LE PARACELSE DE L'HISTOIRE
« Peu d'hommes », dit Spreugel, dans son « Histoire de la Médecine », ont été d’un côté l’objet d’éloges aussi enthousiastes, et, d’un autre, d'un mépris si profond. » (8) En effet, ainsi que le constate Figuier (9) : « Aucune biographie sincère n’a été écrite de son temps, et l’on n'a publié sur son compte que des témoignages empreints de la partialité la plus évidente. »
Cependant les travaux de biographes plus récents, notamment ceux de Hartmann (10), de Carl Aberlé (11), de Franz Strunz (12), de Stoddard (14), nous permettent de démêler certains faits essentiels de sa vie.
(8) « Puisque les hommes ne peuvent vivre sans le mépris, — sans doute pour leur bien, — il est naturel qu’ils rejettent mes faiblesses et dédaignent mes erreurs, plutôt que de louer la force et la vérité qui sont en moi. » (Browning « Paracelse ». V. 895).
(9) « Les SAVANTS DE LA RENAISSANCE », Paris, 1880.
(10) Parus en 1887 et 1904.
(11) Parus en 1891 à Salzburg.
(12) Vienne 1904.
(13) Berlin 1894.
(14) Londres 1911. Réimprimé en 1915 (traduit en français en 1914).
24 ans
Portrait de PARACELSE
Philippe Auréole Theophraste de Hohenheim (15) est né le 4 novembre 1493 à Einseideln, petit bourg de la Suisse allemande, situé à quelques heures de Zurich. Fils d’une famille noble (16), il connut une jeunesse assez triste vu qu’il naquit rachitique et perdit sa mère en bas âge. Son père, Docteur, lui fit connaître de bonne heure les propriétés médicinales des plantes, et, plus tard, lui enseigna l’alchimie. Par le fait même de sa naissance en Suisse, il subit très tôt l’influence de l’esprit de liberté qui animaïit alors toute la Confédération helvétique et s’affirmait de jour en jour, en même temps que les effets des débuts déjà marqués de la Réforme et de la Renaissance. Son père fut nommé, en 1502, médecin à Villach, en Carinthie et y demeura trente ans. L’enfant suivit d’abord les cours de l’école du village, fondée par la famille Fugger, dont le chef était directeur des mines de Bleiberg, ville où son père enseigna la Chimie. A dix-sept ans, il entra à l’Université de Bâle, mais la quitta bientôt, n’étant pas satisfait de l’enseignement que l’on y donnait (17). Il devint alors élève du célèbre Trithème à Wurtzburg (18). I1 étudia avec lui les sciences occultes, mais refusa toujours de s’en servir, ainsi que Browning le rappelle (19), adjurant la nécromancie et s’efforcant de pénétrer les secrets de la nature pour mieux connaître l’homme. Il se rendit ensuite à Schwaîz, chez Sigismond Fugger (20), le plus célèbre minéralogiste de l’époque, qui y possédait de riches mines d’argent. Il travailla dans ses laboratoires avec tant de succès que Pierre Ramus vanta plus tard son savoir comme étant « incroyable » (21). Il condamna l’alchimie estimant seulement « que toute substance renfermait la faculté de guérir », et qualifie ceux qui s’y livrent de : « Sots qui battent une paille vide de blé. » Il fit connaître les résultats de ses recherches dans son
(15) Du mot « Hohenheim > décomposé et traduit, moitié en grec, moitié en latin, suivant la coutume d’alors on fit le nom de Paracelse qu’il prit à partir de 1512 à Bâle. Aureole était le sobriquet du célèbre philosophe Theophraste.
(16) Son testament en fait foi — on a prétendu qu’il était fils naturel. En réalité il était proche parent du grand Prieur de l’Ordre de Malte — George Bombast de Hohenheim.
(7) Tout comme Browning fera plus tard lui-même.
(18) « Which the Mayne forsakes her course to fold as with an arm. >» (« Paracelse », acte 2, vers 127.)
(19) « Paracelse », acte 1, vers 360.
(20) Il n’était pas de la même famille que les Fugger de Bcobern
(21) « Paracelse, dit-il, entra dans les recoins les plus profonds de la Nature, Les explora, et sut voir à travers les formes les puissances des métaux, leurs origines, avec ‘ une pénétration si He qu’il en sut extraire les remèdes nouveaux. >
lire
premier ouvrage « Archidoxa » (22), où il cherche à démontrer qu'il existe trois substances basiques, à savoir : le soufre, le mercure et le sel, ou le feu, l’eau, la terre — l’air étant le résultat du feu et de l’eau — toute substance étant un de ces trois éléments. Il y formule déjà sa théorie du Macrocosme et du Microcosme, autrement dit le monde de l’univers et le monde de l’homme qui est le reflet du premier (23). Son style dans cet ouvrage et celui qui le suit immédiatement « Les Trois Principes » (24) est, vu l’époque, d’une clarté étonnante.
Il séjourna environ dix mois à Schwatz, mais sa nature étant trop vagabonde pour rester longtemps en place, il se mit à voyager, en homme désireux de chercher partout et chez tous, le moyens de beaucoup apprendre; s’en allant par les routes, le sac sur le dos et la rapière au côté, il s’instruisait en interrogeant, nous dit-il dans la Préface de son livre intitulé « La Grande Chirurgie » : « les barbiers, les vieilles femmes, les bohémiens, les tondeurs de chiens et même les bourreaux. » Il parcourut ainsi, affirme-t-il, la France, l'Italie, lAllemagne, la Suède, le Danemark, l’Angleterre, l'Espagne, le Portugal, les Pays-Bas, la Pologne et la Hongrie, Mais il nie, bien qu'on lait affirmé, avoir poussé jusqu’en Afrique et en Asie, C’est à Constantinople qu’un prête grec lui aurait donné le secret de la pierre philosophale, mais qui n’était proba- blement que la connaissance des propriétés du laudanum.
Cette ville aurait pu lui être, au point de vue littéraire, d’un appoint précieux; mais ce n’était pas uniquement par la lecture (25) qu’il cherchait à s’instruire; ses connaissances étaient avant tout pratiques, cueillies un peu partout, révélées autour de lui, provenant de l’observation directe. Il se vante (26) d’avoir guéri, au cours de ses voyages, beaucoup de malades. En effet, dans la seule guerre entre Charles-Quint et les Vénitiens, il se montra chirurgien fort habile, observant, toutes les fois que l’occasion s’en présentait, des plaies, des blessures et les moyens qu’on employait pour les guérir. Non seulement il sauva un très grand nombre de vies parmi les troupes, mais plus de vingt princes lui durent leur guérison. Il s’efforça de s’établir à Tubingen en 1526, puis à Fribourg-en-Brisgau et à Strasbourg, mais partout la jalousie des
(22) Publié trente ans après sa mort. Il s’y révèle précurseur en un sens d’un Curie.
Il analyse le bismuth dont Mme Curie a tiré le polonium, et il découvre le zinc.
(23) Voir plus loin, page 178, note 34.
(24) Consacré aux maladies et à leur guérison.
(25) Il dit avoir passé dix ans sans ouvrir un livre : on sait pourtant qu’il découvrit dans les bibliothèques de précieux manuscrits ; voir à ce propos son ouvrage intitulé « Fragments de Médecine ». ; s
(26) Préface du « Livre de l'Hôpital ».
— 175 —. | charlatans l’obligea à fuir les villes où il avait réussi à guérir des malades abandonnés par les faux médecins.
Ainsi s’écoula sa jeunesse dans une indigence à peu près constante qui ne fut soulagée que de temps à autre grâce à la libéralité de quelque noble doit il avait su rétablir la santé.
N'oublions pas que pendant les dernières années de cette jeunesse, la Réforme, grâce à Zwingli s’était non seulement établie à Zurich, mais de là avait gagné Bâle. Or, Paracelse avait beau étonner tout Zurich par ses cures, ses succès ne lui servirent qu’à susciter la jalousie de ses confrères ; il dut donc se réfugier à Bâle où il arriva en 1526. Il se livra de nouveau à la pratique de son art et c’est là qu’il guérit le célèbre imprimeur Frobénius d’une blessure qu’il avait au pied. Peu après son arrivée, une vacauce dans la chaire de Médecine de l’Université se produisit par suite des querelles suscitées par la Réforme, et Paracelse — ayant su prévenir en sa faveur le grand Œcolampade, tout puissant dans la cité — se fit nommer à la fois médecin de la ville et professeur à la Faculté (27). Il s'empressa aussitôt de rompre avec la routine de l'Ecole, annonçant que ce ne sont pas les titres ou l’érudition acquise par de simples lectures qui font les médecins, mais bien la connaissance approfondie des secrets de la nature (28). Il avait, à cette époque, pris comme secrétaire un certain Oporinus, qui le trahit en maïinte occasion, mais laccompagna néanmoins lorsqu'il fut obligé de fuir Bâle, après la malheureuse affaire de Lichtenfeld (29). Celui-ci, chanoine de la ville, qui avait été guéri si rapidement d’une maladie d’estomac dont il souffrait, prétendit attribuer sa guérison non pas à l’art de Paracelse, mais à la sorcellerie, refusa de lui payer ses honoraires qu’il lui réclamait. Paracelse, de ce fait, le cita devant le Tribunal, perdit son procès et, révolté de la flagrante injustice qu’on lui faisait, injuria les magis-
(27) Erasme, qui vivait chez Frobenius à cette époque et qui avait été soigné par Paracelse, pour la goutte, fut probablement pour beaucoup dans cette nomination.
(28) « Celui-ci, dit-il, qui veut amasser de vraies connaissances doit fouler au pied tous les livres et se mettre à voyager, car chaque contrée qu’il parcourra est une page de la nature. Le médecin particulièrement recueillera un grand profit des voyages. Quiconque veut connaître un grand nombre de maladies doit voir beaucoup de pays : plus loin il ira, plus il gagnera en expérience et en science. » Quatrième défense en faveur de la Nouvelle Médecine, tome II, p. 135 des Œuvres Complètes.
« Ne dis pas qu’une maladie est incurable, dis que {u ne peux pas et que fu ne sais pas la guérir. Alors tu éviteras la malédiction qui s'attache aux faux prophètes ; alors on cherchera jusqu'à ce que l’on trouve un nouveau secret de l'art. Le Christ a dit : « Interrogez l'Ecriture. » Pourquoi donc r’interrogerait-on pas la Nature aussi bien que les Livres Saints ? » (Première Défense en faveur de la Nouvelle Médecine, t. II, p. 125.) (29) Voir, à la fin de son « Paracelse », les notes de Browning à ce sujet.
trats et se vit contraint, pour ne pas être emprisonné, de quitter hâtivement la ville.
En 1528, il était donc à Colmar, mais une fois de plus, par suite de nouveaux démêlés, il dut fuir et recommencer ses vagabondages. Abandonné par Oporinus qui le calomniait bassement et fit naître la légende que son maître n’était qu’un ivrogne invétéré (30), Paracelse tomba alors dans une profonde misère, On le trouve successivement à Esslingen (1528), à St-Gall (1529) et à Nuremberg (novembre 1529). Dans cette dernière ville, il fit paraître son ouvrage « Sur le Mal Français », de même que « Les Prognostics Européens » pour les années 1530 à 1534 (31).
A St-Gall, il fit la connaissance des deux frères Schobinger et de Joachim Van Watt, grand Réformateur, plus souvent connu sous le nom de Vadianus (32). C’est en cette même année que Bartholomée Schobinger, épris du vaste savoir de Paracelse, fit faire son portrait à l'huile. Paracelse qui avait alors trente-six ans y est représenté portant la barbe. Vêtu d’une façon fort soignée, en chemise blanche ornée de dentelles, avec un pourpoint vert pâle, tandis qu’autour de ses épaules flotte un manteau noir, Au cou il porte — don d’un prince — le bijou qui ne le quittait jamais.
A cette époque, il travailla sans relâche à ses deux grands ouvrages: « Le Paramirum >» et « Le Paragranum >» où il exposait le fruit de ses expériences et ses théories complètes sur la nature et l’homme. Le milieu où il se trouvait à Beratzhausen, paisible petit village près de Ratisbonne, lui facilita grandement son labeur.
Après avoir mis la dernière main aux deux premiers livres du < Paramirum », il quitta St-Gall et se livra, sans doute par amitié pour Vadianus, à une active propagande évangélique. Il s’attira aussitôt la malveillance du clergé et une fois de plus, dut se résoudre à fuir. Il se réfugia à Innsbrück, dans un état de dénuement tel, qu’il se vit refuser par le Bourgmestre de cette ville la permission d’y exercer sa profession, « vu, disait celui-ci, qu’un véritable médecin doit avoir au moins de quoi s’habiller décemment ». Paracelse, dans son embarras, s’en fut soigner les pestiférés à Stertzberg (1534). Plus tard, les résultats de ses observations furent consignées dans son ouvrage :« Sur la peste ». Cette
(30) Browning n'accepte que jusqu’à un certain point la légende.
(31) Sorte d’almanach où se trouvait prédits les principaux événements de l’année.
(32) Humaniste très remarquable, à qui la ville de St-Gall dut de devenir protestante.
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même année, il perdit son père, mais il n'en apprit la nouvelle que quatre ans plus tard. De Stertzburg il s’en alla à Pfeffers, où il constata les qualités exceptionnelles des eaux de sa source, puis à Wittemberg. Dès la fin de 1530, il avait terminé son ouvrage sur « La Grande Chirurgie » qui fut celle, parmi toutes ses œuvres, qui exerça le plus d'influence sur ses contemporains. Nous savons qu’il gagna ensuite Ulm, puis Augsburg. C’est sans doute dans cette dernière ville qu’il rédigea son « Grand Prognosticon » où il insiste tant sur la valeur de l'intuition et où il se révéla à la fois le successeur de Cornélius Agrippa — qui lui-même avait répandu les théories de Porphyre et de Plotin — et le fervent élève de Trithème.
Il est manifeste que la publication de sa « Grande Chirurgie » lui valut enfin, grâce à l’immense renommée qu’elle lui attira, une existence moins précaire que par le passé, car on apprend que lors de son séjour à Vienne en 1537, il put prendre un assistant à ses gages pour ses recherches, en même temps qu’un secrétaire. Une des dernières villes qu’il visita, fut, semble-t-il, Laibach-en-Carniole où il se rencontra avec Hirschvogel qui fit faire de lui un dernier portrait. Il partit enfin pour la Carinthie où son propre père avait jadis été médecin et il venait d'achever son dernier ouvrage : « Les Chroniques de Carinthie », lorsque, sentant sa fin prochaine, il vint mourir à Salzburg le 24 septembre 1541.
Voilà quels sont les éléments extraordinaires qui composent cette existence unique, et voilà le personnage étrange, mais tout à fait remar-
4 quable que Browning a choisi pour protagoniste de son drame.
Cependant il a fallu plus de trois siècles pour remettre Paracelse à sa vraie place et lui rendre la justice qui lui est due. Effectivement, on le trouvera également digne d’éloges, qu’on le considère au point de
7 vue physique, moral ou intellectuel.
Le premier portrait que nous avons de lui et qui se trouve au Louvre,
le représente à l’âge de vingt-quatre ans (33). L'auteur de ce portrait a traité son sujet dans le style d’Albert Dürer, à tel point que l’on a pu pendant longtemps attribuer l'ouvrage au grand maître. La figure qu’on
y voit est d’une jeunesse charmante ; le front large et bien modelé se
détache nettement ; les yeux clairs sont arqués de sourcils qui donnent à l'expression du regard quelque chose d'alerte et d’interrogateur ; le
(33) Peint sur bois par Scorel (1493-1562) autrefois au musée de Nancy, l’œuvre
3 fut probablement exécutée lors du séjour de Paracelse en France (vers 1517) au moment
” où Ambroise Paré venait de naître. Celui-ci d’ailleurs reconnut la dette qu’il contracta
envers lui. (Voir édition des Œuvres de Ambroise Paré, par J. Montaigne, Paris, 1848,
Ja seule où cette dette soit reconnue.)