JUGEMENT FINAL SUR « PARACELSE
D’après ce qui précède, il semble qu’il n’y ait aucun doute à conserver au sujet de la valeur définitive de « Paracelse », et que les juge- ;
Liber
ments portés sur lui par les amis les plus intimes de Browning, à savoir : Fox, Forster, Leigh Hunt, Arnould, Macready, demeurent, en fin de compte, les plus justes et les plus exacts. Ainsi Fox a bien raison de dire que l’on ne saurait « ex tempore » l’apprécier à sa juste valeur; que c’est à tous égards une œuvre trop profonde pour être jugée après une première lecture, car elle a une portée très grande, « Paracelse », en effet, sans cesser de peindre une personnalité unique, symbolise en outre l'Humanité elle-même.
Il à encore raison lorsqu'il affirme qu’on ne doit pas le considérer comme un drame, mais comme un véritable monologue, où les autres personnages servent avant tout à mettre en relief les divers états psychologiques du héros, et que ceux-ci révèlent tour à tour le caractère de l'individu et le symbole qu’il représente.
Par contre, seulement une moitié du jugement de Macready est vraie, car il est inexact de donner à entendre — ainsi qu’il l’a fait — que le poème est obscur : il ne l’est pas ; la leçon spirituelle et morale qui en découle est claire. Au sens plus élevé, cette leçon nous inculque la nécessité absolue de l'aspiration et de l’amour dans notre vie. A un point de vue plus banal, elle nous enseigne qu’à défaut d’un idéal absolu, il importe d’avoir un idéal humain. Quant au langage du poème, on a vu précédemment combien il est, en dernier ressort, parfaitement intelligible, en même temps que musical et vigoureux.
Au point de vue forme, nul doute non plus que l’innovation tentée par Browning ne soit des plus intéressantes. Il y avait là, en effet, un double avantage : en rétrécissant — ainsi qu’il l’a fait — le cadre où ‘il enserre le drame fout intime qui se passe dans l’âme du héros, l’auteur se trouvait mieux à même d’intensifier ses moyens d’analyse, tandis que le lecteur, de son côté, pouvait davantage concentrer sa propre attention, moins distraite ainsi par le jeu des actions accessoires de personnages multiples.
Quant au fond, le poème est tout aussi inédit, car si Browning s’inspire, en partie, de Goethe ou de Marlove, sa façon d’aborder et de résoudre le problème de la destinée humaine demeure très originale.
Entre autres critiques, on a reproché à Browning de n’avoir pas, dans son drame, insisté davantage sur le décor, maïs c’est vraiment ne pas comprendre que, dans un poème comme le sien où la pensée partout remplace l’action, le véritable décor réside surtout dans l’ambiance physique et morale des personnages, et qu’il se trouve rendu, en réalité, par leur façon de s’exprimer. Si Shakespeare veut que le véritable drame résulte des dépendances et des réactions mutuelles des
êtres opposés les uns aux autres, par le heurt des circonstances, Browning considère que, chez Paracelse, le drame est essentiellement unipersonnel, et qu’il a au fond à se préoccuper d’un seul personnage, d’une seule créature humaine distincte, qui, elle s’adonne à l’élaboration de sa propre destinée, et il crée cette forme parce qu’il estime que la méthode dramatique ordinaire ne suffit pas pour révéler pleinement une personnalité humaine quelle qu’elle soit.
Il en résulte qu’il n’envisage pas pareil problème comme le ferait un Wordsworth. Pour Browning le développement d’une âme constitue l’objet même de la vie.
« Paracelse » ouvrait donc une voie toute nouvelle dans le domaine littéraire, maïs ses innovations ont passé à peu près inaperçues, et cela par la faute de ceux qui ont oublié de peser les mots significatifs que Browning inscrivit en tête de son œuvre : « It is certain « however, that a work like mine, depends more immediately on the « intelligence and sympathy of the reader for its success. »
Il eût mieux valu en tenir compte, car, en réalité, l’œuvre, par la vitalité qui l’anime, sa foi en l'Humanité, son idéalisme élevé, par ses heureuses audaces, par ses multiples réussites, par sa valeur intrinsèque, était, pour un adolescent de vingt-trois ans, une production tout simplement prodigieuse.
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Reproduction de la première page du PARACELSE que BROWNING offrit à FORSTER, avec dédicace en haut.
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