‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 63 sur 183 · MAO · texte numérisé non relu

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nez, moyen et fin, planté carrément au-dessus d’une lèvre supérieure à peine ombragée d’une fine moustache. Le menton et le cou sont moins charnus que robustes ; les cheveux, en boucles souples, tombent de chaque côté de la figure ; une des mains repose sur le bord même du tableau, l’autre tient un livre où s’insère l’index. La tête est coiffée d’une toque rouge bordée d’hermine. À l'arrière plan se détache une mer minuscule sur laquelle voguent deux navires ; dans le fond se dressent quelques rochers, avec un château, un pont et une toute petite ville. Pien qui ne soit séduisant dans ce portrait : nulle apparence de vice, nulle trace de flétrissure précoce ne s’y révèle.

Nous avons vu que douze ans plus tard, l’un des frères Schobinger fit faire de lui une autre peinture. Dans ce tableau, on a à peu près conservé l’ensemble des traits de Paracelse, tandis que le tableau qui fut exécuté à Venise, et faussement attribué au Titien, lorsque Paracelse avait quarante-sept ans, laisse voir l’empreinte d’une indéfinie tristesse, d’une immense lassitude, causée sans doute par les multiples souffrances qu’il éprouva au cours de sa vie; mais, même là non plus, on ne saurait découvrir aucune trace de débauche. |

Car il fut, à vrai dire, et de l’avis de tous ceux que n’égaraient pas les préjugés, d’une conduite irréprochable et d’une chasteté absolue, non seulement évitant les femmes en toute occasion, maïs proclamant partout et toujours qu’un homme immoral ne saurait jamais être un

bon médecin. De même, au point de vue humanitaire, il prêche d’exem-

ple, soignant sans se faire rémunérer les pauvres, les blessés de guerre et ne réclamant son dû qu’aux malades riches. : Quant à sa valeur intellectuelle, elle est hors de conteste, et non moins exceptionnelle, ainsi que le démontre son plus récent critique (34). L’examen des efforts tentés et la méthode suivie par ce médecin, qui fut le plus grand du xvr siècle, aide à faire comprendre la haute valeur de son intelligence, en même temps qu’il nous éclaire sur le véritable esprit de son époque. Successeur direct du grand et génial Roger Bacon, il condamne toute science prétendant se fonder sur l’autorité des écrivains du passé. A l’enseignement livresque, il oppose celui de la nature, et, tel Descartes, ne voulut jamais admettre comme assurés que les faits qu’il avait lui-même contrôlés. De ses observations directes,

cueillies à travers le monde entier, il affirme pouvoir tirer des lois, et par là pénétrer les secrets qui meuvent l'univers. La connaissance des

(34) F. Gunpozr. Berlin, 1928.

forces qui se manifestent dans la nature, mène, selon lui, à la compréhension de celles qui agissent sur l’homme (35).

Parti de la médecine essentiellement pratique, il en arrive à échafauder une philosophie de la vie universelle. C’est en ce sens qu’il peut être considéré comme le véritable précurseur de la science moderne, dont il avait déjà prévu la grandeur. Il estime, comme Roger Bacon, que ce que savaient les anciens est peu de chose en comparaison de ce que sauront les modernes (36).

Nous verrons plus loin quel parti Browning (tout comme Gœthe a fait pour son « Faust »), a su tirer d’un personnage quasi légendaire, pour son drame, mais dès maintenant il convient de montrer les raisons pour lesquelles il a été si fortement attiré vers son héros.

La première, à n’en pas douter, fut une sympathie irrésistible, née des grandes affinités qui existaient entre leurs deux natures.

Doués l’un et l’autre d’une intelligence hors ligne, d’une vitalité extrême, d’un tempérament énergique et fougueux, d’un sens aigu de la réalité tangible, bien qu’également épris de mysticisme et d’un

idéal élevé, ils ont possédé tous les deux un don remarquable d’observation et une faculté d'analyse susceptible d’être poussée aux limites les plus extrêmes. Animés d’une impétuosité de nature égale, d’une mème imagination ardente et perspicace, ils aiment à l’exprimer avec force, abondance, vigueur, sans préoccupation de la forme, constellant leur langage d’images imprévues, ils possèdent l’un et l’autre le même sens de l'humour, la même truculence mordante en présence de la sot- tise ou de la faiblesse de caractère.

Mais là ne résident pas leurs seuls points de ressemblance : Chez

l'un et chez l’autre, il existe à certains égards les mêmes conceptions

(35) « Le macrocosme, dit-il, se compose d’un ciel et d’une terre, mis en correspondance par le rapport des germes avec les astres, de manière que le ciel imprime et dirige le mouvement, tandis que la terre le recoit et y obéit. Quant au mycrocosme, ou à l’homme … fait à l’image de Dieu, et du macrocosme dont il résume en lui-même toutes les forces … et toutes les propriétés, il a, lui aussi, son ciel et sa terre, ses astres et ses forces phy- L siques correspondantes, C’est le cerveau qui est le siège du ciel, principe de ses pensées, … de ses volontés, de ses mouvements, de ses sentiments. Par ce ciel, il est en rapport ” avec les astres de l'Univers dont l'influence s'étend sur ses pensées et sur ses actes. »

A (36) « IL faut que l’on considère que nous fous, tant que nous sommes, plus nous vivons longtemps, plus nous devenons instruits, et plus Dieu met de siècles à nous ins- truire, plus il donne d’étendue à nos connaissances, plus nous approchons du jugement dernier, plus nous croissons en science, en sagesse, en pénétration et en intelligence, car tous les germes déposés dans notre esprit afteindront leur maturité, en sorte que les der- niers venus seront les plus avancés en toutes choses, et les premiers le seront le moins. “ Alors, seulement, on comprendra ces paroles de l'Evangile : « Les premiers seront les der- ÉTee

(Liber de Convenione Artium, tome IX, p. 174. Edition Hezer, Bâle 1589-1591.)

touchant la Vie, la Nature, l'Homme, Dieu, et le rôle des uns et des autres. D’ailleurs, Browning fait, à chaque instant, preuve d’une préférence marquée pour les esprits de cette trempe : les Rabbi ben Ezra, les Cornélius Agrippa, les Boehme (36 bis), c’est-à-dire pour tous ceux chez qui se révélait le sens du mystère des choses, la foi profonde en la suprématie de l'esprit, tous ceux qui, d’une manière quelconque, ont, dans leur vie ou dans leurs écrits, insisté d’une façon marquée sur la nature infinie de l’Ame.

Effectivement, il trouvait dans la personnalité de Paracelse le type achevé de l’esprit même de la Renaissance, cet esprit épris d’idéal, cet esprit sans cesse tenaillé du désir de tout connaître, de tout embrasser. Le personnage était à ses yeux le symbole incarné de cette intelligence nouvelle, inquiète, qui cherchait à tout renouveler en élargissant sans cesse le rôle de l'Homme, et qui par ce même esprit juvénile, inlassable et ardent, tendait sans répit à reculer toutes les bornes du savoir humain. Seule une personnalité aussi variée, aussi démesurée, pouvait traduire la nature profonde et intense de Browning lui-même. Aïnsi, dans son œuvre : « Paracelse », ce qui fait le fond du sujet, c’est encore, comme dans « Pauline », l’étude d’une âme, mais cette fois-ci, l’âme sous une triple face : l’âme d’un Paracelse, celle de Browning, mais, non moins, celle de l'Homme de tous les siècles à la fois.

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