‹ La jeunesse de saint AugustinChapitre 29 sur 30 · DOULEUR ET CONSOLATION · texte numérisé non relu

DOULEUR ET CONSOLATION

'AMOUR de Dieu est le principe^ la règle, la fin de tout autre amour légitime. Depuis que la grâce avait pris possession du cœur d'Augustin, elle l'avait dilaté, elle V avait ouvert aux saintes affections, le purifiant de tout grossier alliage.

Certes, Augustin avait toujours chéri sa mère, et cependant que de larmes il lui avait fait verser ! Comme il avait trompé sa tendresse, le jour oîi, prenant la fuite, il V abandonna ! Mais maintenant il est tout à elle, parce qu'il est tout à Dieu. Union que la mort ne peut briser, car deux âmes ne sont point séparées parce que Vune d'elles s^ affranchit de la captivité du corps. Elles demeurent inséparables en Celui qui est leur unique centre, leur espérance immuable et leur suprême bien.

C'est pourquoi, Augustin, pleurant sa mère, n'est pas inconsolable comme lorsqu'avant sa conversion il pleurait son ami perdu. La foi le soutient et l'encourage, en lui disant que cette vie est un exil, la mort une délivrance i l'éternité un bienheureux rende\-vous.

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JE lui fermai les yeux ; une douleur immense envahissait mon cœur et s^épanchait en larmes qui, bientôt réprimées par un impérieux effort, me laissaient les yeux secs; mais combien je souffrais de me faire ainsi violence !

Ma mère rendait à peine le dernier soupir, que le jeune Adeodatus éclatait en sanglots ; nous l'en reprîmes, il se tut.

De même, en moi, cette faiblesse d^enfant qui s'abandonnait aux pleurs, vivement réprimée, se taisait. Car nous ne pensions pas qu'il fût juste d'accompagner ce deuil de lamentations, à l'exemple de ceux qui pleurent une mort comme un malheur ou même comme un complet anéantissement. Ma mère n'était pas malheureuse de mourir, elle ne mourait pas tout entière. Nous en avions pour garants sa vie, sa foi sincère et les raisons les plus certaines.

Qu'est-ce donc qui me faisait au-dedans de moi si cruellement souffrir, sinon la soudaine rupture de cette douce et chère habitude de vivre ensemble, récente blessure de mon cœur ? Je me félicitais toutefois du témoignage qu'elle m'avait rendu jusque dans sa dernière maladie, quand, souriant âmes soins, elle m'appelait^ow bon fils, qi redisait avec l'affection

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la plus tendre que jamais elle n'avait surpris sur mes lèvres un trait dur, une parole peu respectueuse, qui lui fût adressée. Mais, ô Dieu créateur, cette respectueuse déférence était-elle comparable aux humbles services qu'elle me rendait ?

C'était donc la perte de cette grande consolation qui me navrait, c'était le déchirement de deux âmes, de deux vies, confondues en une seule.

Quand on eut arrêté les pleurs de Tenfant, Evodius prit le Psautier, et se mit à chanter ce psaume auquel nous répondions tous: v. Seigneur, je chan* terai votre miséricorde et votre justice (i). «>

A LA nouvelle de ce qui se passait, un grand nombre de frères et de femmes pieuses accoururent, et tandis que ceux qui en avaient la charge s'occupaient des funérailles, je me retirai où je pouvais être avec bienséance, en la compagnie de ceux qui ne jugeaient pas devoir me laisser seul. Je m'entretins avec eux de ce qui convenait à un pareil moment, endormant avec le baume de la vérité ma douleur connue de vous, ô mon Dieu! mais ignorée de ceux qui, tout à

(i) Psaume c«.

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ce que je disais, ne soupçonnaient rien de ma torture.

Cependant, penché à votre oreille, sans être entendu de personne, je gourmandais mon cœur trop tendre, je contenais le flot de mon affliction. Elle me cédait un peu, puis redoublait d'impétuosité, sans toutefois aller jusqu'à TefFusion des larmes, jusqu'à l'altération du visage. Seul, je savais tout ce que je refoulais dans mon cœur. Et, dans mon déplaisir de laisser tant de prise sur moi aux accidents humains, nécessaire conséquence de Tordre delà nature et de notre condition présente, j'ajoutais douleur à douleur et souffrais une double agonie.

ON porte le corps à l'église; j'y vais, j'en reviens, sans avoir versé de larmes. Même pendant les prières que je vous adressais^ tandis qu'on offrait pour elle le sacrifice de notre rédemption, en présence du cadavre placé , selon la coutume du lieu, au bord de la fosse et près d'y descendre, même alors, je ne pleurai pas.

Mais tout le jour, en secret, quelle profonde tristesse ! L'esprit troublé, je vous suppliais, comme je pouvais, de guérir ma peine, et vous ne le faisiez pas,

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atin de m'apprendre, sans doute, par cette expérience, quel est le pouvoir de Thabitude même sur une âme qui ne se repaît plus de vanités.

Je m'avisai d'aller au bain, ayant entendu dire que les Grecs Pont appelé /SaAa/îrov, parce qu'il chasse les inquiétudes de T'esprit Mais j'avoue en présence de votre miséricorde, ô Père des orphelins, que le bain me laissa tel que j'y étais entré. L'amertume de mon chagrin n'en fut pas dissipée.

Je m'endormis, et, au réveil, je trouvai ma douleur bien calmée, et, seul dans m.on lit, je me rappelais ces vers de votre serviteur Ambroise, dont je venais d'éprouver la vérité :

Dieu Créateur de toute chose, Vous parez, arbitre des cieux.

Le jour d'un éclat glorieux, La nuit d'un charme qui repose,

Pour que le corps, las du labeur.

Répare sa force épuisée, Que l'àme alanguie et brisée Oublie un moment la douleur (i).

Peu à peu je rentrai dans mes premiers sentiments sur votre servante; et me rappelant son pieux

(i) Deus, Creator omnium

Polique rector, vestîens Diem decoro lumine, Noctem sopora gratia,

Artus solutos ut quies Reddat laboris usui, Mentesque fessas allavet, Luctusque solvat anxios.

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amour pour vous, et pour moi cette tendresse prévenante et sainte qui tout à coup me manquait, je goûtai la douceur de pleurer en votre présence à cause d'elle et pour elle, à cause de moi et pour moi. Je permis à mes larmes de couler tout à leur aise, pour soulager mon cœur : il y trouva le repos, parce que vous étiez seul à Fentendre, et que nul homme n^était là pour censurer orgueilleusement ma douleur. Et maintenant, Seigneur, je vous en fais Paveu par écrit. Lise qui voudra ; que chacun juge à sa guise. Et si quelqu'un trouve que j'ai mal fait de pleurer à peine une heure ma mère morte pour un temps à mes yeux, ma mère qui, durant tant d^années m'avait pleuré devant vous, ô mon Dieu ; que celui-là ne me raille pas, mais plutôt, s'il a beaucoup de charité, qu'il vous offre ses pleurs pour mes péchés, à vous, Père de tous ceux qui sont frères de votre Fils, Jésus-Christ (i) !

Aujourd'hui, le cœur guéri de cette blessure où la tendresse naturelle avait peut-être trop de part, je répands devant vous, mon Dieu, pour votre servante, de tout autres larmes, dont la source est dans

(i) Livre ix, c. 12.

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un esprit ému du péril des âmes qui meurent en Adam.

Ma mère, il est vrai, vivifiée en Jésus-Christ, a vécu dans les liens de la chair de manière à glorifier votre Nom par sa foi et ses mœurs; toutefois, je n^oserais dire que, depuis que vous l'eûtes régénérée par le baptême, il ne soit sorti de sa bouche aucune parole contraire à votre loi. N^a-t-il pas été dit par la Vérité, votre Fils : Celui qui appelle son frère insensé est passible du feu (i) ? Malheur à la vie la plus exemplaire, si vous la scrutez sans miséricorde !

Mais, comme vous n'examinez pas nos fautes avec rigueur, nous avons le confiant espoir de trouver un refuge dans votre indulgence.

Aussi bien quiconque énumère ses vrais mérites ne faii-il autre chose qu'énumérer vos dons. Oh ! si les hommes se reconnaissaient hommes ! Oh! si celui qui se glorifie, se glorifiait dans le Seigneur (2)!

Ainsi donc, ô Dieu de mon cœur, ma gloire et ma vie, mettant à part les bonnes œuvres de ma mère, dont je vous rends grâce avec joie, je vous demande à cette heure pardon pour ses péchés; exaucez-moi, au nom du divin médecin qui, mis en croix, est désormais assis à votre droite afin d'intercéder sans cesse pour nous. (3)

Je sais qu'elle a fait miséricorde et de toute son

(i) Saint Matthieu, v, 22.

(2) Ile aux Corinthiens, x, 17.

(3) Épître aux Romains, viii, 34.

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âme remis la dette aux débiteurs (i). Remettez-lui donc aussi sa dette, s'il en est qu'elle ait contractée durant les longues années qu'elle a vécu après le saint baptême. Pardonnez, Seigneur, pardonnez, je vous en su'pY^\\t\nentre:{pas avec elle en jugement (2). Que votre miséricorde l'emporte sur votre justice. Vos paroles sont véritables, et vous avez promis aux miséricordieux miséricorde. Vous leur avez donné de rêtre, vous qui ave:{ pitié de qui il vous plaît d'avoir pitié, et faites grâce à qui il vous plaît de faire grâce (3).

Déjà vous avez fait ce que je vous demande; je le crois, ô mon Dieu. Agréez néanmoins l'offrande de mon désir. Car, aux approches de la mort, elle ne songea pas à faire somptueusement ensevelir ou embaumer son corps; elle ne souhaita point un monument particulier; elle se soucia peu de reposer dans le tombeau de ses pères, elle ne nous recommanda rien de tout cela; elle exprima un seul vœu, qu'on fît mémoire d'elle àvotre autel, aux mystères duquel elle avait fidèlement assisté chaque jour et où elle

(i) Saint Matthieu, vi, 12.

(2) Psaume clxii.

(3) Épître aux Romains., ix, 16.

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savait que se dispensait la Victime sainte qui a déchiré Tarrêt de notre condamnation et triomphé de Tennemi acharné à compter et à dénoncer nos fautes, mais ne trouvant rien en Fauteur de notre victoire. Qui lui rendra son sang innocent? Qui lui rendra le prix dont il a payé notre délivrance? C'est à ce sacrement de rédemption que votre servante avait attaché son âme par le lien de la foi.

Que personne ne Tarrache à votre protection! Que ni par force, ni par ruse, le lion-serpent ne se jette entre elle et vous! Elle ne dira pas qu'elle ne doit rien, de peur d'être convaincue par le perfide accusateur et de lui donner gain de cause; mais elle répondraquesadette luiaétéremiseparCeluià quipersonne ne rendra ce qu'il a payé pour nous sans le devoir.

Qu'elle repose donc en paix, avec Thomme qui fut son unique époux, qu'elle servit avec une patience dont elle vous offrait les fruits, afin de le gagner à vous.

Inspirez, mon Seigneur et mon Dieu, à vos serviteurs mes frères, à vos enfants mes maîtres, que je sers de mon cœur, de ma plume, inspirez à tous ceux qui liront ces lignes le souvenir, à votre autel, de Monique, votre servante, de Patrice, son époux^ par lesquels vous m'avez introduit en ce monde; comment, je l'ignore. Qu'ils se souviennent avec une affection pieuse, de ceux qui furent mes parents dans cette vie passagère, mes frères en vous, ô Père, en notre mère, l'Eglise catholique, et qui seront mes concitoyens en l'éternelle Jérusalem, après laquelle

)art jus- I

votre peuple pèlerin soupire, depuis le départ j qu'au retour.

Ainsi ma mère obtiendra plus abondamment, par les prières de plusieurs, cette grâce pour laquelle elle sollicitait les miennes à son heure dernière.

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