LIVRE VI
L'Académie des Belles-Lettres d' Arras, par le but de son institution et la nature de ses travaux, repondait, sous tous les rapports, à ce goût des plaisirs de l'esprit qui s'était emparé de la société française à la fin du XVIIIe siècle. Les diverses branches de l'activité humaine, la Philosophie, le Droit, l'Histoire et les Sciences naturelles comptaient, dans cette réunion d'hommes vraiment distingués, sinon des maîtres, du moins de fervents disciples. Et cependant la Poésie, malgré le bon accueil que chacun s'était empressé de lui faire, ne se trouvait point à Taise au milieu de cette docte assemblée. Descendue des hauteurs où elle avait régné si longtemps, elle gaspillait en chansons, a Arras comme à Paris, les derniers débris de son opulence. Les Chaulieu et Jes Parny, les Boufflers et les Bertin passaient, hélas ! pour des modèles.
Un jour donc la Poésie, fatiguée de conserver dans les réunions de l'Académie d' Arras un ton grave qui n'allait point à la légèreté de ses allures, résolut d'échapper à toute contrainte, et, voulant chanter et rire à son aise, elle réunit les Uosati.
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Qu'était-ce que lu société des Kosati? l'u de ceux qui répondirent aussitôt à l'appel de la Muse s'est chargé de nous l'apprendre :
« En 1778, quelques jeunes fous, mais de cette folie aimable à laquelle peut sourire, sans se compromettre, la vraie sagesse, projetèrent une partie bachique. Ils étaient encore pleins de la lecture de Chapelle et de Chaulieu ; ils perdaient leur temps, pour parler le langage de ceux qui croient bien employer le leur, auprès d'une table verte, dans l'attente pénible d'un hasard heureux. Ils perdaient leur temps, c'est-à-dire qu'au lieu de jouer , ils faisaient des vers. Il y eut donc des couplets chantés entre les rasades, et des couplets en l'honneur de Racchus. Le sextuor baehipoétique s'exécutait à quelque distance de la ville, sous un berceau, à côté d'une source qui baignait des rosiers fleuris. L'on en dépouilla quelques-uns, et quittant leur tige dénuancée, les feuilles, bientôt jonchées sur la table, étalèrent leur couleur purpurine à côté du vert noirci des bouteilles.
... L'emblème, hélas trop fidèle, de tout ce qui brille au monde nous inspira des impromptu; ils furent gais : nous ne lunes alors attention qu'à l'éclat des roses. Leur fragilité, leur courte durée ne nous frappa que plus tard, quand un Kosati dont les qualités sociales, les talents naturels et acquis, agréables et utiles, méritaient une destinée plus heureuse, paya le premier de tous, à notre âge, le tribut...
o Nous n'environnâmes point de noirs cyprès le bosquet des roses ; nous n'abandonnâmes ce théâtre de nos plaisirs qu'après nous être juré d'y revenir, charpie année, chanter, le verre en main, des hymnes à Flore. Cette esi»èce de vœu fut religieusement accompli. On pensait, deux mois d'avance, à cette matinée de juin (pic la gaité, la franchise, les bons mots, les couplets épicuriens, le spectacle de la Nature à son réveil, rendaient si intéressants. A la jouis-
sauce réelle succédaient des souvenirs qui la prolongeaient. Nos rendez-vous annuels furent longtemps ignorés; et les plaisirs qu'on cache ne sont peut-être pas les moins doux. Des vers échappés (les vers sont indiscrets) trahirent nos mystères ; des curieux nous demandèrent d'être introduits dans le bosquet des roses. Il ny avait ici de bancs de gazon que pour l'Amitié : ils furent «conduits. D'ailleurs, nous tenions à notre façon de nous amuser. Chacun s'en était si bien trouvé ! Nous craignions que de nouveaux venus ne voulussent nous faire avoir du plaisir à leur manière et établir de nouvelles règles. Pendant huit ans, la société anacréontique n'a compté que trois récipiendaires. Cette année, la dispersion de quelques Rosati fondateurs rendit de nouveaux choix nécessaires. Nous exigions beaucoup pour nous déterminer ; nous trouvâmes mieux que nous n'espérions.... »
C'est ainsi que, en 1786, M. Le Gay, avocat et membre de l'Académie d'Arras, faisait counaître à M. Pierre Cot la société dans laquelle il l'introduisait.
Les Rosati, on le comprend, n'écrivaient point pour la postérité. Mais, à défaut d'archives, le portefeuille de l'un d'eux, qu'une bienveillante amitié nous a permis d'explorer à notre aise !, fournira matière à cette esquisse.
A l'origine, la société des Rosati ne comptait que neuf membres, tous fort jeunes :
MM. Le Gay, de l'Académie d'Arras, avocat ;
Oharaniond (né à Fosseux >, avocat ; Sylva était son nom de guerre ;
t . Nous devons à M. Laroche, à qui nous témoignons ici notre reconnaissance, la communication des documents laissés par M. Dubois de Fosseux. Nous avons pris soin de publier de préférence ceux qui n'ont pas été dits dans la notice intéressante de H. Arthur Dinaux : Archives historiques du Nord dt la Frame, 18T>0.
Leuglet , de l' Académie iV A iras, avocat :
Carré, chevalier de Saint-Louis ;
Bergaigne, peintre de fleurs ;
L'abbé Herbet ^nc à Agnières , vicaire de la paroisse
de Saint-Aubert, déguisé, pour la forme, sous le
pseudonyme de Berlhe ; Caigniez (de Clermont , avocat ; Despretz, avocat ;
(Jiguet, chirurgien à l'hôpital militaire.
M. Giguet mourut en 1786; MM. Caigniez et Despretz quittèrent Arras vers la même épique. Les Kosati, pour réparer ces pertes, ouvrirent leur porte à de nouveaux confrères et élevèrent à quinze le nombre des membres résidants. Ils admirent dans le bosquet des roses MM. de Carnot, capitaine au corps du génie ; (•hampmorin, major du génie ; Dubois de Fosseux ; Foacier de Uuzé, avocat général, tous de l'Académie d'Arras ; Pierre Cot, excellent musicien ; le marquis de Vaugrenant, major de la citadelle; Leducq père, avocat, et Maximilien de Robespierre
Fuyant le bruit de la ville, les Kosati tenaient leur réu-
1. Les associés étrangers appartenaient, comme le* membres résidants, aui professions I?» plus diverses. On comptait parmi eux plusieurs graves personnages et beaucoup trop d'abbé». La liste comprenait : MM. Tarenget, ancien chirurgien-major a l'hôpital militaire d'Arras, professeur en l'Université de l>oual et futur recteur d'Académie ; de Wavrechiu, ancien chef du MagUtrat de Douai , ; l abbé Rouan, fondateur du Vaimose ; Tbomassin.de Douai; l'abbé Primat, de l'Oratoire, curé de Saint-Jacques, a Douai ; l'abbé Saingevin, principal du collège d'Ancliin. a Douai ; l'abbé Pigniez, chanoine de Lens ; Desruelles, de Saint-Venant, avocat ; l'abbé Dumari|ue*. chanoine régulier d'Arrouaiae,de l'Académie d'Arras ; de Mare<col. lieutenant du génie a Avesnes ; l'abbé Honorez, chanoine d'Arrouaise; le chevalier Dumény, rjpitainc de génie a Caen; le comte de la Roque Rochemoiit, de Caen . Pajoi. secrétaire de ïint*ndance à Lille ; Morin de Morcand, de Lille ; Corbel, sculpteur a Lille; Keutry, de Lille; Ntuflieu, lieutenant-colonel du génie, a Mauheugc ; Colle d'Ordau. a llesdin ; l'abb> Dauby, chanoine régulier de la Congrégation de France, professeur de théologie a Reims , l'abbé de Lignlers. chanoine a Reims ; l'abbé Menace, prieur de Lincourt, * Paris . Beffroy de Reigny, de Laon, auteur des Lutw» du eotutn Jacquet ; de Sacy , censeur royal A Pari* , Mars. trinit3ire A Douai; Haudouard, lleulenant-