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samment organisée, aussi richement douée, éprouve forcément, et affirmer qu'elle n’a jamais souffert, n’a jamais connu les ravissements, les tourments ou les délices même d’un premier amour ? À ce compte, cette fougue débordante n’aurait jamais trouvé d’issue, de dérivatif tout au moins ? Que serait alors devenue cette flamme de vie, cette sève puissante ? Se seraient-elles brusquement et sans raison taries ?
Et, d'autre part, un homme tel que Browning n’aurait-il pas cherché à en laisser tout au moins quelque vestige dans ses écrits ?
La vérité, c’est que Browning — comme d’autres aussi extraordinairement précoces que lui — (14) a connu une jeunesse tourmentée, non moins par la passion que par le doute, mais que lui-même a toujours soigneusement évité d’en parler, faisant tout ce qui était en son pouvoir pour qu'aucune trace n’en demeure.
En cela, la constante indifférence du public l’a puissamment aidé, car ce public, au lieu de la réalité qu’il aurait pu — avec quelques efforts de sa part — deviner, entrevoir et même, à de certains moments, rétablir et saisir sur le vif, a laissé se substituer une fiction aussi inintéressante qu’inexacte. Il s’est constamment plu à concevoir et à représenter Browning sous les traits d’un optimiste invétéré, passant sa jeunesse dans une sereine tranquillité qu'aucune épreuve n’est venue troubler. Il s’est imaginé que ses convictions n’ont jamais été ébranlées, et sa religion — toute faite d’aspiration et de ferveur exaltée — il l’a confondue avec celle, toute banale et conventionnelle, du Victorien moyen. Il n’a, par moments, vu, dans sa philosophie, qu’un optimisme béat (15), une vague métaphysique ou un mysticisme pur. Il a cru le dédommager en fournissant d’interminables explications au sujet de ses écrits, mais presque toujours sans se reporter à ses premières œuvres, de sorte qu’on lui a fait dire beaucoup de choses auxquelles il n’a jamais pensé, et que l’on a souvent bien de la peine aujourd’hui à découvrir les véritables origines de sa doctrine et la nature exacte de
sa pensée.
Par contre, le monde n’a pas manqué de passer volontairement
sous silence la passion que — très jeune encore — le poète conçut pour
(14) Par exemple Byron, déjà amoureux à six ans ; comparez l’anecdote rapportée - sur une note inscrite par Browning dans son carnet, à neuf ans : « In love with three ». (SHARPE, Vie, p. 21.)
(5) M. F.-L. Lucas dit : « À philosophy of life we cannot share. The twentieth century has not been particularly rich in good poets, but they have not paraded that complacent and obtuse satisfaction with human life which Browning once flaunted as fashionably as a white tie. Better any wormwood than saccharine. > Remarquons seulement que l'attitude reprochée à Browning n’a jamais été la sienne. Voir page 138,
les deux sœurs Flower. Pourtant ce premier amour, véritable, fut réel et charmant, tout pénétré de sensibilité exquise, d’ardente pudeur et d’intellectualité élevée envers l’une des deux sœurs, tandis qu’envers l’autre, il manifesta une reconnaissance profonde, mêlée à une adoration exaltée.
On s’est si peu préoccupé de la jeunesse de Browning, on l’a si mal interprétée, que, peu à peu, on en est venu à vouloir contester la date même de l'influence que Shelley exerça sur lui (16). Cependant, cette influence — qui est aussi indiscutable que profonde, commença lorsqu’il n’avait que seize ans et elle peut et doit être considérée comme absolument pivotale en ce qui concerne l'orientation définitive de la pensée, non seulement religieuse, mais littéraire et humanitaire, de notre poète.
Tout ce qui est distinctif dans les premiers écrits de Browning, tout ce qui importe pour comprendre la formation de son esprit est donc resté à peu près inconnu ou méconnu ; non seulement a-t-on laissé inaperçu le riche trésor d'émotions humaines qui palpitent dans ces pages, mais on a encore négligé de souligner ce qu’elles renferment de profondément original et d’intéressant, au point de vue littéraire.
Que l’attention du lecteur ordinaire se porte invariablement sur les œuvres qui lui paraissent d’un abord plus facile, celles où Browning atteint, durant sa pleine maturité, l’objectivité absolue qu’il avait toujours cherchée, rien de plus explicable, maïs que la majorité des lecteurs anglais commettent la grave erreur de négliger à peu près complètement les toutes premières œuvres de Browning, où il est essentiellement subjectif, sous prétexte qu’elles paraissent trop difficiles à interpréter, voilà ce que l’on a de la peine à concevoir.
Incontestablement, Browning est difficile à comprendre, mais n’oublions pas qu’il a voulu l’être, de préférence, on pourrait presque dire de parti-pris, pour des raisons tout à fait valables. Il n’a pas procédé autrement que Le Créateur qui a voulu que, pour se renseigner, l’homme cherche à comprendre. N’oublions pas le mot si profond de Hegel : « Tout homme de génie est fait pour donner à ses contemporains beaucoup de mal avant qu’ils n’arrivent à saisir sa pensée ». Ce qui est également vrai, c’est que l’œuvre de Browning renferme un ensemble de pensées profondes, et qui annoncent les multiples tendances du dixneuvième siècle, ce siècle qui n’est pas uniquement celui de l'essor
(16) A. PoTTLE, dans « Browning and Shelley », « À Myth and some facts », Dee Voir chap. III, page 51,