‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 97 sur 183 · DID · texte numérisé non relu

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conçu ailleurs et qui échapperait aux voies routinières par pure ignorance, » (284)

« On serait », continue Milsand, « porté à croire volontiers que c’est là l’histoire même de Browning, à cause d’une idée qu'il met au premier plan de son « Paracelse », à savoir que les tentatives des hommes n’aboutissent à rien tant qu'ils regardent seulement dans la direction des désirs qui les poussent à tenter, et que leur destinée est de vouloir à droite, ce qu’ils ne pourront pas, powr acquérir les moyens de pouvoir à gauche ce qu'ils ne voulaient pas. »

« L'opinion du prélat avec les restrictions qu’y apporte Browning est un profond aperçu, car les novateurs sont ceux qui se sont dirigés loin des écoles d’abord, rencontrant par hasard les phénomènes à expliquer avant d’avoir rencontré les explications déjà trouvées. En théorie, il en a été souvent de même, et l'auteur de « Paracelse » sent si bien par où passent les novateurs de ce genre qu’on doit le sowpçonner d’avoir passé par là lui-même. Lui, pote, il semblerait qu'il n'ait d’abord songé qu’à satisfaire sa curiosité intellectuelle. Le certain, c’est qu'il a débuté à l’inverse des autres poètes. Les autres commencent d’abord par « des sensations, des senswalités exubérantes », ou par de grandes théories qui délaient, dans des prétentions colossales, une fort mince dose d’expérience. Ce n’est que plus tard que les sensations elles-mêmes finissent par éveiller la raison à force de ne pas en tenir compte et de la blesser par leurs extravagances. Browning, au contraire, s’est présenté tout de suite en homme qui avait réellement fait son tour du monde. »

Milsand cite un pasage de « Paracelse >» (285) pour confirmer son jugement et il ajoute : « J’oserais en dire à peu près autant de l'écrivain lui-même. De prime saut il avait trouvé l'originalité. »

Il tâche alors de préciser le sens du mot : originalité.

« La théorie la plus neuve est celle qui résume le mieux les notions — relatives à une question — qui peuvent être éparses dans toutes nos connaissances antérieures. Un homme est original ow supérieur quand il résume le mieux un certain ordre de tendances éparses chez tous, quand il est le plus près d'être un chapitre de l'histoire générale de son temps, et de sa race dont ses voisins sont simplement des fragments.

(284) « He never had a clearly conceived ideal within his brain till to-day. Yet, since his hand could manage a chisel, he has practiced expressing other mens ideals, and, in the very perfection he has attained to, he foresees an ultimate failure ; his unconscious hand will pursue its prescribed course of old years, and will reproduce with a fatal expertness the ancient types, let the novel one appear never so palpably to his spirit. There is but one method of escape : confiding the virgin type to as chaste a hand, he will turn painter instead of sculptor, and paint, not carve, its characteristics. » (Acte IV, Scène I.)

(285) « Cela était inné en moi. Dès le début je me suis trouvé debout, les pieds sur le terme où tous aspirent à arriver comme à la fin dernière de leurs efforts. » (Acte V-635.)

Il est un chapitre de ce genre que j'avais déjà cru rencontrer chez M. Tennyson. Je crois en voir un autre chez M. Browning, et tel st avant tout le motif pour lequel il m'intéresse. Cette fois, il s’agit plus précisément de sentiments moraux et de facultés affectueuses qui remuent dans l'Angleterre contemporaine. M. Browning nous ouvre de nouvelles perspectives vers ce qui se passe dans les intelligences et dans d'autres facultés encore mal dénommées mais fort rapprochées du sens religieux. En le lisant, on sait mieux ce que tous cherchent, sciemment ou à leur insu. Mais que cherche-t-on ? ou — ce qui revient au même — quelles sont ces caractéristiques générales de la pensée contemporaine qui se concentrent surtout chez M. Browning ? »

Milsand croit répondre à cette question en citant la définition que donne un critique anglais contemporain de l’imagination. « C’est », dit celui-ci, « la faculté de saisir et de symboliser les rapports. » « C’est elle aussi », ajoute Milsand, « qui se rend compte d’une action humaine

en reconnaissant dans le fait d'un seul ce qui se montre et opère chez des masses d'hommes. C’est elle enfin qui, en s’élevant plus haut, assez haut pour embrasser du regard l’universalité des choses, distingue et fait ressortir dans chaque objet un plan général qui s’accomplit pour tout l'ensemble des choses. — Nul doute que notre poésie moderne n'ait au moins le mérite de regarder ainsi de plus haut. — Si elle n'a pas la solidité massive de l’ancienne épopée, elle séduit par le sens moral que les objets prennent par elle, et par la signification de plus en plus vaste qu’elle donne à ses symboles. »

L Le critique montre par ces phrases à la fois la pénétration de son = esprit, qui a deviné le dessein de Browning, et la portée philosophique - de la nouvelle poésie. Quelques lignes plus loin il serre encore de plus près le véritable sens de toute l’œuvre de Browning : « La poésie anglaise est devenue humaine ; c’est l'humanité qu’elle a tâché d’apercevoir dans l'individu. Maintenant il me semble qu'elle cherche à viser plus loin. Depuis vingt ans, elle aspire, comme le « Pa- - racelse » de M. Browning, et les lambeaux disséminés de cette aspira- tion générale présentent une analogie frappante avec les lambeaux d'une autre aspiration aussi générale qui va vers de nouvelles croyances religieuses, ou, si l’on veut, vers une nouvelle interprétation à donner aux anciennes. Je croirais volontiers que l’on cherche la poésie protestante, mais non calviniste, prenous-y garde. Par la voix de M. Browning l’as- piration calviniste avait dit comment il explique le monde : par la lutte de Dieu et de Satan, du Bien et du Mal, c’est de cette interprétation que l’on s'éloigne. On ne reprocherait plus aujourd’hui à Wordsworth

LE Sri V ee

de ne pas croire assez à la perversité de l'homme. H aurait plutôt tendance à reprendre le Protestantisme primitif de Luther pour le mener à un autre aboutissant, et, quant à la poésie, elle élabore des types du même genre — quoique d’une autre espèce — que ces divinités où les Grecs avaient personnifié les forces puissantes telles qu'ils les concevaient. À son tour elle voudrait les personnifier telles que l'Angleterre les conçoit, telles que les conçoit déjà cette même nature saxonne qui chez Luther avait imaginé de transformer la théologie.

Celà, c’est le probable, Ce qui est plus évident c’est que la poéste anglaise est revenue, non pas tout à fait au sanctuaire d'où est sortie toute poésie, mais peu s’en faut. Si elle ne s’est pas confondue de nouveau avec la religion, elle se préoccupe à ses côtés, et comme elle, des lois générales. Elle cherche le genre dans l'espèce et l'universel dans le genre. » Milsand estime donc que Browning est le premier qui se soit montré capable de synthétiser toutes les opérations. Les anciens concevant le moral d’après le physique, tandis que les modernes ont toujours conçu la réalité extérieure d’après ses ressemblances avec leur être moral. Il a le genre de vue dont le propre est de reconnaître partout, non plus seulement des formes et des faits, mais des enchaînements et des opérations. La puissance qu’il possède pour saisir les rapports s’est déjà rencontrée chez plus d’un penseur, cela est certain ; mais il est un des premiers — sinon le premier — chez qui elle ait atteint un pareil développement sans devenir la faculté dominatrice, celle qui met les autres à son service. Si forte qu’elle fût, elle a trouvé dans son imagination une autre faculté plus forte qui l’a forcée à travailler comme son apprêteuse et sa servante. « Tâchons, dit-il, de la surprendre à l’œuvre. Pour cela, dit-il, il faut examiner « Paracelse ». Et il en fait l’analyse rapide. Il y voit le symbole de la lutte du désir et de la nécessité, de l'individu et du monde, de la grâce et de la loi, du génie et des masses.

« Paracelse, malgré sa forme, n'est pas un drame, mais une suite de conversations ou de monologues. C’est une étude en deux actes de la passion de toutes les intelligences supérieures qui ont assez de génie pour sortir des voies de leur temps, maïs trop peu de force pour traverser, sans défaillir, toutes les épreuves inévitablement attachées à l’initiation du novateur. La première partie du poème embrasse la jeunesse du héros, et symbolise la lutte du génie et des masses. »

« Il s’en faut », continue Milsand, « que Browning méprise les masses. En regard du génie elles sont à ses yeux la résistance, la forme sous laquelle agissent ces grandes nécessités qui veillent sur le monde, et qui |

sont chargées d'arrêter tout développement individuel avant qu’il impose à la création entière son idéal à lui.

« St Browning a choisi Paracelse c’est parce qu'il avait retrouvé en lui cet indicible respect pour la réalité qui, dans la science, devient l'expérimentation, qui, dans la religion, fait entrevoir partout l’opération divine, qui, dans la vie de tous les jours enfin, se traduit par une tendance à chercher la raison d’être des choses et à regarder à deux fois avant de condamner ce qui ne cadre pas avec la petite idée qu'on s'est faite de ce qui devrait être. »

Suit une longue citation des paroles de Paracelse sur son lit de mort. (Scène V, vers 640-906.)

« Tout ce fragment », ajoute Milsand, « ce me semble, renferme un jugement d'historien profondément rassis et perspicace. Il ne s’est pas formé une idée de son héros en n’envisageant que lui, il l’a distingué en distinguant autour de lui son époque, et il a compris ses actes, par ce qu'ils avaient de commun avec tous ceux de son temps.

Le « Paracelse >» de Browning a donc un sens historique

« Le Paracelse du poème est un homme ; mais c’est aussi cet esprit gtbelin et temporel qui, ax seizième siècle, commençait à poindre, et qui préparait le Quaker Fox avec son mépris de toute théorie, la science studieuse avec son mépris des a priori, les temps modernes en général avec leur mépris d’idéalisme que Rome la païenne partageait avec les ascètes chrétiens. C’est l'esprit pratique qui venait enseigner à l’homme à faire le meilleur usage possible de la vie, tandis que l’idéalisme romain ou monacal lui avait dit : « Méprise les choses de la terre, fais-toi un idéal et offre lui tout en holocauste ; fais-toi des principes, et périsse le monde plutôt que les principes ! Décide ce que l’on doit voir dans tous les phénomènes avant de regarder ce qu'on peut y voir ; fais-toi des systèmes et périssent toutes les indications de l'expérience plutôt que tes systèmes ! »

Ce n’est pas tout. Paracelse mourant et se jugeant lui-même représente en même temps le bien et le mal de ces tendances, ce qu'elles promettaient de glorieux et ce qu'elles ont produit de funeste. Des. progrès en germe dans des énergies qui ne se révélaient que par des erreurs et des échecs, tel est l'alpha et l’oméga du Quakerisme, du cartésianisme, du radicalisme. Comme Paracelse, les adeptes de ces doctrines se sont éblouis à contempler les facultés disséminées tout à travers l'humanité et à rêver la perfection et toutes les merveilles qui pouvaient en sortir, Leur folie a été de vouloir quand même, et tout d'un coup, la réalisation définitive d'effets qui doivent demander des

siècles pour se dérouler. Leur péché irrémissible a été de ne pas deviner à quoi servaient les règles, les académies et les autorités, et ils ont bouleversé le monde parce que leurs rêveries supposaient à chaque individu humain toutes les facultés humaines, et parce qu'au lieu de procurer aux hommes ce qu’il fallait à des êtres comme ils étaient, elles ont prétendu leur donner et ne leur laisser que ce qui eût été nécessaire et suffisant pour des êtres comme ils n'étaient pas : pour des saints et des génies.

« Paracelse », continue Milsand, a un autre sens plus vaste encore : il est l’emblême de toute jeunesse.

Il aborde alors le personnage d’ « Aprile ». Il semble un peu intrigué par cette création bien qu’il ait vu avec sa perspicacité ordinaire qu’il est le type de l’amour qui doit, à une époque meilleure, partager le royaume de l'intelligence.

Milsand compare ensuite l’esprit de Browning à celui avec qui il a le plus de rapport : Milton. 11 est penseur avant tout. La puissance de généraliser atteint chez lui des proportions exceptionnelles. Mais l'émotion existe à côté de la pensée. Le Poëte lui-même, en parlant de son « Paracelse », a écrit : « Il est à présumer que je ne recommencerai pas une pareille tentative », mais il le considère comme un de ces « péchés sublimes » dont parle Festus. « Ainsi », dit-il, « à force de regarder les actions humaines au point de vue de ce qu’elles signifient, Browning, en écrivant cette œuvre, en était arrivé à ne plus trop savoir à quoi servent dans un drame « ces faits et ces incidents qui, dans la vie, déterminent ou manifestent nos sensations. »

Milsand ayant terminé son appréciation de « Paracelse », passe à l'examen des autres œuvres de jeunesse du Poète, après avoir déclaré qu’il n’a jamais eu l’occasion de trouver une édition de « Pauline », ce qui était bien compréhensible puisque Browning avait retiré de la circulation tous les exemplaires de ce poème.

Quand on songe à la pénétration d’esprit déployée par Milsand dans l’appréciation de « Paracelse » on ne peut suffisamment regretter qu’il n’ait jamais été tenté d'examiner et de critiquer en détail « Sordello >», œuvre qui, pourtant, lui avait été personnellement dédiée par l’auteur.

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