‹ La jeunesse de saint AugustinChapitre 28 sur 30 · VISION DU CIEL · texte numérisé non relu

VISION DU CIEL

AR une miséricordieuse prévenance de son ISÉJjS amour, Dieu daigna donner au fils et à la mère, avant leur séparation^ un avant-goût du bonheur éternel.

Venus à Ostie pour prendre la mer et regagner V Afrique., Monique et Augustin s^ entretenaient doucement à V écart. La vue du jardin qui s'étendait sous la/enêtre, du Tibre mêlant ses eaux à la mer, de la campagne silencieuse^ du ciel semé d'étoiles, loin de les distraire, élève leurs pensées vers Dieu. Montant l'échelle des êtres, ils s élancent au delà du monde créé jusqu'à la région sereine oii les élus contemplent face à face V adorable Trinité. Ils y toiœhent... mais le sublime essor ne se soutient pas ! Leur âme redescend vers la terre., pleine à la fois de regret et d'espérance., et disant : Hélas! pourquoi prolonger mon exil(i)?

L'exil va finir pour Monique. La mort lui est une délivrance; son corps est un fardeau qu'elle quitte, sans s'inquiéter de ce quon en fera; que lui importe

(i) Psaume cxis.

de ne pas revoir la terre d'Afrique., sa ville natale.,

sa maison ? Le ciel est la vraie patrie., la cité

permanente; la maison du père de

famille où elle va préparer

la place à ceux

qu'elle aime.

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LE jour approchait où ma mère allait sortir de cette vie: ce jour, connu de vous, nous l'ignorions, Seigneur! Il arriva, je crois, par une secrète disposition de voire sagesse, que nous nous trouvions seuls, elle et moi, accoudés à une fenêtre d'où la vue s'étendait sur le jardin de la maison où nous étions descendus, au port d'Ostie. Là, loin de la foule, après les fatigues d'une longue route, nous nous reposions en attendant la traversée.

Nous étions donc seuls, conversant avec une ineffable douceur ; et oubliant le passé., tout entiers à ce qui était devant nous (i), nous cherchions ensemble, en présence de la Vérité, qui est vous-même, ce que sera pour les saints cette vie éternelle, dont Vœil na rien vu, ni V oreille rien entendu, oii le cœur de Phomme ne peut atteindre (2). Et la bouche de notre âme aspirait après Feau céleste de votre fontaine, fontaine de vie qui est en vous (3), afin que, recueillant, selon notre mesure, quelques gouttes de sa rosée, nous pussions méditer un peu une chose si grande.

Et nos discours amenant cette conclusion, que la plus vive joie des sens dans le plus grand éclat des

(i) Épître aux Philippiens, m, i3.

(2) I'« Épître aux Corinthiens, 11, 9.

(3) Psaume xxxv.

splendeurs corporelles, loin de soutenir le parallèle avec la félicité d^une telle vie, ne mérite pas même d'être nommée; portés en haut par un élan d'amour, nous montâmes, gravissant Péchelle des êtres corporels, jusqu'au ciel même d'où le soleil, la lune et les étoiles nous envoient leur lumière. Et notre pensée, notre parole, notre admiration pour vos œuvres s'élevaient toujours; arrivés à notre âme et passant au delà, nous atteignîmes enfin la région de l'inépuisable abondance où vous rassasiez éternellement Israël du pain de la vérité, où la vie est la Sagesse créatrice de ce qui est, de ce qui a été, de ce qui sera, Sagesse incréée, qui est ce qu'elle a été et ce qu'elle sera toujours, ou plutôt en qui il n'y a ni passé, ni futur, mais un éternel présent ; car devenir ou avoir été, ce n'est pas être éternel.

Et parlant ainsi, aspirant à cette yie heureuse, nous y touchâmes un instant dans l'élancement de tout notre cœur; puis, en soupirant, nous y laissâmes fixées les prémices de l'esprit, et nous redescendîmes dans le bruit de nos voix, où la parole commence et finit. Et qu'y a-t-il en cela de semblable à votre Verbe-, Notre-Seigneur, immuable en lui-même, qui, sans vieillir jamais, renouvelle toutes choses ?

ous disions donc: Qu'il y ait une âme en qui se taisent tous les tumultes de la chair, les fantômes de

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la terre, de Pair, des eaux, les cieux eux-mêmes; qui, muette au dedans, s'oubliam elle-même, passe outre, sans s'arrêter aux songes, aux visions de l'imagination, aux paroles, aux signes, à tout ce qui est passager, car tout cela crie à qui sait entendre : Nous ne nous sommes pas faits; il nous a faits, Celui qui demeure éternellement.

Gela dit, si toute créature se tait, après nous avoir rendus attentifs au Créateur ; s'il parle seul, non par ses œuvres, mais lui-même ; si son Verbe nous parle, non par la langue de chair, ni par l'oracle de Fange, ni par la voix de la nuée, ni par l'énigme de la parabole, m.ais lui-même que nous aimons en tout, lui seul à l'exclusion de tout le reste, comme à cette heure où notre pensée, dans son élan rapide, touche à l'éternelle Sagesse, souveraine et immuable ; et que cet essor se soutienne, que toute vue d'un ordre inférieur cessant, la vision bienheureuse ravisse, captive, absorbe son contemplateur dans l'intime joie ; que la vie éternelle, en un mot, soit la perpétuité de cette fugitive extase qui nous fait soupirer encore, ne sera-ce pas l'accomplissement de la promesse : Entre dans la joie de ton Seigneur (i) ? Et quand cela? Alors, sans doute, quand nous ressusciterons tous, sans être tous changés (2).

(i) Saint Matthieu, xxv, 21.

(2) V^^ Épître aux Corinthiens, xt, 5i.

»-pELLEs étaient nos pensées, sinon nos paroles. Et -■' vous savez, Seigneur, que le jour où nous conversions ainsi, où le monde avec tous ses charmes nous apparaissait si méprisable, ma mère me dit : a Mon fils, en ce qui me touche, rien ne m'attache plus à cette vie. Qu'y ferais-je? Pourquoi y suis- je encore? Ici-bas, toute mon espérance est accomplie. La seule chose pour laquelle je désirais prolonger un peu ma vie, c'était de te voir chrétien catholique avant de mourir. Mon Dieu m'a surabondamment exaucée, puisque je te vois, au mépris de toute félicité terrestre, devenu son serviteur. Que fais-je encore ici (i) ? »

CE que je répondis à ces paroles, je ne m'en souviens pas bien; mais à cinq ou six jours de là,

(i) Livreix, c. 8.

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elle se coucha, saisie par la fièvre. Durant sa maladie, elle eut un jour une défaillance qui la priva un instant de tout sentiment. Nous accourûmes ; revenant à elle, elle nous regarda, mon frère et moi, debout près du lit, et nous dit, comme nous interrogeant : « Où étais-) e ? »

Et nous voyant muets de douleur: «Vous laisserez ici votre mère », dit-elle.

Je me taisais, réprimant mes larmes. Mon frère, en quelques mots, exprima le vœu qu'elle achevât sa vie dans la patrie plutôt que sur la terre étrangère.

Elle l'entendit, et, le visage ému, jeta sur lui un regard de reproche pour de telles pensées; puis elle me regarda : « Vois comme il parle », me dit-elle ; et s'adressant à tous deux : a Laissez ce corps n'importe où, quittez ce souci. Je ne vous demande qu'une chose, c'est de vous souvenir de moi à l'autel du Seigneur, partout où vous serez. »

Nous ayant fait entendre sa pensée aussi bien qu'elle pouvait, elle se tut. Le progrès de la maladie redoublait sa souffrance.

Et moi. Dieu invisible, méditant sur vos dons, que vous semez dans le cœur des fidèles pour y faire mûrir d'admirables moissons, je me réjoussais et vous rendais grâce au souvenir de la vive préoccupation qu'elle avait toujours eu de sa sépulture, dont elle avait choisi et préparé la place auprès du corps de son mari. Ayant vécu dans une grande union, elle voulait, ô insuffisance de l'esprit humain pour les choses divines ! ajouter à ce bonheur et donner lieu

2 go La Jeunesse de saint Ai:s[ustin.

de dire aux hommes qu'après son voyage d'outremer, elle avait eu la faveur de mêler sa poussière à celle de son époux sous une même terre !

Depuis quand ce vide de son cœur avait-il été comblé par la plénitude de votre grâce, je l'ignorais, et cette confidence qu'elle venait de faire me pénétra d'admiration et de joie.

Déjà, il est vrai, dans notre entretien à la fenêtre, ces paroles qu'elle avait dites : « Que fais-je ici? » témoignaient assez qu'elle ne tenait plus à mourir dans sa patrie.

J'appris encore qu'à Ostie même, un jour, en mon absence, elle avait parlé, avec une confiance toute maternelle, à plusieurs de mes amis, du mépris de cette vie et du bien de la mort. Admirant la vertu que vous aviez donnée à une femme, ils lui demandaient si elle ne redouterait pas de laisser son corps si loin de son pays. « Rien n'est loin de Dieu, répondit-elle, et il n'est pas à craindre qu'à la fin des siècles il ne reconnaisse pas la place où il doit me ressusciter, ï)

Ce fut ainsi que, le neuvième jour de sa maladie, dans la cinquante-sixième année de son âge, cette âme pieuse et sainte fut affranchie de la chair.

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