs d’antan, mais où, non moins, se tranquillise et s’apaise l’âme. Peu à peu, cette influence sereine gagne et prédomine. Insensiblement, le poète se ressaisit et se recueille.

Certes, son abattement n’est pas moins profond, son découragement persiste. À coup sûr, il n’a plus la belle exubérance et la spontanéité de ses jeunes années, son extrême confiance en lui-même a tout entière disparu, mais ne lui avait-on pas fait entrevoir la possibilité de redevenir poète en l’engageant à prendre, comme premier sujet, le récit même de son égarement passager ?

Il voudrait donc, — en sa reconnaissance émue, et pour obéir à Celle qui lui a valu cette guérison morale, ce miracle de s’être, luimême, retrouvé, — tâcher d’expliquer les raisons de la déchéance où son amour démesuré de soi l’a plongé. C’est la révélation des causes qui ont motivé sa chute qu’il va s’efforcer de mettre en relief devant les yeux de son amie et il le fait au moyen d’une comparaison des plus gracieuses :

« Voici revenu l’Automne, comme si la Prime Saison était de « retour, mais dépouillée de sa naïveté de jeune fille, telle une « amante de jadis qw reviendrait sous la forme d’une amie, con- « servant le souvenir de son premier brûlant amour, mais qui ré- « verait sobrement aux années qui s’effacent, une amie dont la « douce bouche frémirait encore du sourire d'autrefois, mais com- « bien changée et combien tranquille ! Et me voici, moi le railleur, « qui ai sondé à fond la vanité de la vie, ramené à ma propre vie « d'autrefois, par un seul petit mot de cette tendre amie à mes

But thou art still for me as thou hast been

When I have stood with thee as on a throne

With all thy dim creations gathered round

Like mountains, and I felt of mould like them,

And with them creatures of my own were mixed,

Like things half-lived, catching and giving life.

But thou art still for me who have adored

Tho’ single, panting but to hear thy name

Which I believed a spell to me alone,

Scarce deeming thou wast as a star to men ! : ) '

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côtés, elle qui vit, grâce à l'amitié qu’elle me porte, vit de mes

« pensées, de mes regards, de mes paroles, comme mène, dans les « profondeurs de l'océan, son existence de tranquillité et de joie,

quelque créature inconnue des humains...

« O bien aimée, si je ravive le passé, puisses-tu l'oublier comme un rêve de malade... il me faut chanter : pendant que doucement meurt le jour (14 bis), comme meurt épuisé, sur son livre, un savant décharné — chanter, pendant qu’une à une, sortent, à la dérobée les étoiles, pareilles à des hommes traqués qui se glissent à leur poste d'observation dans la montagne. Mais que n’intervienne pas la Pensée ! de crainte que cette nouvelle impulsion à laquelle je me fie, ne vienne elle aussi à mourir. Je vais donc

« chanter à mesure que viennent mes idées, sans art ni grâce, les « vers répondant à l'humeur qu'ils dépeignent. » (V. 160-180).

Ce rappel du passé comporte, selon lui, moins l’énumération de ses erreurs, que la recherche de la cause initiale de son égarement, à savoir sa constitution intellectuelle, si particulière.

Son âme, selon lui, est caractérisée d’abord, par une vitalité in-

tense,

par une conscience très nette du « Soi » distinct de ses facultés :

« Je suis formé de la plus intense vie, de la plus claire cons-

« cience de mon « Moi » qui est indépendant de toutes les qualités, « de toutes ses affections, passions, sentiments, pouvoirs ; cela

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existe — si on le cherche — en toutes les âmes, mais chez moi ces qualités sont liées à la suprématie du « Soi » qui forme le centre de toutes choses, très puissant pour créer et régenter, et pour exiger de toutes choses qwelles contribuent à ses besoins, aussi bien qu’à un principe d'inquiétude qui voudrait tout être, tout avoir, tout voir, tout savoir, tout éprouver, tout goûter, tout sentir. >

« Voilà mon « Moi », et j'aurais été tel, même si j'avais été moins doué que l’âme la plus médiocre. » (268-280) (15).

Ensuite, une imagination exceptionnelle :

ici très (5)

(14 bis) L’imitation voulue de « The soft dying day >» (Ode à l’Automne) de Keats est

apparente.

1 am made up of an intensest life,

Of a most clear idea of consciousness

Of self, distinct from all its qualities,

From all affections, passions, feelings, powers ;

Dés à on

« Parmi toutes ses facultés, il en est une qui, ardente, surgit pour empêcher la mort absolue de cette âme, animée de pareils désirs, bien que confinés dans son argile, une faculté qui — parmi toutes —— me caractérise, une imagination qui — pareille à un ange — ne venant pas en d'intermittentes visions, se tient constamment à mes côtés, et ne me fait jamais défaut. » (V. 281-

Depuis qu’il a laissé empiéter, sur ses facultés plus strictement affectives, cette Intelligence dominatrice du « Moi », il a dû renoncer à

aimer.

Or, il sent nettement que ce n’est pas là le véritable fond de

sa nature qui, par définition, est aimante :

« Un esprit de cette espèce ne peut que s’éparpiller, mais je n'ai jamais eu qu'une seule étoile pour me guider dans ma voie. Aujourd'hui, je me rends compte — en portant mes regards en arrière — que je me suis retardé ou ai progressé, selon que je me suis dirigé d’après elle. Cela consistait en un besoin, un désir ardent de Dieu, une entière confiance en Lui (15 bis). Ce sentiment que je n'ai analysé que récemment, existait déjà en moi, mais se conciliait avec une négligence absolue de tout ce que je considérais être ses commandements — négligence que je condamnais lorsque je la constatais chez les autres. Je me sentais tellement aimé et, grâce à cet amour, mis à l’abri de toute crainte.

« De ce jour date l'importance que je donnais aux signes et aux « pressentiments, car je voyais Dieu partout, et je ne puis qu’at-

tribuer à une triste époque ultérieure, le fait d’avoir mis en doute jusqu’à son existence, alors même que j'étais sûr de sa présence, alors que je n’agissais jamais d'après ma propre impulsion, me fiant à la direction de Sa main pour me guider à

« travers tout danger, et ce sentiment sans cesse luttait contre mes « résolutions et ma raison impuissante. » (Vers 291-309).

(15 bis) Cet état James l’a qualifié dans l’ « EXPÉRIENCE ReLroruse >» de THÉOPATIQUE

And thus far it exists, if tracked, in all :

But linked, in me, to self-supremacy,

Existing as a centre to all things,

Most potent to create and rule and call

Upon all things to minister to it ;

And to a principle of restlessness

Which would be all, have, see, know, taste, feel, all — This is myself ; and 1 should thus have been

Though gifted lower than the meanest soul.

« où l'amour de Dieu exclut tout autre amour ».

Dans cette pénétrante analyse, qu’il vient de nous donner, il a fait, en quelque sorte, le tour de son Moi, il s’est défini. Il ne saurait, certes, dire quelles circonstances l’ont ainsi façonné, mais dès ses plus tendres années, il a eu conscience de ses caractéristiques les plus marquantes. C’est là, sans aucun doute possible, une allusion des plus claires à la crise religieuse qu’il subit par suite de son contact avec Shelley.

Maïs il cesse momentanément de parler de sa ferveur religieuse, aimante, pour montrer quel rôle prédominant jouait toujours son imagination, et jusqu’à quel point il avait fait l’entier don de lui-même à l'idéal Hellénique :

A ARARRRRR À

« Ma prime jeunesse se passa, solitaire, au milieu des livres anciens les plus savants, entourés, grâce à mon imagination, d’une awréole, et moi-même, sans cesse, je me mélais au récit. Tantôt, j'élais moi-même quelque Dieu en quête de beauté, quelque Géant debout, immense, au milieu des lueurs du couchant, ou bien quelque vieux chasseur m’'entretenant avec des Divinités, ou bien encore quelque chef au casque orné d’un cimier élevé, faisant voile en compagnie de mes amis et à la tête de mes troupes vers Ténédos.

« Jamais, je vous l’affirme, rien ne m'est apparu avec une

« netteté plus grande que ces lieux, ces époques et ces existences. « Je n'avais certes pas contemplé encore de chef-d'œuvre parfait, « ni connu la beauté de la femme, ni la face adorable de la nature,

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