‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 6 sur 183 · DORE FD · texte numérisé non relu

DORE FD

car il n’y est fait qu’une allusion passagère. C’est là peut-être une des raisons pour lesquelles Browning, pendant près de quarante ans, resta à peu près ignoré en France. Gabriel Sarrazin — dans sa « Renaissance de la Poésie Anglaise » (1886) avait bien inséré une étude sur Browning, mais ce ne fut qu'après la parution de deux ouvrages remarquables, dus à la plume de M. Berger : « Quelques aspects de la Foi Moderne dans les Poèmes de Browning » (1907), et une Monographie : « Robert Browning » (1912), que, chez nous, l'attention du public se porta de nouveau sur lui.

On constate, en effet, qu’en dehors des études citées, il se manifesta pendant longtemps, en France tout autant qu’outre-Manche, une incompréhension singulière des véritables intentions du poète. Si Philarète Chasles, s'occupe de « Paracelse » (à remarquer qu’il adopte le texte de l'édition de 1849), c’est pour, le plus souvent, malmener l’auteur. Si Odysse Barot, dans son Histoire de la Littérature Contemporaine en Angleterre parle du mari d’Elisabeth Browning, c’est pour montrer qu’il ne l’a ni lu ni compris (8), et pour faire preuve d’une remarquable étroitesse d’esprit. Par contre, en 1896, M. Jusserand affirmje dans son Histoire de la Littérature Anglaise que « Browning fut — sans comparaison — l’âme la plus haute et la plus forte que compte la poésie anglaise depuis Shakespeare ».

Les critiques, tant anglais qu’étrangers, ont donc varié infiniment, à la fois dans l’interprétation et dans l’appréciation des œuvres de Browning.

Est-il étonnant alors, que le public n’ait prêté qu’une attention assez distraite à l’écrivain, et que sa renommée ait subi le contre-coup de ces variations ?

Ainsi, bien que plus de cent ans se soient écoulés depuis la naïissance du grand poète, et bien que de multiples travaux aient, en divers pays, paru sur lui, l'appréciation exacte de l’écrivain et de ses œuvres reste grandement — aujourd’hui encore — l’apanage d’une seule élite.

Peut-on, dans ces conditions, espérer que, pendant les années qui

viennent : 1933, 1935, 1940, dates anniversaires de leur parution, « Pau-

line », « Paracelse » et « Sordello », encore trop délaissés par le grand

(8) < Dieu, dit Browning dans son « Sordello », a accordé à l’homme une double vue, lune qui lui fait embrasser l’œuvre entière de l’humanité, l’autre qui lui permet d’en-

saisir les détails. Je regrette que Dieu pendant qu’il était en train n'ait pas accordé à

l’homme une troisième vue le mettant à même de percevoir la poésie de M. Browning. » &

RO LEE NPA

public, connaîtront un regain de faveur, alors qu’un siècle aura passé depuis que le poète donna ses premiers chefs-d'œuvre ?

Cela paraît peu probable.

Effectivement, aujourd’hui — comme par le passé — on continue de croire en Angleterre, et parfois même à l’étranger, qu’il ne faut voir en eux que des ébauches imparfaites, négligeables à cause de leurs défauts, et incompréhensibles par suite de leur obscurité.

Ne voit-on pas M. Lounsbury — bien que de nationalité américaine — déclarer en 1912 : « Que ce soit au lecteur qui réfléchit, ou à celui qui ne réfléchit pas, « Sordello >» ne présente qu'inextricables complications ». Plus près de nous encore, Mme Desclaux, faute d’un examen réellement approfondi de l’œuvre, interprète « Sordello >» de la façon la plus étrange, et enfin — plus récemment encore — M. Elton (9), dans : « À Survey of English Literature » [1921], affirme : « Peu de vrais poëtes ont insulté l’art plus complètement que Browning dans « Sordello ». Avec quelque effort, le plan peut être recomposé, et cela a été fait, mais nul commentaire ne le rendra clair, et les oasis de vraie poésie qu’on y trouve ne sauraient en racheter les énormes défauts. Dante -— qui a. placé la figure du poète patriote dans la claire et immortelle lumière de son Purgatoire, a inspiré Browning, mais n'a pas su l’instruire…. Le poème s’étouffe de lui-même. »

Cela est d’autant plus fâcheux que, par ailleurs, M. Elton a donné des preuves d’une critique plus juste, plus pénétrante, mais ici il a glissé à côté de la vérité, au moment où il semblait sur le point de l’effleurer, lorsqu'il dit — dans son « Essay on the Brownings » (1924) — que le poète avait peut-être l’ambition de Shelley, c’est-à-dire d’interpréter, de façon transcendantale, les créatures humaines...

C’est là que réside cependant au moins une partie de l’ambition de Browning (10), et c’est faute de lavoir vu que l’on s’est grandement mépris sur sa véritable pensée.

Personne, en somme, ne s’est avisé jusqu'ici de faire voir tout d’abord qu'entre ces trois poèmes si dénigrés il existe au fond un véritable lien (11) qui les unit étroitement et que l’on peut y voir une constante tentative faite par Browning pour rendre sensible à ses lecteurs une idée majeure qui les anime : idée qui lui tenait particuliè-

(9) M. Elton semble vouloir ignorer complètement l’admirable édition faite de « Sordello >, par M. Whygte, en 1912.

(10) On peut s’en rendre compte par une étude attentive de l’ « Essai sur Shelley » où Browning nous révèle ses plus intimes pensées.

(11) M. MiINCHIN : « Vie de Browning », y fait allusion seulement.

Pa), pe

rement à cœur, à savoir celle du rôle fondamental joué par la Poésie, et, en conséquence, la place prépondérante occupée dans les affaires humaines par le « Poëte » (12). On n’a pas non plus assez insisté sur les préoccupations humanitaires qui percent à chaque instant dans ces trois poèmes.

Ces omissions, ces erreurs fondamentales, n’ont jusqu’à présent jamais été rectifiées.

Browning a toujours accepté courageusement ces injustices, convaincu qu’un jour viendrait où son œuvre serait comprise et qu’il serait ainsi vengé des affronts qu’il avait subis. Lui qui voyait l’utilité du mal en toute chose humaine pensait, et nous le pensons de même, — que des erreurs peuvent être mises à profit et servir de point de départ à de nouvelles constatations qui à leur tour permettent d’arriver à l’exacte vérité (13).

Que faut-il, en effet, pour réparer ces erreurs ? Il suffit, en réalité, de prendre tout simplement la contre-partie des conceptions courantes qui existent concernant tout au moins la jeunesse de Browning et ses premiers écrits.

On y parviendra si, avant tout, on s’efforce de voir d’abord en elles, moins des productions peu claires et mal venues, que des œuvres éminemment intimes, tout imbues de la personnalité de leur auteur, et qui pourront devenir intelligibles si on les étudie de près et si on approfondit la nature intime de celui qui les a produites.

Reste donc à savoir quelle est la note dominante caractérisant cette personnalité. On peut arriver à la connaître, certes, car elle éclate à tout propos. Sa qualité essentielle réside, à n’en pas douter, dans une intensité extrême. Non pas pour une faculté seule, c’est en tout que règne chez lui, en maîtresse, cette intensité : intensité de vitalité, d'imagination et de passion, intensité de son énergie physique, morale et intellectuelle, celle — non moins grande — de sa ferveur, de son adoration, celle de son expression littéraire, celle de son langage.

Cela posé, comment pourrait-on admettre, du moins sans contradiction flagrante, qu’une âme vibrante et jeune, sensible et expansive comme la sienne, n’a jamais éprouvé ce que toute nature, aussi puis-

(42) Sans compter l’élément autobiographique, car le héros c’est constamment Browning lui-même.

(3) Seules les études toutes récentes de M. de REUL : « L’Art et la Pensée de Browning », et de M. BRoCHER : « Sordello et la Jeunesse de Browning », qui ne nous sont parvenues qu’au moment où cette thèse était livrée déjà à la presse, font preuve de plus

de pénétration. :

Page 1