La jeunesse de Sainte-Beuve
Je me propose d'étudier, dans ce qu'il a écrit et uniquement dans ce qu'il a écrit, la jeunesse de Sainte-Beuve, sa sensibilité et la formation de sa sensibilité et l'éducation de sa sensibilité, son imagination et la formation de son imagination et l'éducation de son imagination, son intelligence et la formation de son intelligence et l'éducation de son intelligence ; en un mot, je me propose d'examiner Volupté, Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme, les Consolations, le Livre d'amour et les Pensées d'août comme s'ils étaient des « Confessions » de Sainte-Beuve, très persuadé qu'à infiniment peu près ce sont des confessions en efTet.
Puis, comme complément de mon étude et comme une manière de vérification de cette
SAIXTE-BEUVE
étude, j'examinerai ce qua produit Sainte-Beuve se racontant et s'épanchant, ce qu'a produit Sainte-Beuve subjectif et personnel, et c'est-àdire Volupté^ Joseph Delorme^ les Consolations, le Livre d'amour et les Pensées d'août considérées comme œuvres d'art. Cet examen fait de près pourra servir d'une contribution à la connaissance générale et complète du critique et du penseur qui a écrit les Lundis.
Sainte-Beuve resta jusqu'à quarante, cinquante ans, un étudiant pauvre, sensuel, timide, ambitieux, laborieux et jaloux. On ne saurait trop insister sur sa pauvreté, qui, alors que tous ses compagnons de jeunesse arrivaient à la fortune ou au moins à l'aisance, le meurtrissait obstinément. Il n'était pas pauvre, il était littéralement dans la misère. Songez qu'en 1843, âgé de tout près de quarante ans, à une amie d'enfance très aimée, qui traversait de cruelles épreuves, il était obligé d'écrire : « Chère madame, j irai vous voir à mon premier instant libre. J'ai été, en effet, très fatigué et sans répit. Mes affaires sont mauvaises : je dois sept cents francs. Les revues me sont fermées et je n'ai plus d'autres secours [ressources ?] que ma place, de sorte que mes appointements sont entamés d'avance. Je vais être forcé d'emprunter encore aux abords du jour de l'an et je n'ai de moj'ens de payer que mois
à mois. Voilà mes misères ; je les sens surtout se représenter quand vous me parlez de votre état, que je voudrais tant pouvoir alléger... »
Sensualité très vive, timidité extrême, susceptibilité chatouilleuse, désir de l'amour et désir de la gloire toujours mêlés, l'une de ces jouissances se présentant quelquefois, cependant, comme compensation du renoncement à l'autre, désir latent, affleurant parfois à la conscience, de vie médiocre et très calme, complaisamment acceptée à condition qu'elle soit toujours intellectuelle ; sentiment très amer de son impuissance avec orgueil lui persuadant que ce sentiment de son impuissance est une illusion : voilà, ce me semble, les principaux traits de la complexion sentimentale de Sainte- Beuve.
Dans son portrait de Joseph Delorme, qu'il ne faut pas identifier absolument avec Sainte- Beuve mais où il est évident que Sainte-Beuve a beaucoup mis de lui-même, il avoue ou il déclare deux traits qui lui sont restés littéralement jusqu'à la mort, ou qui, un peu atténués pendant sa maturité (et très peu ce me semble) ont reparu vivement dans sa vieillesse; c'est à savoir la timidité et l'entêtement : « Quoique d'un caractère inflexible et d'airain, il est, si on ne l'atteint pas au fond, doux, tolérant et facile
à vivre, surtout inoffensif. Ceux qui le connaissent veulent bien l'aimer, ou du moins s'intéresser à lui ; tout ce qu'ils lui peuvent reprocher, c'est d'être excessivement timide, peu parleur et triste. Il entre aisément dans les idées de tout le monde et pourtant il a des idées à lui, auxquelles il tient et avec raison. . . »
Sainte-Beuve était un sensuel timide et honteux. C'est le premier trait qu'il donne à son Amaury : « Je n'avais aucune occasion de voir des personnes du sexe qui fussent de mon âge ou desquelles mon âge pût être touché. J'eusse d'ailleurs été très sauvage à la rencontre, précisément à cause de mon naissant désir. La moindre allusion à ces sortes de matières dans le discours était pour moi un supplice et comme un trait personnel qui me déconcertait : je me troublais alors et devenais de mille couleurs. J'avais fini par être d'une telle susceptibilité sur ce point que la crainte de perdre contenance si la conversation venait à efïleurer des sujets de mœurs et d'honnête volupté m'obsédait perpétuellement et empoisonnait à l'avance pour moi les causeries du dîner et de la veillée. »
En excellent psychologue il remarqua aussitôt que cette pudeur maladive naît précisément de la sensualité et Vavive et irrite : « Si devant l'univers je refoulais ces vagues et inquiétantes
sources d'émotion jusqu'au troisième puits de mon âme, j'y revenais ensuite trop complaisamment en secret ; j'appliquais une oreille trop curieuse et trop charmée à leur murmure. »
Laid du reste et se sachant tel et croyant comme tous les jeunes gens qui ont lu des romans, d'une part que les femmes s'y connaissent en beauté masculine et d'autre part qu'elles n'aiment point les hommes laids, ce qui est une erreur radicale, il s'imaginait « atteint d'une espèce de laideur qui devait rapidement s'accroître et le défigurer », st «un désespoir glacé suivit cette prétendue découverte » et « la crainte de ne pas être aimé ne lui laissait pas de relâche ».
Sainte-Beuve, parce qu'il l'a éprouvé pour luimême, attache une immense importance pour ce qui est de la formation du caractère au plus petit défaut physique. « On serait stupéfait si l'on voyait à nu combien ont d'influence sur la moralité et les premières déterminations des natures les mieux douées quelques circonstances à peine avouables, le pois chiche ou le pied bot, une taille croquée |? cassée, faussée comme si elle avait reçu un coup de dent '], une ligne inégale, un pli de l'épiderme ; on devient bon ou fat, ou libertin ou mystique à cause de cela. »
Il n'en était pas moins pour cela et je l'ai dit, il n'en était que plus pour cela rêveur de voluptés ensorcelantes. L'approche delà femme aimée l'enivrait autant qu'elle paralysait son transport. La femme lui paraissait comme revêtue d'une atmosphère voluptueuse que son désir à lui jetait sur elle : « La beauté la plus égale et la plus soutenue a nécessairement ses heures d'éclipsé et de défaillance... Il est des saisons et des mois où elle devient sujette aux langueurs. Elle se lève dans un nuage qui ne la quitte pas et qui la revêt d'une tiédeur perfide. Ses yeux sont étranges, ses bras retombent, son corps s'oublie en d'incroyables postures; sa voix flatteuse va au cœur et fait mourir. Quand on approche, l'émotion gagne, le trouble est contagieux ; chaque geste, chaque parole semble d'elle une faveur. On dirait que ses cheveux, négligemment amassés sur sa tête, vont se dénouer ce jour-là au premier soupir et vous noyer le visage ; une volupté odorante s'exhale de sa personne comme d'une tige en fleur. Ivresse et poison, fuyez: toute femme en certains moments est séductrice. »
Il résiste, parce qu'il aime une femme, aux avances d'une autre femme qu'il n'aime pas et qui le désire, mais il se confesse profondément troublé dans ses sens : «... Je la vis venir au
trouble insinuant de ses regards et aux vagues discours platoniques où elle s'efforçait de m'envelopper. Mes sens frémirent mais mon cœur répugna. Un jour... Le péril fut vif par la surprise ; je n'eus garde de m'y exposer de rechef, ma force de résolution en cette circonstance me fit bien fermement sentir à quels autels mystérieux je m'appuyais. »
Plus tard, au contraire, ou plutôt inversement, car il n'y a pas contradiction, Amaury, pour se divertir de ses amours idéales, s'abandotine aux voluptés faciles et vulgaires; mais, remarquez-le^ en les goûtant profondément et en en comprenant trop bien la valeur, du moins pendant le temps qu'il les cherche, sinon après les avoir trouvées : «J'appris d'abord, dans mes courses lascives, à discerner, à poursuivre, à redouter et à désirer le genre de beauté que j'appellerai funeste, celle qui est toujours un piège mortel, jamais un angélique symbole ; celle qui ne se peint ni dans l'expression idéale du visage, ni dans le miroir des yeux, ni dans les délicatesses du sourire, ni dans le voile nuancé des paupières : le visage humain n'est rien, presque rien dans cette beauté ; l'œil et la voix qui, en se mariant avec douceur, sont si voisins de l'âme, ne font point partie ici de ce qu'on désire : c'est une beauté réelle, mais accablante et toute
de chair qui semble remonter en droite ligne aux filles des premières races déchues, qui ne se juge point en face et en conversant de vive voix, ainsi qu'il convient à l'homme, mais de loin plutôt, sur le hasard de la nuque et des reins, comme ferait le coup d'œil du chasseur pour les bêtes sauvages : oh ! j'ai compris cette beauté-là ! »
II fait de la sensualité, de ses causes ou plutôt de ses ferments et de ses levains et aussi de ses effets et contre-coups, une analyse subtile et vraie qui est de tout point admirable. Il peint un homme, habilement repoussé par une coquette qu'il aime sensuellement, qui retourne par colère aux voluptés faciles et que ces voluptés renvoient, endurci et méchant à la coquette : «... Au sortir de ces scènes violentes avec M""^ R... m'en revenant seul, plus broyé dans mon cerveau que si une roue pesante y avait passé, le cœur noyé de honte, j'allais, je me livrais à tous les étourdissements qui pouvaient déplacer la douleur et substituer un nouveau remords au premier. Ainsi par un enchaînement naturel en ce désordre, la colère me rendait tout vulnérable aux voluptés, lesquelles, m'endurcissant le cœur, y augmentaient un sourd levain de colère. On a dit que les dissolus sont compatissants, que ceux qui sont portés
à l'incontinence paraissent d'ordinaire chatouilleux tt fort tendres à pleurer ; mais que les âmes qui travaillent à demeurer chastes n'ont pas une si grande tendresse. Cela ne contredit nullement ce que je vous dénonce de l'endurcissement et de la facilité de violence qui suit les plaisirs. Saint Augustin compare ces fruits étranges d'une tige amollie aux épines des buissons dont les racines sont douces. Saint Paul, comme l'a remarqué Bossuet, range sur la même ligne et tout à côté les hommes sans bienveillance et sans chasteté, les cruels et les voluptueux... La sagesse païenne, exprimant la même liaison de famille entre les vices en apparence contraires, s'écrie par la bouche de son Marc-Aurèle : « De quelles voluptés les brigands, les parricides et les tyrans ne firent-ils pas l'essai ? » C'est qu'en effet il n'y a jamais dans le voluptueux qu'un semblant de compassion, une surface de larmes. Ses yeux se mouillent aisément avant le plaisir ; ils étincellent et s'enduisent d'une vague nitescence ; on croirait qu'il va tout aimer. Mais prenez-le au retour, sitôt son désir éteint, comme il se ferme, comme il devient sombre ! La couche brillante du dégel s'est rejointe au glaçon. Tandis que l'homme chaste et sociable, bon à tous les instants, d'une humeur aimante, désintéressée, d'une allégresse
innocente qui s'exhale jusque dans la solitude, converse volontiers avec les oiseaux du ciel, avec les feuilles frémissantes des bois, le voluptueux se retrouve personnel, fantasque comme son désir, tantôt prévenant et d'une mobilité d'éclat qui fascine ; tantôt, dès qu'ilaréussi, farouche, terne, fuyard, se cachant, comme Adam après sa chute dans les bois du Paradis ; mais s'y cachant seul et sans Eve... Oh ! dans ces jours d'abandon et de précipice, qui dira les fuites, les instincts sauvages, la crainte des hommes où tombe l'esclave des délices ? Qui dira, à moins de l'avoir rencontré à l'improviste, l'expression sinistre de son front et la dureté de ses regards ? Souvent, au soir de ces heures flétries, ayant envie pourtant de me remettre, de me réhabiliter à mes yeux par quelque conversation où l'esprit se mêlât, je me dirigeais vers une maison amie ; puis, arrivé à la porte, je m'en proposais une autre, n'osant monter dans la première, et j'allais, je revenais de la sorte sans entrer nulle part, sans plus savoir où j'en étais, me rebutant à chaque seuil, tant l'humeur en ces moments est plus farouche, tant la volonté plus vacillante! »
Jusque dans les moments de haute beauté morale et de pureté, le démon de la chair se fait entendre au moins en un murmure et altère ce
qu'il conviendrait d'appeler la sérénité des heures tiagiques. Quand Amaury prêtre, après avoir assisté dans le dernier passage celle qu'il a aimée toujours purement, prend congé du mari et l'embrasse en partant pour toujours, il voit leur fille qui les regarde : « Sa fille nous vit-elle ainsi embrassés, du haut de la terrasse ? Que conçut-elle à cette vue ? En resta-t-elle occupée dans la suite ? Je l'ignore. Savons-nous ce que pensent en leur cœur les filles de celles que nous avons aimées ? »
Pensée touchante, certainement, bien voluptueuse aussi et qui prolonge à la génération qui suit, avec un certain appétit secret de la troubler, le désir dont nous avons poursuivi la femme aimée qui n'est plus.
Ce que ce voluptueux appelait « volupté », il le savait bien et il l'a bien dit : « Le livre « Volupté » répondait certainement à une disposition maladive qui courait alors dans la jeunesse et qui n'avait pas été rendue encore à ce degré. « C'était une sorte de langueur rêveuse, attendrie, énervée, que j'avais nommée de ce nom de volupté et que plus d'un jeune lecteur reconnaissait en soi-même dans cette description faite d'après nature. »
Cette affection de l'àme, et c'est ce qu'il a senti lui-même et c'est ce qu'il a fait comprendre,
tend tout aussi bien et presque à la fois à l'amour le plus sensuel et à l'amour qui se veut le plus et qui se plaît le plus à être dégagé des sens. Aussi le Sainte-Beuve que nous venons de voir a parfaitement rêvé d'amour platonique, d'amouramitié, d'amour tout blanc et immaculé. Il a répété avec transport les mots divins de Vlmitation : «L'amour est circonspect, humble et droit : il n'est ni amolli, ni léger, ni adonné aux choses vaines ; il est sobre, chaste, stable, plein de quiétude et gardé de sentinelles à toutes les portes des sens. — L'amour est patient, prudent et fidèle et il n'agit jamais en vue de lui-même et seipsiim quœrens; car, dès que quelqu'un agit en vue de lui-même, dès cet instant il est déchu de lui-même. »
Ce même jeune homme timide et ardent il le peint dans la Vie de Joseph Delorme avec quelques variantes que peut-être on peut négliger : <i Quoique dun caractère inflexible et d'airain [et c'est ceci qu'on peut négliger], il est, si on ne l'atteint pas au fond [susceptibilité], doux, tolérant, facile à vivre, surtout inoffensif : ceux qui le connaissent veulent bien l'aimer ou du moins s'intéresser à lui. Tout ce qu'ils lui peuvent reprocher, c'est d'être extrêmement timide, peu parleur et triste... »
Cette sensibilité mêlée de sensualité et d'idéalisme se connaissait très bien comme telle et dans sa duplexité et Amaury confesse naïvement qu'à certains instants il est las de la possession sans amour et de l'amour sans possession et qu'il a besoin de l'amour complet : « ...En la quittant pour retraverser seul cette mer si connue où je m'abandonnais, une voix moqueuse me rappelait tout bas, d'un ton de mondaine sagesse, quej'étais las à l'excès de l'amitié sans la possession et de la possession sans amour. »
Surtout ce qui le blessait profondément dans les femmes qu'il aimait à demi et qui l'aimaient de même, c'était l'inconnu d'elles qu'elles laissaient inconnu, ce qu'elles dérobaient d'ellesmêmes dans leur présent ou dans leur passé à sa curiosité amoureuse et à son amour fait en grande partie de curiosité, à son désir de possession par le savoir et de maîtrise par la connaissance. Ce qu'une femme ne nous permet pas de connaître dans sa vie, c'est une partie de sa personne qu'elle nous refuse, et l'amoureux passionné en veut toujours plus à une femme de ce qu'elle lui dérobe qu'il ne lui sait gré de ce qu'elle lui accorde. Je sais tel homme qui, lorsque celle qu'il aimait lui a révélé l'homme qu'elle avait aimé avant lui, a été très partagé entre le chagrin de n'avoir pas été aimé le pre-
mier et la satisfaction de voir qu'il était aimé puisqu'on ne pouvait pas lui cacher un premier amour ; et qui n'a jamais su si cette satisfaction était plus grande que ce chagrin ; mais qui encore croit que ce chagrin a été comme noyé dans cette joie, encore que cette joie ait été altérée par ce chagrin.
Sainte-Beuve aurait aimé celle qui lui aurait confié qu'elle en avait aimé un autre et ne pouvait aimer celle qui n'en avait peut-être pas aimé d'autre mais qui, en lui cachant son passé, le laissait soupçonner qu'elle en avait quelque chose à cacher. « Je faisais comme le sanglier qui se roule dans les buissons épineux et s'excite à la colère. Il y avait toujours d'elle à moi une portion du passé, inconnue, non avouée, quelque chose de sa vie ancienne qu'elle ne m'avait pas permis de pénétrer ; elle m'était par là restée étrangère. Dans les deux autres femmes aimées je n'avais rien éprouvé de pareil... Mais ici, chez M""® R..., point de cours de destinée charmants et faciles qu'on rêve à plaisir, qu'on reconstruit en imagination à force de mutuels échanges ; point de bocages lointains, de rêves toujours nommés et qui deviennent les nôtres. Passée une limite très voisine, c'était une fermeture sourde et obstinée et comme de prudence ; une discrétion sans grâce et sans le vague du mystère. »
Il s'apercevait ainsi d'une des tendances les plus marquées de sa nature, du goût de confesser, du goût d'être moitié confesseur, moitié directeur, du goût de connaître les cœurs féminins pour les diriger à son profit, ou seulement pour les connaître et pour jouir de les connaître et pour aiguiser sa sensibilité par cette connaissance délicate : « Moi, j'ai toujours tant aimé, au contraire, remonter, interroger dans leurs origines les existences mêmes dont je n'ai traversé qu'un point, reconnaître les destinées les plus humbles, leur naissance, leur, premier flot encaissé dans les vallons et les fonds obscurs au bas des chaumières, tout leur agencement particulier avec les choses d'alentour. Plus ces destinées sont simples, naturelles, domestiques, plus j'y prends goût, m'y intéresse et souvent en moi-même m'en émerveille ; plus je m'en attendris devant Dieu comme à la vue d'une marguerite des champs. »
Cette sensibilité avait bien quelque chose en elle de factice, etje veux dire seulement que l'éducation de sa sensibilité, que les aliments de sa sensibilité lui donnaient quelquefois une teinte qui n'était pas cellequ'elle aurait eue toute seule et naturellement. Ceci n'est-il pas Jean- Jacques Rousseau adolescent allant d'Annecy à Turin et
rêvant amours seigneuriales à tout château qui se présentait à sa vue ? «... On voit les fêtes où glisse un couple volage, le devant des loges où il se penche, un air d'aimable accord, des manières éprises, des sourires piquants à la face du monde, lespromenades et les chasses du matin dans les bois, toute cette gracieuse montée de la colline. Les adolescents qui passent au bas des terrasses retentissantes de rire ou dliarmonie, qui rencontrent ces folles cavalcades un moment arrêtées et s étalant sur les nappes de verdure aux marges ombragées des clairières, s'en reviennent tout dévorés, pensifs le long des prairies et se composent dans le roman de leur désir un interminable tissu de félicités charmantes. »
Oui, cela est tout à fait du Jean Jacques Rousseau repensé, ressenti, et du reste, pour le dire en passant, exprimé dans un style très digne de lui. Quelquefois cela va plus loin et jusqu'à un rôle joué, tout à fait étranger à la nature de Sainte- Beuve et faisant avec elle un tel contraste qu'il ne laisse pas de devenir un peu ridicule. Sainte- Beuve déguisé en Ossian est imprévu. Ses lectures romantiques l'ont amené là une fois ou deux :
L'autre nuit, je veillais dans mon lit sans lumière ; Et la verve en mon sein à flots silencieux S'amassait, quand soudain, frappant du pied les cieux. L'éclair, comme un coursier à la pâle crinière,
Passa; la foudre en char retentissait derrière, Et la terre tremblait sous ses divins essieux ; Et tous les animaux, d'effroi religieux Saisis, restaient chacun tapis dans leur tanière.
Mais moi, mon âme en feu s'allumait à l'éclair ; Tout mon sein bouillonnait et chaque coup dans 1 air A mon fi'onttrop chargé déchirait un nuage.
J'étais dans ce concert un sublime instrument ; Homme, je me sentais plus grand qu'un élément, Et Dieu parlait en moi plus haut que dans l'orage.
Un tel excès de ridicule est très rare dans Sainte-Beuve même jeune (ce sonnet est daté par lui 1829), mais il fallait l'indiquer, parce que, si, littérairement, Sainte-Beuve s'est cru romantique jusque vers 1835, alors que de fond de nature il ne l'était point du tout jusque-là, quil était un peu trop le contraire ; tout de même, personnellement, on le voit ici qui se croit ossianesque et qui l'est autant qu'il le peut être pendant une heure, alors que le fond de sa complexion est absolument d'une autre sorte.
Il en va de même de cet amour platonique, de cette gageure d'amour platonique qui est le fond ou, si l'on veut, la partie la plus considérable de Volupté. C'est un peu une chose ressentie, c'est surtout et un souvenir de la Nouvelle Héloïse et une obéissance à la mode du temps. Les jeunes gens de 1825 étaient souvent ou vou-
laient être, jusqu'à l'être en effet, des Pétrarque ou des Fersen. Ils rêvaient d'amours blancs qui fussent éternels. Ils habillaient en tendresses platoniques des amours qui souvent étaient des amours sans aversion pour les réalités. Au moins à moitié, par imitation, Sainte-Beuve a fait de même. Seulement, ayant pour la vérité un goût qui allait jusqu'à la sincérité, il s'est représenté dans Volupté comme ca/)aZ?/e d'amour platonique tout en étant d'une part débauché, d'autre part très sensible aux aimables manèges d'une coquette, et cette triplicité même n'est pas le moindre agrément du roman célèbre.
Il est plus complètement vrai sur lui-même et je veux dire il nous fait mieux part de sa sensibilité sans éducation, de sa sensibilité sans mélange de sensibilité apprise, quand il se montre allant de l'amour de l'amour à l'amour de la gloire et à l'amour de la médiocrité ; ce partage ou plutôt ce flottement me semble tout à fait juste et d'un homme qui se connaît bien.
Enfant je m'étais dit et souvent répété : « Jamais, jamais d'amour, c'est assez de la gloire ; « En des siècles sans nombre étendons ma mémoire « Et semons ici-bas pour l'immortalité. »
« Plus tard je me disais : « Amour et volupté,
« Allez, et gloire aussi ! Que m'importe l'histoire ?
(( Fantôme au laurier d'or, vierges au cou d'ivoire, Je vous fuis pour l'étude et pour l'obscurité.
Ainsi, jeune orgueilleux, ainsi longtemps disais-je ; Mais comme après l'hiver, en nos plaines, la neige Sous le soleil de mars fond au premier beau jour,
Je te vis, blonde Hélène, et dans ce cœur farouche. Aux rayons de tes yeux, au souffle de ta bouche, Aux soupirs de ta voix, tout fondit en amour.
Et il est ainsi jusqu'à la trente-cinquième année et même plus tard. Il rêve toutes les sortes d'amour ; il rêve de gloire littéraire, il rêve de médiocrité calme et studieuse se suffisant elle-même.
Il rêve de toutes sortes d'amour. D'amour humble et très obscur, tout à fait étranger à la gloire, même à cette gloire qui consiste à laisser la réputation d'un grand amour, d'amour pur et simple exécrant et méprisant d'avoir un but autre que lui-même. La pièce est belle et je la cite presque tout entière :
Passé vingt ans, quand l'âme aux rêves échappée S'aperçoit un matin qu'elle s'était trompée, Et rejette l'espoir d'un jeune et frais amour, Se dit avec effroi qu'il est trop tard d'un jour.
Oh ! pourquoi, quelque part
Pourquoi ne pas enfin trouver une âme tendre, Affligée elle-même et qui saurait m'entendre, Deux yeux noirs d'où les pleurs auraient coulé longtemps, Une brune un peu pâle, ayant bientôt trente ans,
Ou veuve, ou presque veuve ; et qui, lasse du monde...
Nous irions nous aimer d'une amour longue et forte. Ce serait un château, gothique ou non, qu'importe ! Mais de grands bois touffus, tout autour du manoir, Des charmilles, un parc, où bien avant, au soir, On pourrait s'égarer autour des eaux courantes, Et se dire longtemps des paroles mourantes. Et quel bonheur encoi*e au lever, le matin, Quand ses cheveux, sentant la rosée et le thym, Roulent en noirs anneaux autour d'un cou d'albâtre. Moi près d'elle, à genoux, son esclave idolâtre. De réciter tout haut, en mariant nos voix. Les doux chants nés d'hier ou connus d'autrefois.
En hiver quand il neige, au coin du feu qu'on aime. Pour nous, après causer, la volupté suprême. Ce serait de nous lire un roman tour à tour.
Puis, le roman fermé, toujours, d'un air jaloux
Nous dirions: « Ces amants s'aimèrent moins que nous. »
Point de fâcheux d'ailleurs ; point de prude voisine
Débitant d un ton sec sa morale chagrine.
Et, durant plus d'une heure, installée au fauteuil,
Le visage allongé comme aux jours de grand deuil.
Non, rien que nous, nous seuls, nous pour toute la vie.
Et que m'importe à moi ce que dira l'envie?
« Il se fait tort, vraiment, il perd son avenir.
Et sa jeunesse ainsi dans l'ombre va finir. »
Allez, tourmentez-vous, ô sages que vous êtes ;
A chaque vent qui souffle agitez tous vos têtes :
Heurtez-vous, foulez-vous dans un même chemin ;
En regrettant hier, espérez pour demain ;
Poursuivez, haletants, une ombre qui recule,
Ou dans l'étude encor que votre sang se brûle.
Et, pâles de soucis, prononcez gravement
Que les jours sont perdus que l'on passe en aimant Moi, désormais, je vis pour celle que j'adore ; Ce qu'on dira de nous je veux qu'elle l'ignore ; Durant nos soirs d'hiver, ou l'été dans nos bois. Pour lui remplir le cœur c'est assez de ma voix; Tout d'elle m'appartient, mon amour l'environne. Et ma main à loisir lui tresse une couronne, Une noble couronne aux immortelles fleurs, Et dont en rêve un Dieu m'a donné les couleurs.
Ce qu'il y a de curieux c'est qu'à cette pièce Sainte-Beuve a mis une note qui est celle-ci : « Une légère teinte d'ironie n'est-elle pas répandue dans cette pièce et le poète n'y afifecte-til pas comme à plaisir la langueur sentimentale ? » C'est de la sincérité complète qu'on a honte et de se mettre tout à fait à nu *, et c'est pourquoi la pièce de Sainte-Beuve qui me paraît la plus sincère est celle qu'il désire à demi qu'on prenne pour un jeu ; et ce n'est pas dans la pièce qu'il y a un peu d'affectation.
De cet amour humble et caché il fait sous forme de petit roman, de nouvelle, ou de conte en vers, des peintures souvent charmantes et où l'on sent son cœur. Il va — ou son héros, et il est presque inutile de prendre cette précaution, — revoir sa ville natale ; il se rappelle une enfant avec laquelle, adolescent, il jouait ; il la retrouve chez sa mère *, il s'est trompé; il croyait la retrouver jeune fille et elle est enfantencore ;
il est ému : je reviendrai, dans un an ; puissé-je alors, plus pur, lavé de certaines taches, lui parler de ses souvenirs d'enfance sans avoir honte d'y toucher,
El que je puisse au moins toucher sans les ternir, Ces jours frais et vermeils où luit ton souvenir.
De même sorte et de même accent est cet amour, ressenti ou rêvé, amour de cœur ou amour de tête, inspiré ou avivé par une lecture de Charles Lamb,pour une toute jeune fille, pour une quasienfant, amour qui fait songer aux vers de Musset: « que l'amour d'une vierge est une piété... »
Paroles, vœux d'un cœur amoureux et timide, Redoublez de mystère et de soin caressant, Et près d'elle n'ayez d'aveu que dans l'accent ! Accent, redevenez plus tendre et plus limpide, Emu d'un pleur secret sous son charme innocent I Regards, retrouvez vite et perdez l'étincelle ; Soyez, en l'effleurant, chastes et purs comme elle. Car le pudique amour qui me tient cette fois, Cette fois pour toujours, a pour unique choix La vierge de candeur, la jeune fille sainte
Le cœur enfant qui vient de séveiller, L'âme qu il faut remplir sans lui faire de crainte.
Qu'il faut toucher sans la troubler !
Plutôt encore qu'amant aimé et enlevé jusqu'en quelque petit château de province par une jolie trentenaire, il se rè\c successeur ei consolateur, repoussé, puis accepté, puis accueilli, puis
aimé par une femme qui en a aimé un autre et qui peut-être l'aime encore. C'est peut-être ce rôle et qu'on me pardonne de dire cet emploi, que Sainte-Beuve a le plus rêvé et caressé dans ses songeries amoureuses. On peut songer à M™" Victor Hugo en lisant la pièce suivante ; mais, pour qui qu'elle soit, elle exprime bien nettement ce sentiment complexe : amour de la femme aimante qui en aime un autre et on l'aime et on la plaint amoureusement pour cela qu'elle est aimante ; espoir, rêvé, caressé qu'on pourra la consoler et, par la consoler, l'apprivoiser et la séduire. C'est un roman en une page, un roman rêvé.
Comment chanter quand l'amie est en pleurs. En pleurs ardents en cuisantes douleurs,
Quand l'insomnie, A son chevet, comme pour l'insulter Chaque nuit dresse une image bannie,
Comment chanter ?
D'un court sommeil quand un odieux rêve Toujours l'éveille, et debout la soulève :
Pâleur de mort !
Quand, plus étreint que ce vieillard de Troie Sous deux serpents son noble cœur se tord
Comme une proie ;
Tenant sa main que je n'ose baiser.
Dans ma tendresse essayant d'apaiser Son âpre veine.
Quand j'ai senti passer un brusque effroi, Et ce beau sein ressaisi d'une peine Qui n'est pas moi,
Comment chanter ? ...
C'est la première partie : attendrissement silencieux, un peu jaloux, un peu mouillé de pitié devant des pleurs qui ne sont pas pour vous. Seconde partie :
— ... Mais si la belle aimée S'est adoucie et par degrés calmée,
Si sa pâleur N'est plus qu'un charme où sourit l'amour même. Sans s'irriter, si sa molle douleur
Permet : Je t'aime !
Si son regard le plus lent, le plus fin. Envoie au mien, dans un oubli divin.
L'âme sacrée, Et si sa lèvre, euflant ses beaux trésors, Semble mûrir pour l'heure désirée,
On chante alors ;
On chante un peu, comme après une pluie L'oiseau mouillé dont l'aile se ressuie
Sous un rayon ; On chante aussi comme un rayon qui tremble, Qui craint qu'au ciel le fuyant tourbillon
Ne se rassemble.
Et c'est-à-dire que l'espérance naît, et que chante à demi-voix dans le cœur, encore effa-
rouché, déjà confiant, le tremblant oiseau du désir.
Troisième partie : et si décidément l'on était aimé, chant de triomphe; ou peut-être et plutôt l'on ne chanterait plus :
Que si l'amie, heureuse d'écouter, Osait enfin après moi répéter
Ce mot : Je t'aime !
Si tout son cœur, à la fin découvert, Tombait au mien dans un aveu sapréme
D'un seul concert,
Chant du bonheur ! Oh ! quel hymne de fête Pour couronner et bénir la conquête
A deux genoux I A moins, à moins qu'à ce chant qui s élance Ne se mêlât le murmure plus doux,
On le silence !
Il aime les amours lentes à naître qui s'insinuent insensiblement en nous, qui, du goût passent à la sympathie, de la sympathie à l'affection, de raffection à l'amitié et de l'amitié à l'amour : il eût écrit et il a écrit à très peu près le Pot de porcelaine de Théophile Gautier, cependant exact du Vase brisé de Sully-Pnidhomme. Le plus grand amour de sa vie il le peint se développant ainsi, aussi différent que possible du coup de foudre, naissant sans paraître naître, croissant d'un imperceptible progrès : <f Ne dites pas qu'il naît ou ne naît pas tout
d'abord décidément d'un seul regard [qu'il naît tout d'abord, d'une façon décisive d'un seul regard, ou qu'il ne naît point] et que l'amitié une fois liée s'y oppose [et que, quand il n'est pas né tout d'abord, l'amitié qui se forme l'empêche de naître], car un poète qui savait aussi la tendresse [Molière] a dit :
Ah ! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer Aussitôt qu'où le voit prend droit de nous charmer, Et qu'un premier coup d'oeil allume en nous les flammes Oii le ciel en naissant a destiné nos âmes 1
« Dante, Pétrarque, ces mélodieux amants, ont pu noter l'an, le mois et l'heure ; ils ont eu l'étincelle rapide, sacrée, le coup de tonnerre lumineux. Un autre, aussi sincère ;lui] après deux années de lenteur, a pu dire :
Tout me vint de l'aveugle habitude et du temps. Au lieu d"nn dard au cœur comme les combattants. J'eus le venin caché que le miel insinue. Les tortueux délais dune plaie inconnue. La langueur irritante où se bercent les sens t Tourments moins glorieux, moins beaux . moins innocents. Mais plus réels au fond pour la moelle qui crie Qu'une resplendissante et prompte idolâtrie.
Il me semble qu'il eût aimé à être aimé comme sa Christel, délicieuse du reste, en vient à aimer le comte Hervé. Elle est receveuse de
poste dans une bourgade ; les lettres d'amour que reçoit le comte Hervé lui passent par les mains. Elle en rêve. Elle a une émotion que d'abord elle ne se définit pas à le voir les ouvrir ; peu à peu elle se rend compte d'une joie mauvaise quand Hervé semble attristé après les avoir ouvertes, d'une sorte de colère quand il paraît joyeux. Elle reçoit l'amour en elle à le respirer chez une femme qu'elle n'a jamais vue et chez un homme qui ne la regarde pas. Les lettres cessent. Un jour à remarquer un singulier ton de voix dans le <x il n'y a rien » de Christel, le comte la regarde. Il croit comprendre ; il revient, il aime à comprendre ; il revient encore, n'espérant plus qu'il y ait de lettres pour lui et espérant déjà qu'il n'y en a pas. Ils s'aiment.
Sainte-Beuve a dramatisé cela un peu plus que je ne fais ; mais toutes les premières approches de l'amour sont bien telles que je viens de les rapporter. Quelles humbles, quelles obscures et quelles fragiles racines de cet amour qui doit devenir puissant, victorieux et même meurtrier !
Ainsi Sainte-Beuve aurait voulu être aimé, d'une affection née de rien ou d'un rien, très timide comme lui, très discrète comme lui, crépusculaire comme lui, fleur tendre et
mélancoliquement souriante des « coteaux modérés ».
On voit comme il craint les amours violentes et romantiques et comme il « veut la nuance » et redoute « l'ardeur » et la fougue, combien il est aussi loin que possible ou très loin du moins; des « amants de Venise » dans ce rondeau qui, même au point de vue de la forme, est si remarquable et qui, en tout cas, est bien significatif de sa manière d'aimer et de la manière dont il aime à être aimé :
Doux Vents d'automne, attiédissez l'amie ! Vaste Forêt, ouvre-lui tes rameaux !
Sous les grands bois la douleur endormie, En y rêvant, souvent calma ses maux- Aux mots plus doux tu fus hospitalière, Noble F'orêt; ici vint La Vallière, Ici Diane, en ces règnes si beaux ; Et la charmille éclatait aux flambeaux.
La chasse court, le cerf fuit, le cor sonne ; Pour prolonger ce que l'ombre pardonne, Vous ménagiez le feuillage au berceau, Doux Vents d'automne 1
O ma Beauté, n'y soupirez-vous pas ?
Pourquoi ce cri vers le désert sauvage ? Sur son coursier la voilà qui ravage Rocs et halliers, et franchit tous les pas. Cœur indompté, l'air des bois l'aiguillonne, L'odeur des pins l'enivre. Ah ! c'est assez ; Quand la forêt la va faire amazone.
Soufflez sur elle et me l'attiédissez, Doux Vents d'automne I
Dirai-je — et pourquoi non ? — que certains goûts ou certaines faiblesses ancillaires, dont on s'est moqué plus tard chez un homme qui lui ressemblait comme un frère, il paraît les avoir lui-même assez jeune, et les consigne en passant et en souriant le premier, avec un joli geste à la Flaccus ou à la Dorât ? La Suivante d'Emma avec cette épigraphe : iVe sit ancillae... amor pudori (Horace) :
Emma, vous fûtes belle et depuis Champmêlé
Et la nuit, au théâtre, un public enchanté
Avec illusion croit à voti'e beauté.
Mais bien tard, de plus près, quand, derrière la scène,
La curiosité, jeunes gens, nous entraîne,
(Car ce n'est plus l'amour) dans la loge, au boudoir,
Où se fait et défait la toilette du soir.
Que dirai-je ? On vous voit, on aime à vous entendre ;
On regrette tout bas ce que rien ne peut rendre ;
On jouit des trésors de votre esprit charmant ;
En vous on veut connaître un dernier monument
De l'âge qui n'est plus, d'un règne qui s'efface.
— Et pendant ce temps-là, souvent passe et repasse
Votre fraîche suivante, alerte, au pied glissant,
Fine de taille, à l'œil doux, furtif, agaçant,
Dont on ne sait le nom ; elle tourne sans cesse,
Détachant vos joyaux, vos robes de princesse,
Et sans bruit les emporte, et bientôt reparaît ;
Et, tout la regardant, l'adolescent distrait
A peine vous répond,... car elle est jeune et belle ;
Et, s'il revient demain, c'est peut-être pour elle.
Et je n'ai pas fait tort à Sainte-Beuve en
citant Horace, mais je lui en fais un peu en rappelant Dorât, et c'est certainement André Chénier qu'il fallait nommer.
Et ce goût des demi-teintes, des demi-hauteurs et des demi-profondeurs et ces sourires même quelquefois (très rarement) moqueurs un peu, n'empêchent point les déceptions de la tendresse d'être tragiques et le cri de l'amour trahi ou méconnu ou oublié, d'être, à la rencontre, très déchirant. L'amoureux s'assied sur une lande aride, en mesure ou n'en peut mesurer l'étendue infinie et il « lamente » de la sorte :
Désert du cœur, en ces longues soirées Qu'Automne amène à notre hiver sans fleur, Que vous avez de peines ignorées, De sourds appels, de plaintes égarées.
Désert du cœur !
Dans la jeunesse, alors que tout commence, Avant daimer, l'impatiente ardeur S'en prend au sort et parle d'inclémence ; Alors aussi vous paraissez immense.
Désert du cœur !
On veut l'amour ; on croit le ciel barbare Tout l'avenir n'est qu'orage et rigueur ; Et l'on demande à l'horizon avare Quel infini du bonheur vous sépare, Désert du cœur !
Illusion ! Courez, Jeunesse franche ;
Rien qu'à deux pas, c'est le buisson en fleur ;
Plus de désert! - Mais, à l'âge où tout penche, Est-il encor buisson ou rose blanche, Désert du cœur ?
Lenteur amcre ! attente inconsolée !
Oh ! par delà ce sable au pli trompeur, N'est-il donc plus de secrète vallée, Quelque Vaucluse amoureuse et voilée ?
Désert du cœur?
Etceciestla plainte sourde, profonde, emplissant les cavernes de l'àme et que Ton sent qui se répète incessamment, jour et nuit, voix de l'ombre et des mystères enfouis très loin au fond du cœur. — Voici le cri, le cri strident, celui de l'être qui fuit blessé parmi les hommes, parmi les déserts, parmi la foule, parmi les solitudes, secouant le trait qui pend à son flanc ou la hache qui est restée fixée à son front :
Laissez-moi 1 tout a fui. Le printemps recommence ;
L'été s'anime, et le désir a lui, Les sillons et les cœurs agitent leur semence.
Laissez -moi ! tout a fui.
Laissez-moi ! Dans nos champs les roches solitaires, Les bois épais appellent mon ennui.
Je veux, au bord des lacs méditer leurs mystères, Et comment tout m'a fui.
Laissez-moi m'égarer aux foules de la ville ;
J'aime ce peuple et son bruit réjoui ; Il double la tristesse à ce cœur qui s'exile,
Et pour qui tout a fui.
Laissez-moi ! midi règne, et le soleil sans voiles
Fait un désert à mon «L-ii ébloui.
Laissez-moi ! c'est le soir, et l'heure des étoiles ;
Qu'espérer ? tout a fui.
Oh ! laissez-moi, sans trêve, écouter ma blessure. Aimer mon mal, et ne vouloir que lui.
Celle en qui je croyais, celle qui m'était sûre... Laissez-moi ! tout a fui.
Les senliments religieux de Sainte-Beuve à cette époque existaient, si l'on veut, mais étaient tout intellectuels, ce qui veut dire à peu près qu'ils n'existaient pas ; mais qu'encore ils étaient en ce sens qu'il cherchait à en avoir. Sainte- Beuve a été religieux comme — voir plus loin — il a été romantique. Il ne l'était point du tout ; mais, pour être de son temps et pour n'être pas considéré comme étant au-dessous de son temps et aussi par une curiosité intellectuelle qui le poussait, non seulement à comprendre tous les états d'âme, mais à les sentir, sans quoi du reste on ne les comprend pas ; et encore par une sorte de contagion que le génie exerçait sur lui et par influence de Chateaubriand, de Lamartine et de Victor Hugo ; il s'efforçait, de parfaite bonne foi, à avoir une sensibilité religieuse, et sinon une religion, du moins une « religiosité », ce qui, du reste, je serai assez de l'avis de Dupanloup sur ce point, n'est
pas précisément une religion, mais en est le contraire.
Son fond primitif était l'incroyance et l'indifférence en matière religieuse — il va l'avouer, même en 1829 — mais comment causer avec le Victor ffugo de 1825-1830 sans raisonner, rêver et surtout bavarder christianisme, comme tous bons disciples de Chateaubriand doivent faire ; et si on faisait autrement, ne serait-on pas Voltairien, c est-à-dire classique ? On ne se rend pas compte de l'état des esprits dans le monde littéraire de ce temps-là si l'on ne comprend pas les choses ainsi .
De là ce phœbus qui, de la part du Sainte- Beuve de 1829 (lettre à Hugo servant de préface aux Consolations], est tout ce qu'il y a de plus sérieux : « Oui, eût-on la géométrie de Pascal et le génie de René, si la mystérieuse semence de la rêverie a été jetée en nous et a germé sous nos larmes dès l'enfance, si nous nous sentons de bonne heure malades de la maladie de saint-Augustin et de Fénelon, si, comme le disciple dont parle Klopstock, ce Lebbée dont la plainte est si douce, nous avons besoin qu'un gardien céleste abrite notre sommeil avec de tendres branches d'olivier, si enfin, comme le triste Abbadona, nous portons en nous le poids de quelque chose d'irréparable ; il n'y a qu'une
voie ouverte pour échapper à l'ennui dévorant, aux lâches défaillances ou au mysticisme insensé, et cette voie, Dieu merci, n'est pas nouvelle ! Heureux qui n'en est jamais sorti ! plus heureux qui peut y rentrer 1 Là seulement on trouve sécurité et plénitude ; des remèdes appropriés à toutes les misères de l'âme ; des formes divines et permanentes imposées au repentir, à la prière et au pardon ; de doux et fréquents rappels à la vigilance ; des trésors toujours abondants de charité et de grâce. Nous parlons souvent de tout cela, ô mon ami, dans nos longues conversations d'hiver et nous ne différons quelquefois un peu que parce que vous êtes plus fort et que je suis faible... »
Traduisez : parce que ma parole hésitante est faible devant votre parole lyrique et parce que, quoique me sentant plus intelligent que vous, votre génie poétique m'impose.
Exactement de même^ il a confié sa peine, son inquiétude, son ennui, son mal du siècle à Lamartine, et Lamartine^ qui n'a jamais eu un atome du mal du siècle, lui a dit : « Ce n'est rien ; croyez en Dieu et vous vous porterez le mieux du monde. » La date a une certaine importance et je remercie Sainte-Beuve de l'avoir donnée très exacte : juin 1829.
Le jour que je vous vis pour la troisième fois, C'était en juin dernier, voici bientôt deux mois ;
Et dans vos souvenirs ceux que je choisissais,
C'était votre jeunesse, et vos premiers accès
D'abord flottants, obscurs, d'ardente poésie,
Et les égarements de votre fantaisie,
Vos mouvements sans but, vos courses en tout lieu
Avant qu'en votre cœur le démon fût un Dieu.
Enfant, Dieu vous nourrit de sa sainte parole ; Mais bientôt, le laissant pour un monde frivole. Et cherchant la sagesse et la paix hors de lui. Vous avez poursuivi les plaisirs par ennui ; Vous avez, loin de vous, couru raille chimères. Goûté les douces eaux et les sources amères, Et sous des yeux brillants, sur des lacs embaumés, Demandé le bonheur à des objets aimés...
Et je conviens qu'il faut avoir du front pour
envoyer, sans barguigner, de pareils vers
à Lamartine ; mais ce n'est pas ce dont il s'a-
git...
Bonheur vain ! fol espoir ! délire d'une fièvre ! Coupe qu'on croyait fraîche et qui brûle la lèvre ! Flocon léger d'écume, atome éblouissant Que l'esquif fait jaillir de la vague en glissant ; Filet d'eau du désert que boit le sable aride ! Phosphore des marais dont la fuite rapide Découvre plus à nu l'épaisse obscurité De l'abîme sans fond où dort l'éternité ! Oh f quand je vous ai dit à mon tour ma tristesse. Et qu'aussi j'ai parlé des jours pleins de vitesse,
Ou de ces jours si lents qu'on ne peut épuiser, Goutte à goutte tombant sur le cœur sans l'user ; Que je navals au monde aucun but à poursuivre ; Que je recommençais chaque matin à vivre ; Oh ! qu'alors sagement et d'un ton fraternel Vous m'avez par la main ramené jusqu'au Ciel ! « Tel je fus, disiez-vous ; cette humeur inquiète, « Ce trouble dévorant au cœur de tout poète, « Et dont souvent s'égare une jeunesse en feu, « N'a de remède ici que le retour à Dieu ; « Seul il donne la paix, dès qu'on rentre en la voie ; « Au mal inévitable il mêle un peu de joie, « Nous montre en haut l'espoir de ce qu'on a rêvé, « Et, sinon le bonheur, le calme est retrouvé. »
Sainte-Beuve a médité cette parole, comme celles de Victor Hugo, et il a essayé d'en faire son viatique et son levain ; il y est infidèle quelquefois ; car l'esprit de tentation est toujours fort ; mais il est des jours, de ces beaux jours où la nature semble un sourire de Dieu lui-même, où il y revient :
Et souvent, depuis lors, en mon âme moins folle J'ai mûrement pesé cette simple parole ; Je la porte avec moi, je la couve en mon sein, Pour en faire germer quelque pieux dessein. Mais quand j'en ai longtemps échauffé ma pensée, Que la Prière eu pleurs, à pas lents avancée, M'a baisé sur le front comme un fils, m'enlevant Dans ses bras, loin du monde, en un rêve fervent, Et que j'entends déjà dans la sphère bénie Des harpes et des voix la douceur infinie. Voilà que de mon âme, alentour, au dedans,
Quelques funestes cris, quelques désirs grondants
Eclatent tout à coup, et d'en haut je retombe
Plus bas dans le péché, plus avaut dans la tombe !
— Et pourtant aujourd'hui qu'un radieux soleil
Vient d'ouvrir le matin à l'orient vermeil ;
Quand tout est calme encor, que le bruit de la ville
S'éveille à peine autour de mon paisible asile ;
A l'instant où le cœur aime à se souvenir,
Où l'on pense aux absents, aux morts, à l'avenir,
Votre parole, ami, me revient et j'y pense ;
Et, consacrant pour moi le beau jour qui commence.
Je vous renvoie à vous ce mot que je vous dois,
A vous, sous votre vigne, au milieu des grands bois.
On peut donc dire, sans crainte de se tromper beaucoup, que Sainte-Beuve d'abord incroyant, d'abord insensible au surnaturel, a comme reçu quelques sentiments religieux, restés, je crois, très superficiels, de ses entours de 1825, du monde littéraire qu'il a fréquenté à cette époque. Il le reconnaît, et très nettement, ce me semble, luimême dans sa pièce des Consolations datée septembre 1829, A mon ami Leroux :
D'abord j'errais aveugle, et cette œuvre du monde
Me cachait les secrets de son âme profonde ;
Je n'y voyais que sons, couleurs, formes, chaos,
Parure bigarrée et parfois noirs fléaux ;
Et, comme un nain chétif, en mon orgueil risible,
Je me plaisais à dire : Où donc est l'invisible ?
Mais, quand des grands mortels par degrés j'approchai,
Je me sentis de honte et de respect touché ;
Je contemplai leur front sous sa blanche auréole.
Je lus dans leur regard, f écoutai leur parole ;
Et comme je les vis mêler à leurs discours
Dieu, l'âme et l'invisible, et se montrer toujours
L'arbre mystérieux au pacifique ombrage,
Qui, par delà les mers, couvre l'autre rivage,
— Tel qu'un enfant, au pied d'une haie ou d'un mur,
Entendant des passants vanter un figuier mûr,
Une rose, un oiseau qu'on aperçoit derrière,
Se parler de bosquets, de jets d'eau, de volière,
Et de cygnes nageant en un plein réservoir, —
Je leur dis : « Prenez-moi dans vos bras, je veux voir. »
J'ai vu. Seigneur, j'ai cru ; j'adore tes merveilles,
J'en éblouis mes yeux, j'en emplis mes oreilles,
Et, par moments, j'essaie à mes sourds compagnons,
A ceux qui n'ont pas vu, de bégayer tes noms.
Il faut noter pourtant que ce que j'appelle l'état d'inquiétude religieuse ne laisse pas d'avoir duré longtemps chez Sainte-Beuve ou d'avoir reparu de façon intermittente. On en trouve des traces dans les Pensées daoiit^ c'est-à-dire dans des pièces écrites entre 1830 et 1837. Avisez par exemple le souvenir d'une promenade en bateau à vapeur sur le lac de Genève [A Boiilay-Paty) :
Nous partions sur le lac que le matin caresse ; A ce soleil levé dans son plus frais souris. Les durs sommets des monts, éclairés, attendris, Faisaient un horizon d'Italie ou de Grèce.
Seule avec son enfant, d'un air de quakeresse, La jeune Genevoise aux beaux regards contrits. Semblait voir ces grands lieux dans leur céleste prix. Timidement, d'un mot, près d'elle je m'adresse ;
Elle daigna répondre avec des j'eux bien doux ; Elle parlait de Dieu qui, pour d'autres jaloux, Est clément pour les uns, et m'indiquait la ti'ace.
Et nous allions ainsi, par ce charmant matin, Aux suaves blancheurs du plus vague lointain. Sondant l'aube éternelle et parlant de la Grâce.
Avisez encore la très curieuse pièce écrite, l'auteur l'indique par une note, sous l'influence de Volupté, qui est comme 1 épître que Sainte- Beuve aurait vou'lu avoir reçue d'un lecteur de Volupté, qui commence par : « J'ai reçu, j'ai reçu les émouvantes pages. » La pièce, non datée, est évidemment de 1834. Sainte-Beuve y paraît sous figure et avec les idées d'un chrétien libéral de cette époque, très chrétien, et chrétien très libre et chrétien accueillant avec complaisance, sinon avec ferveur, toutes les idées contenues à celte époque dans le mot progrès. Sainte-Beuve s'y déclare chrétien, mais embarrassé pour être catholique :
Si le Christ m'attendrit, Rome au moins m'embarrasse.
et Rome elle-même, si elle a un merveilleux pouvoir d'apaisement, est trop autoritaire d'une part et (si je comprends bien) d'autre part trop jésuitique
O prêtre, je le sais et l'ai bien éprouvé. Par son sol triomphal, de sépulcres pavé,
Par son bandeau d'azur, par ses monts, par ses rues, Par ses places en deuil des foules disparues, Par ses marbres encor, son chant ou ses couleurs, Ta Rome est souveraine à calmer les douleurs.
— Mais...
Mais son pouvoir d'en haut me trouble et me rejette ; En vain j'y veux ranger mon âme peu sujette ; Je me dis de ne pas, tout d'abord, me heurter, De croire et de m'asseoir, de me laisser porter ; Qu'au sommet aplani luit le divin salaire ; Je dis, et malgré tout, cœur libre et populaire, Chaque fois que j'aspire à l'antique rocher, Maint aspect tortueux m'interdit d'approcher !
Il a, avec quelques amis d'âme pieuse, des projets de restauration janséniste, ou semijanséniste, en tous cas de catholicisme gallican et peu romain ; mais encore est-il qu'il veut être d'une église et d'une église chrétienne, dont il cherche avec incertitude la forme :
Tous chrétiens de croyance ou du moins de désir,
Ces soirs-là, nous causions du grand mal où nous sommes,
De l'avenir du monde et des rêves des hommes,
De l'orgueil emporté qui déplace les cieux,
De l'esprit toutefois meilleur, religieux.
Jeune esprit de retour, souffle errant qui s'ignore ,
Qu'il faut fixer en œuvre avant qu'il s'évapore.
Puis par degrés venait le projet accueilli
De faire refleurir Port-Royal à Juillj',
Ou plus près, quelque part ici, dans Paris même.
Et dans quelque faubourg d'avoir notre Solesme.
42 LA JEUxNESSE DE SAINTE-BEUVE
Ces projets s'en vont aux vents, sans doute, mais il en faut garder quelque chose, de l'inspiration surtout dont ils sont sortis ; vivre — on va voir qu'il a presque trouvé le mot — du « parfum du vase vide » :
Regagner en pleurant le cloître intérieur ;
Et rapporter de là, de la haute vallée.
Au plus bas de la vie inquiète et mêlée,
Même dans les erreurs, même dans les combats,
Même au sein du grand doute oh s'empêchent nos pas,
Un esprit de pardon, d'indulgence et de larmes,
Une facilité de prier sous les armes.
Le soutenir d'un bien qui n'a pu nous tromper,
Un parfum que tout l'air ne pourra dissiper,
Et dont secrètement l'influence reçue
Nous suit par nos chemins et bénit chaque issue.
Et ce christianisme un peu inconsistant ne sera pas, cependant, irréel ; il sera une religion de douceur, de tolérance et de charité. Il sera analogue à la Profession de foi du Vicaire savoyard. Il sera
Quelque chose de bon, de confiant au Ciel, De tolérant à tous, écoutant, laissant dire. N'ignorant rien du mal et corrigeant le fiel, Religion clémente à tout ce qui soupire , Christianisme universel I
Et il sera, soit parallèle, on ne voit pas bien, soit favorable et c'est plutôt cela, en tout cas il ne sera pas hostile à toutes ces améliorations sociales que l'on rêve en 1834 et que Sainte-
Beuve, avec un grain de scepticisme qu'il tient à marquer, accepte, espère et désire :
Bien volontiers je crois avec ceux de notre âge,
Un peu plus qu'Amauryn'y penche en son ouvrage,
Je crois avec nos chefs en ce douteux instant.
Nos guides enchanteurs (un peu moins qu'eux pourtant)
A quelque viai progrès dans l'alliance humaine.
Au peuple par degrés vivant mieux de sa peine,
Au foyer, chez beaucoup, suffisant et frugal,
S'honorant, chaque jour, d'un accord plus égal,
A l'enfance de tous d'enseignement munie,
A plus de paix enfin, d'aisance et d'harmonie.
Sainte-Beuve croit à tout cela, comme on croit à tout ce que l'on croit, sans en être suret c'est précisément pour cela qu'il a quelque besoin d'une petite église, très libre, mais d'une église encore, d'un asile et d'une retraite d'àmes pures qui ne soient pas du siècle, où de temps en temps au moins il irait se retremper et en même temps s'adoucir.
J'y crois, mais tant de maux au bien se mêleront, Mais tant d'âpre intérêt, de passion rebelle. Sous des contours plus doux, d'injustice éternelle, Tant de poussière, à flots, si prompte à s'élever. Obscurciront l'Eden impossible à trouver, Que je veux concevoir des âmes détachées. Muet témoin, les suivre aux retraites cachées, En être quelquefois, les comprendre toujours.
Tels étaient les éléments flottants et vagues, mais qu'il comprenait très bien comme flottants et vagues et qu'il définissait comme tels avec
beaucoup de précision ; et tels étaient les principaux traits un peu mêlés et brouillés de la « religiosité » de Sainte-Beuve, en cette période de 1825 à 1837 ; et si l'on se rappelle que Sainte- Beuve avait commencé par le positivisme, on ne s'étonnera pas peut-être beaucoup que cette religiosité dût se changer un jour en athéisme radical ou du moins en radical agnosticisme ^
L'àmedeSainte-Beuvejeunen'étaitpas remplie seulement de rêves d'amour. En lui naissait et se développait lentement l'humaniste, l'homme du livre recherché, acquis, conquis, couvé, lu, médité, l'homme de la vita iimbratilis qu'il devait être exclusivement, presque exclusivement, plus tard. Il l'était déjà avec délices quoique tiré ailleurs et diverti trop souvent. Il l'était plus que tous ceux qui l'entouraient et qu'il savait bien qu'il dépassait du moins par là, tout en enrageant de ne les dépasser que de la sorte. Mais encore c'était une de ses passions et c'était sa consolation et son réconfort.
1. Se calomniaut un peu il dira plus tard à Hortense Allart : « J'ai fait un peu de mythologie chrétienne en mon temps. Elle s'est évaporée. C'était pour moi, comme le cj'gne de Léda, un mojeu d'arriver aux belles..- La jeunesse a du temps et se sert de tout. »
J'aime rimer et j'aime lire aussi.
Lorsqu'à rêver mon front s'est obscurci.
O mes amis, alors je prends un livre.
Non pas un seul, mais dix, mais vingt, mais cent ;
Non les meilleurs, Byron le magnanime ;
Le grand Milton ou Dante le puissant.
Mais tous Anas de naissance anonyme
Semés de traits que je note en passant.
C'est mon bonheur. Sauriez-vous pas, de grâce.
En quel recoin et parmi quel fatras
Il me serait possible d'avoir trace
Du long séjour que fit à Carpentras
Monsieur Malherbe ; ou de quel air Ménage
Chez Sévigné jouait son personnage '!
Monsieur Conrart savait-il le latin
Mieux que Jouy ? Consommait-il en plumes
Moins que Suard ? Le docteur Gui Patin
Avait-il plus de dix mille volumes ?
Et pour satisfaire cette passion qui, pour être innocente, ne laisse pas d'être tyrannique, le voilà à la chasse et c'est-à-dire le voilà sur les quais, et M. Anatole France n'a pas mieux que lui dépeint les ivresses de cette chasselà.
En cette humeur s'il me vient sous la main, Le long des quais un vélin un peu jaune, Le titre en rouge et la date en romain. Au frontispice un saint Jean sur un trône, Le tout couvert d'un fort blanc parchemin. Oh ! que ce soit un Ronsard, un Pétrone, Un A-Kempis, pour moi c'est un trésor.
Que j'ouvre et ferme et que je rouvre encor.
Je rôde autour et du doigt je le touche ;
Au parapet rien qu'à le voir couché,
En plein midi, l'eau me vient à la bouche ;
Et lorsqu'enfin j'ai conclu le marché,
Dans mon armoire il ne prend pas la place
Où désormais il dormira caché,
Que je n'en aie au moins lu la préface.
Même vie en un décor un peu plus romantique, et par conséquent la pièce est un peu moins sincère ; elle l'est encore, et c'est quelque chose comme le quaiVoltairetransportéparlerêve dans quelque vieux château de Touraine ou d'Angoumois, et l'on sent que l'auteur ne veut qu'ajouter à la vie qu'il mène un certain ragoût d'antiquité, de vétusté mélancolique et de solitude :
La solitude est chère à qui jamais n'en sort ;
Elle a mille douceurs qui rendent calme et fort.
Oh ! j'ai rêvé toujours de vivre solitaire
En quelque obscur débris d'antique monastère.
D'avoir ma chambre sombre et sous d'épais barreaux,
Une fenêtre étroite et taillée à vitraux.
Et quelque lierre autour, quelque mousse furtive
Qui perce le granit et festonne l'ogive ;
Et frugal, ne vivant que de fruits et de pain,
De mes coudes usant ma table de sapin,
Dans mon fauteuil de chêne aux larges clous de cuivre
J'ai rêvé de vieillir avec plus d'un vieux livre.
On fouille avec bonheur au fond de ses tiroirs ;
On a d'autres recoins, mystérieux et noirs.
Sous l'escalier tournant, près de la cheminée.
Où jamais on ne touche ; où, depuis mainte année,
La poussière s'amasse incessamment et dort...
Là dorment avec elle mille objets anciens, tous évocateurs, soit de votre jeunesse, soit de celle des hommes, des femmes qui vous ontprécédé. Le souvenir et la rêverie s'y appuient légèrement pour prendre l'essor et, qu'on le sache el qu'on ne s'en étonne point avant d'avoir goûté de cette vie-là,
Non, jamais dans les bois, foulant l'herbe fleurie Un soir d'automne, on n'eut plus fraîche rêverie.
Son sentiment de la nature est du même ton que (le plus souvent et quand il est lui-même) son sentiment de l'amour et son goût de la vie : il est très simple, très mesuré, très apaisé, très calme, très classique, il est celui — moins l'étonnant bonheur de forme — de La Fontaine ; il est celui de Segrais, de Théophile, moins la diffusion, de d'Assouci, et ne croyez point que je mette ce nom au hasard, de tous ceux de ce siècle raisonnablement sensible et ému, qui ont joui infiniment delà nature sans en être enivrés et surtout sans affecter de l'être.
Ceci est curieux : c'est en parlant de la nature que Sainte-Beuve tout jeune (1829 au plus tard, probablement beaucoup plus tôt), a le plus nettement, non seulement laissé voir ou laissé surprendre, mais affirmé la profonde différence
qu'il y avait de lui aux romantiques qui l'entouraient et qui quelquefois lui imposaient une manière. Cette fois, ils ne lui en imposent point du tout :
S'il m'arrive un matin et par un beau soleil
De me sentir léger et dispos au réveil,
Et si, pour mieux jouir des champs et de soi-même,
Sic ; « de soi » est singulier.) (1)
De bonne heure je sors par le sentier que j'aime. Rasant le petit mur jusqu'au coin hasardeux. Sans qu'un fâcheux m'ait dit : « Mon cher, allons tous
[deux ; »...
(Souvenir certain des Lettres à M. de Malesherbes.)
Lorsque sous la colline, au creux de la prairie,
Je puis errer enfin, tout à ma rêverie,
Comme loin des frelons une abeille à son miel,
Et que je suis bien seul en face d'un beau ciel ;
Alors... Oh I ce n'est pas une scène sublime.
Un fleuve résonnant, des forêts dont la cime
Flotte comme une mer, ni le front sourcilleux
Des vieux monts tout voûtés se mirant aux lacs bleus !
Laissons Chateaubriand, loin des traces profanes
A vingt ans s'élancer en d'immenses savanes.
Un bâton à la main et ne rien demander
Que d'entendre la foudre en longs éclats gronder,
Ou mugir le lion dans les forêts superbes,
Ou sonner le serpent au fond des hautes herbes ;
(1) Dans une édition de 1869 je lis : «... et de moi-même. »
Et bientôt, se couchant sur un lit de roseaux. S'abandonner pensif au cours des grandes eaux. Laissons à Lamartine, ù Nodier, nobles frères, Leur Jura bien aimé...
Je ne vois pas Lamartine dans le Jura et je m'étonne de cette au moins demi-inexactitude.
tant de scènes contraires
En un même horizon et des blés bondissants, Et des pampres jaunis et des bœufs mugissants, Pareils à des points noirs dans les verts pâturages, Et plus haut, et plus près du séjour des orages, Des sapins étages en bois sombre et profond, Le soleil au-dessus et les Alpes au fond. Qu'aussi Victor Hugo, sous un donjon qui croule,
Bon pour eux ; ils se servent comme ils souhaitent être servis. .
Bien ; il faut l'aigle aux monts, le géant à labîme, Au sublime spectacle un spectateur sublime. Moi j'aime à cheminer et je reste plus bas. Quoi ? des rocs, des forêts, des fleuves ?... oh ! non pas, Mais bien moins; mais un champ, un peu d'eau qui mur-
[mure.
Un vent frais agitant une grêle ramure ; L'étang sous la bruyère avec le jonc qui dort ; Voir couler en un pré la rivière à plein bord ; Quelque jeune arbre au loin dans un air immobile, Découpant sur l'azur son feuillage débile ; A travers l'épaisseur d'une herbe qui reluit, Quelque sentier poudreux qui rampe et qui s'enfuit ;
Ou si, levant les yeux, j'ai cru voir disparaître Au détour d'une haie un pied blanc qui fait naître Tout d'un coup en mon âme, un long roman d'amour... C'est assez de bonheur, c'est assez pour un jour.
Et remarquez une nuance. Ce n'est pas seulement la nature simple mais saine, l'étang et les roseaux, la rivière stringens flumine ripas, l'herbe épaisse et luisante, que chérit Sainte-Beuve ; c'est un peu, c'est aussi, la nature maladive, une grêle ramure, un feuillage débile, et par là il rejoindrait certain romantisme, le romantisme des poitrinaires, mais cela n'est qu'indiqué, et ce qui reste c'est le goût de la nature simple et humble, de la nature populaire, de la nature qui ressemble à une grisette fraîche, un peu pâle peut-être, mais d'une jolie grâce, sans beaux gestes, et cela fait songer aux vers de Bouchor :
Et quand à travers les feuilles je vois La petite amie en claire toilette, Simple et douce ainsi qu'une violette, Je crois voir passer l'âme des grands bois.
Et seulement Sainte-Beuve aurait trouvé moyen de mettre : « les petits bois » pour ne pas faire un contresens, même très léger.
De quoi Sainte-Beuve rêve-t-il encore ? Son rêve de simplicité se continue et se prolonge. Il songe (très souvent) à la vie obscure et douce, à
la vie monotone, ou plutôt, car toutes les existences sont monotones, à la vie à la fois monotone et lente, à la vie à la fois monotone et grise, dans une toute petite ville tranquille où les horloges marchent, comme on sait, beaucoup plus lentement qu'ailleurs et où le jour ne s'abat pas sur le jour, mais lui succède doucement, discrètement, avec ménagement et avec politesse. Il y a dans Sainte-Beuve, comme dans Bayle, qu'il a tant aimé, un délicieux provincial, un provincial intelligent et si intelligent qu'il comprend la province et tout son charme. Il dirait, et non pas tout lui, mais une grande partie de lui-même s'exprimerait en cette sage parole : « Le bonheur c'est d'être chanoine à Beauvais. »
Il est trois fois béni celui qui dans sa ville, En province resté, comme au siècle tranquille, Y grandit, y mûrit, intègre et conservé ; Dans la même maison qui l'avait élevé Devient maître, puis prêtre en cette église même Où sa communion se fit et son baptême. Il n'a pas tour à tour de tout astre essayé ; Chaque vent ne l'a pas tour à tour balayé.
Le sort, ou bien plutôt la Sagesse adorée.
M'a fait ma part plus rude et moins inaltérée.
Ami, j'ai bien ramé, lassé je rame encor,
Sans espoir et sans fin, depuis mon jeune essor.
Depuis ce prompt départ, d'où mes gaietés naïves
Voyaient au ciel prochain jouer toutes les rives.
Ce que j'ai su d'amer, d'infidèle et de faux,
Et, pour l'avoir trop su, ce que de moins je vaux,
Ce qui me tache l'âme, Ami, tu le devines,
Je vais donc et j'essaie, et le but me déjoue,
Et je reprends toujours, et toujours, je l'avoue,
lime plaît de reprendre et de tenter ailleurs,
Et de sonder au fond, même au prix des douleurs ;
D'errer et de muer en mes métamorphoses ;
De savoir plus au long plus d'hommes et de choses,
Dussé-je au bout de tout ne trouver presque rien ;
Mais
Quand, cent fois imprudent, à la flamme brûlé, Je me retrouve encore à ma perte envolé Et qu encore une fois, je reconnais coquettes Nos grands hommes du jour, écrivains et poètes, Qui, dès qu'ils ont tiré ce qu'ils veulent de vous, La louange en tous sens sur les tons les plus doux, Vous laissent, vous jugeant la plume trop usée ;
Me retournant d abord, et l'œil sur le passé, Je revois de plus haut le vallon du jeune âge, Le verger de douze ans, premier pèlerinage ;
Il se penche souvent avec intérêt, avec délices et avec regret sur ces existences toutes droites, toutes unies, extrêmement simples, sans événements, sans incidents, pures comme un ruisseau et qui, soutenues par une grande beauté morale, lui inspirent respect, affection et envie. En voici une. C'était une enfant sérieuse, amie
de la règle, de l'ordre et de la discipline. A quinze ans elle était grave, laborieuse et patiente. Elle perdit son père et se sentit soutien de famille ; elle releva, sans plainte et même sans paroles, la maison qui menaçait ruine ; elle s'est mariée ; elle a changé de devoirs ; elle n'a pas changé d'existence ; elle continue d'être ordonnée et dévouée sans effort, sans éclats et sans que personne y prenne garde.
Ainsi passent ses jours depuis le premier âge, Comme des flots sans nom sous un ciel sans orage. D'un cours lent, uniforme, et pourtant solennel ; Car ils savent qu'ils vont au rivage éternel.
Et moi qui vois couler cette humble destinée Au penchant du devoir doucement entraînée, Cesjours purs, transparents, calmes, silencieux, Qui consolent du bruit et reposent les yeux. Sans le vouloir, hélas, je retombe en tristesse ; Je songe à mes longs jours passés avec vitesse. Turbulents, sans bonheur, perdus pour le devoir, Et je pense, ô mon Dieu! qu'il sera bientôt soir ! (1).
(1) Les curieux de biographie seront peut-être satisfaits d'apprendre le nom de la personne de qui Sainte-Beuve a tracé cet aimable portrait. Elle s'appelait Nathalie Oudot. Elle était la fille du général de l'empire Jean François Oudot, mort au combat de Believille sous Paris le 30 mars 1814. Sainte-Beuve fut le camarade de son frère et à l'institution Landry et au lycée Charlemagne. Il est problable que le vers du poème XN'III des Consolations :
N'eus -je pas Nathalie au parler sérieux ?
se rapporte à elle ; il est certain par le texte de plusieurs lettres deNathalie Oudot quelepoème où sontlesvers que je viens
De même quand il nous raconte l'histoire de «Doudun » il se peint tel qu'il est en partie, avec
de citer, et qui commence par : « Toujours je la connus pensive et sérieuse... » {Joseph Delonne), se rapporte à elle. Elle épousa en 1825 un officier, M. le capitaine Vertel. On peut croire, par le passage de la Vie de Joseph Delonne : « Que faire ? à quoi me résoudre ? faut-il donc la laisser épouser à un autre ?... », que Sainte-Beuve l'aima et se crut aimé d'elle. Elle avait un caractère très grave, très autoritaire, beaucoup de courage et du resle un excellent cœur. La vie lui fut dure. Son mari mourut encore jeune, après avoir été mis prématurément à la retraite et avoir été chercher fortune, sans succès, en Amérique. Une fille qui semble avoir eu le même caractère qu'elle, pour cette raison même la quitta dès l'âge de vingt ans et vécut d'une vie indépendante et du reste très honorable. Son fils, Charles Vertel, de caractère docile et doux, ne la quitta jamais et ne se maria qu'après qu'elle fut morte (1875). Fonctionnaire au ministère des finances, il est mort en 1911. M. Henri Lalou, avocat à Paris, professeur à la Faculté libre de droit, est son gendre. Sainte-Beuve conserva des sentiments de respectueuse amitié pour M™« Nathalie Vertel pendant toute sa vie. II lui faisait visite aussi souvent qu'il le pouvait. Il lui écrivait souvent. Ses lettres sont un peu sèches, ou tout au moins un peu cérémonieuses. On croit sentir qu'il savait qu'il écrivait à une personne qui poussait très loin le désir et l'exigence d'être respectée et que cela le glace un peu. .le ne vois qu'une seule fois cette formule : « J'embrasse vos chers enfants et vous aussi, chère Madame, avec les sentiments que vous savez. » Partout ailleurs : « respect et affection!) ; — « J'embrasse vos chers enfants et vous baise respectueusement les mains... » ; — « A vous, de coeur »; — « Votre vieil et dévoué serviteur et ami . » La seule lettre relativement tendre est celle-ci : « Chère Madame, je suis tellement un manœuvre et si accablé de travail (1850), qu'il me faut attendre mon jour de congé, même pour écrire à mes amis et que je n'ai pas le temps d'aller les embrasser. Le fait est que je n'ai jamais plus travaillé. Voilà mon excuse. Ma pensée fait souvent bien du chemin ; vous savez bien que vous, chère Madame, et les vôtres, vous vous trouvez au bout d'une de ces perspectives et de ces avenues du passé. Je ne vis plus du tout en avant. Les souvenirs vrais ne peuvent qu'j" gagner. Dites-vous cela. Toutefois, si arrêté que je sois du côté de l'avenir, je vivrai toujours assez en avant et
son amour pour sa mère, ses vertus ou du moins ses qualités familiales et tel que souvent il vou-
en espérance pour m'intéresser à tout ce qui arrivera d heureux et d'agréable à vos chers enfants, à votre Charles et àM"« Noéma. Mon regret est de ne pouvoir y mieux contribuer et d'être inutile au bonheur et à l'agrément de ceux à qui mon cœur s'intéresse ; j'en soufl're. Adieu. Mille tendres vœux et amitiés. » En 1855, en janvier il avait évidemment manqué à écrire la «lettre de jour de l'an » et l'on s'en était plaint, car il écrit: «Chère Madame, vous voulez un mot, comme si vous n'étiez pas sûre de mes vœux même silencieux. Ils sont les mêmes à travers les distances et les années. Je suis seulement, comme vous, de plus en plus fatigué et sans pouvoir me décharger du fardeau. J'envie M"* Noéma d'avoir tant vu de pays [elle avait été faire un préceptorat en Amérique] et de vous être revenue. Je salue votre grand fils et je suis tout à vous d'esprit et de cœur, chère Madame». Au 4 janvier 1858 il lui écrivait : «Chère Madame, je suis bien sensible à votre bon souvenir et à vos bonnes paroles. J'apprends avec plaisir ce que vous me dites de M"« Noéma et de M. Charles. Vous avez du moins de la satisfaction de cœur en vos chers enfants. C'est beaucoup de ne pas sentir l'isolement autour de soi [sic) à mesure qu'on vieillit. Pour moi, je ne suis ni très heureux ni très malheureux; je suis trop occupé pour penser à autre chose qu'à une surcharge continuelle de travail. Dans les courts intervalles il me semble que la vie se fait bien triste et de plus en plus déserte et nue. Je donnerais alors raison à votre manière de voir. Mais nous ne sommes plus de bons juges de la jeunesse : elle ne nous dit pas tout ce que peut-être elle sent. Le monde est un recommencement perpétuel ; mais nous ne recommençons pas. Là est l'ennui et aussi le repos. Vos enfants du moins vous consolent. Embrassez -les pour moi, chère Madame Vertel. et croyez à mes fidèles et respectueux sentiments. » Le 14 octobre 1869 le journal de Charles Vertel, fils de M"'« Nathalie Vertel, porte ces mots : « Nous apprenons avec douleur la mort de M. Sainte-Beuve. Nous avons vu M. Troubat, son secrétaire et le docteur Veyne, aux cheveux blancs, son médecin : grande affliction dans la maison. Tous les journaux sont unanimes dans leurs regrets ; ils déplorent la perte de ce génie incomparable.» (V. Henri Lalou, Charles Vertel, Nathalie Oiidot et Sainte -BcuDe.
drait être, très doux, très résigné, très calme et très obscur.
Doudun (exemple aussi) n'est pas, comme Marèze, De ceux qui sentiraient leur âme mieux à l'aise A briller au soleil et mouvoir les humains Qu'à compter pas à pas les chardons des chemins. Il chemine et se croit tout en plein dans sa trace. Très doux entre les doux et les humbles de race, Il n'a garde de plus, ne prévaut sur pas un ; Celui seul qui se baisse a connu son parfum ; '
Jeune homme étroitement casé, non rétréci,
Cœur chaste à l'amitié, n'eut-il donc pas aussi
Quelque passion tendre, humble et, je le soupçonne,
Muette, et que jamais il n'ouvrit à personne.
Mais pour qui sa rougeur parle encore aujourd'hui.
Si l'objet par hasard est touché devant lui ?
Avant tout il avait sa mère bien-aimée.
Infirme plus que vieille, assez accoutumée
A l'aisance, aux douceurs, et dont le mal réel
Demandait pour l'esprit éveil continuel.
Il la soigna longtemps et, lui, l'épargne même,
Pour adoucir les soirs de la saison suprême,
N'eut crainte d'emprunter des sommes par deux fois,
S'obérant à toujours ; mais ce fut là, je crois.
Ce qui, sa mère morte, a soutenu son zèle...
Ce rêve de vie familiale a hanté Sainte-Beuve, d'une façon intermittente, au moins jusqu'à la quarantaine. Il l'a exprimé plusieurs fois, comme on peut dire qu'il a exprimé exactement tout ce qu'il sentait ; et plusieurs fois d'une manière intense et avec un accent qui touche. La plus
belle pièce où il ait, d'une part, exhalé ce désir, d'autre part creusé ce problème, car là aussi il y en a un, età laquelle il ne manque pour être une très belle œuvre que la forme de Lamartine et qu'on voudrait, rêvant à ces choses, qui eût été écrite par Lamartine avant son mariage, est le premier paragraphe du premier poème des Pensées d'août que je vous donne à relire en vous priant de le considérer attentivement :
Assis sur le versant des coteaux modérés
D'où l'œil domine l'Oise et s'étend sur les prés ;
Avant le soir, après la chaleur trop brûlante,
A cette heure d'été déjà plus tiède et lente ;
Au doux chant, mais déjà moins nombreux, des oiseaux,
En bas voyant glisser si paisibles les eaux.
Et la plaine brillante avec des places d'ombre,
M'asseyant là, moi-même, à l'âge où mon soleil,
Où mon été décline, à la saison pareil ;
A l'âge où l'on s'est dit dans la fête où l'on passe :
«La moitié, sans mentir, est plus jeune et nous chasse ; »
— Rêvant donc, j'interroge, au tournant des hameaux
La vie humaine entière, et son vide et ses maux ;
Si peu de bons recours où, lassé, l'on s'appuie,
Où, la jeune chaleur trop tôt évanouie,
On puise le désir et la force d'aller.
De croire au bien encor, de savoir s'immoler
Pour quelqu'un hors de soi, pour quelque chose belle.
Où donc sauver du bien l'arche sainte sur l'onde ? Où sauver la semence ? en quel coin se ranger ? Et quel sens a la vie en ce triste danger ? Surtout le premier feu passé de la jeunesse,
Son foyer dissipé de rêve et de promesse,
Après l'expérience et le mal bien connu,
Que faire ? Oii reporter son efi'ort soutenu ?
Durant cette partie aride et monotone
Qui, bien avant l'hiver, dès le premier automne
Commence dans la vie et quand par pauvreté,
Malheur, faute (oh ! je sais plus d'un sort arrêté),
Tout espoir de choisir la chaste jeune fille
Et de recommencer la seconde famille
Dont il sera le chef, à l'homme est refusé,
Où se prendre ? Où guérir un cœur trop vite usé ?
Et alors Sainte-Beuve sent la réponse lui venir de l'horizon calme et triste, de la terre douce et patiente, et il se dit que la vie véritable, la vie saine, est composée d'une infortune acceptée et aimée comme une mission, et ce de officiis des vies humbles est delà plus grande beauté morale que je sache, et je l'appellerai quelque chose comme un stoïcisme populaire, enseigné par un Marc-Aurèle plébéien :
En cette heure de calme, en ce lieu d'innocence.
Dans ce fond de lointain et de prochain silence,