I-a réponse est distincte, et je l'entends venir
Du Ciel et de moi-même, et tout s'y réunir.
Oh 1 oui ; ce qui pour l'homme est le point véritable,
La source salutaire avec le rocher stable ;
Ce qui peut l'empêcher ou bien de s'engourdir
Aux pesanteurs du corps, ou bien de s'enhardir,
S'il est grand et puissant, à l'orgueilleuse idée
Qu'il pose ensuite au monde en idole fardée
Et dans laquelle il veut à tout jamais se voir.
Ce qu'il faut, c'est à l'âme un malheur, un devoir !
Et il analyse cette double idée ; il la voit, ce qui prouve qu'il est sincère et que « ce n'est pas de la littérature», dans tout son détail, dans sa réalité minutieuse, bien tout entière et comme sans doute il l'a sentie lui-même sortant des choses :
— Un malheur (et jamais il ne tarde à s'en faire), Un malheur bien reçu, quelque douleur sévère Qui tire du sommeil et du dessèchement,
Nous arrache aux appâts frivoles du moment,
Aux envieux retours, aux aigreurs ressenties ;
Qui mette bas d'un coup tant de folles orties
Dont avant peu s'étouffe un champ dans sa longueur,
Et rouvre un bon sillon avec peine et sueur !
— Un devoir accepté, dont l'action n'appelle Ni l'applaudissement ni le bruit après elle, Qui ne soit que constance et sacrifice obscur ; Sacrifice du goût le plus cher, le plus pur.
Tel que Ihonneur mondain jamais ne le réclame, Mais voulu, mais réglé dans le monde de l'âme Et c'est ainsi qu'il faut, au Ciel, avant le soir, A son cœur demander un malheur, un devoir !
11 était, comme nous l'y avons déjà surpris, extrêmement sensible à l'amitié. On a dit, avec beaucoup de raison, que le jeune célibataire va dans telle maison pour la femme et qu'il y reste pour le mari, et cela est d'une observation très juste ; mais il semble bien que pour Sainte- Beuve ce fut l'inverse et que dans sa grande affection de jeunesse, et dans une seconde aussi
OÙ les choses seront poussées moins loin, il alla d'abord et longtemps pour le mari, et resta pour la femme, tant que la femme, du reste, finit, en le détachant d'elle, par le détacher de l'époux. Il entrait, je le sais, dans la conception que Sainte- Beuve avait de l'amitié, de faire sa maîtresse de la femme de son ami ; mais il reste qu'encore est-il que c'est le mari qu'il aimait d'abord et d'une affection très sincère et très profonde. Il écrivait à Victor Hugo en 1829 : « L'amitié, ô mon ami, quand elle est ce qu'elle doit être, l'union des âmes [et je voudrais bien savoir quelle autre chose elle pourrait être ; mais passons], a cela de salutaire qu'au milieu de nos plus grandes et de nos plus désespérées douleurs, elle nous rattache insensiblement et par un lien invisible à la vie humaine, à la société, et nous empêche, en notre misérable frénésie, de nier, les yeux fermés, tout ce qui nous entoure. Or, comme Ta dit excellemment M. Ballanche, « toutes les pensées d'existence et d'avenir se tiennent ; pour croire à la vie qui doit suivre celle-ci, il faut commencer par croire à cette vie elle-même, à cette vie passagère. »
Le devoir de l'ami clairvoyant envers l'ami infirme consiste à lui ménager cette initiation délicate qui le ramène d'une espérance à l'autre, à lui rendre d'abord le goût de la vie, à lui faire
supporter l'idée du lendemain, puis, par degrés, à substituer pieusement à cette idée vacillante le désir et la certitude du lendemain éternel. Il creusait cette idée de l'amitié entre intellectuels et délicats et il rencontrait et il s'appropriait ce passage merveilleux de saint Augustin dont je ne songe pas, surtout quand il est traduit par Sainte-Beuve, à vous priver : « Il est doux dans le calme des sens, dans les jouissances de l'étude et de l'art, « de causer entre amis, de s'approuver avec grâce, de se complaire en cent façons, de lire ensemble d'agréables livres, de discuter parfois sans aigreur, ainsi qu'un homme qui délibère avec lui-même, et par ces contestations rares et légères, de relever un peu l'habituelle unanimité de tous les jours. Ces témoignages d'affection qui, sortis du cœur de ceux qui s'entraînent, se produisent au dehors par la bouche, par la physionomie, par les yeux et par mille autres démonstrations de tendresse, sont comme autant d'étincelles de ce feu d'amitié qui embrase les âmes et les fond toutes en une seule. »
Dans cette même lettre (1) un passage n'est guère que d'intérêt biographique, puisqu'il a pour but de crever agréablement les yeux de « Victor H... » relativement à ce qu'il a pu entendre
(1) Qui sert de préface aux Consolations.
de défavorable à Sainte-Beuve et de nature à le représenter comme un faux ami ; mais a cependant une valeur psychologique, faisant entendre le défaut, que Sainte-Beuve s'avouait à lui-même qu'il avait, ou qu'il pouvait avoir dans le commerce d'amitié avec un grand homme, et ce défaut c'était l'envie, ne laissant pas de s'exprimer un peu même ici, même dans le passage où il s'efforce d'affirmer et de démontrer qu'il ne l'a point : « Si vous êtes humble, obscur, mais tendre et dévoué et que vous aj'ez un ami sublime, ambitieux, puissant, qui aime et qui obtienne la gloire et l'empire, aimez-le, mais nen aimez pas un autre ; car cette sorte d'amitié [celle de celui qui est sublime] est absolue, jalouse, impatiente de partage ; aimez-le, mais quun mot équivoque, lâché par vous au hasard, ne lui soit pas rapporté, envenimé par la calomnie ; car ni tendresse à l'épreuve, ni dévouement à mourir mille fois pour lui, ne rachèteront ce mot insignifiant qui aura glissé dans son cœur. »
Et de tout cela il résulte, en somme, que Sainte-Beuve a connu l'amitié ou qu'il a au moins vivement désiré la connaître et que, s'il ne l'a pas connue davantage, c'est que d'une part elle est difficile à attraper et à maintenir dans le monde où il vivait, où la grande ennemie del ami-
tié, qui est la compétition, est plus intense que partout ailleurs et où les piqûres d'amour-propre y sont plus cuisantes ; c'est, d'autre part, qu'un grand destructeur de l'amitié est assez naturellement, à quoi Sainte-Beuve n'échappait guère, l'amour pour la femme de celui dont on est l'ami. On peut être amoureux de l'amitié, et Sainte-Beuve l'a été certainement ; mais à la condition peut-être de n'être amoureux que d'elle.
Aussi bien, ce partage douloureux entre l'amour de la vie livresque et le goût de la vie sensuelle, partage que Sainte-Beuve connaît trop bien, il l'exprime, et ce qui fait sourire, en 1829 et dans cette lettre à Victor Hugo, avec une sincérité voilée, mais qui sait pourtant se faire entendre, et la description de ce combat, d'oii Sainte- Beuve croit ou feint de croire que l'amitié pourrait le tirer, est infiniment intéressant à examiner de très près : « On sait à fond ce qui en est [ce qu'il en est] de la vie et ce que peut saigner de sang un cœur mortel... Sauvé du naufrage, ne quittant plus de tout l'hiver le coin de sa cheminée, on s'enfonce des heures entières en d inexprimables souvenirs. Mais ce calme, qui est dû surtout à labsence des maux et à la comparaison du présent avec le passé, s'affaiblit en se prolongeant et devient insuffisant à l'àme ; il
faut, pour achever sa guérison, qu'elle cherche en elle-même et autour d'elle d'autres ressources plus durables. L'étude d'abord semble lui offrir une distraction pleine de charme et puissante avec douceur ; mais la curiosité de l'esprit, qui est le mobile de l'étude, suppose déjà le sommeil du cœur plutôt quelle ne le procure, et c'est ici le cœur qu'il s'agit avant tout d'apaiser et d'assoupir. Et puis ces sciences, ces langues, ces histoires qu'on étudierait contiennent, au gré des âmes délicates et tendres, trop peu de suc essentiel sous trop d'écorces et d'enveloppes ; une nourriture exquise et pulpeuse convient mieux aux estomacs débiles. La poésie est cette nourriture par excellence, et de toutes les formes de poésie la forme l3Tique plus qu'aucune autre, et de tous les genres de poésie lyrique le genre rêveur, personnel, V élégie [Joseph Delor me, Consolations] ou le roman d'analyse [Volupté] en particulier. On s'y adonne avec prédilection ; on s'en pénètre, c'est un enchantement ; et, comme on se sent encore trop voisin du passé pour le perdre de vue, on essaie d'y jeter ce voile ondoyant de poésie qui fait l'effet de la vapeur bleuâtre aux contours de l'horizon... Cependant, convenons-en, l'usage exclusif et prolongé d'une certaine espèce de poésie n'est pas sans quelque péril pour l'âme ; à force de refoulement inté-
rieur et de nourrilure subtile, la blessure à moitié lermée pourrait se rouvrir ; il faut par instants à rhorame le mouvement et l'air du dehors ; il lui faut autour de lui des objets où se poser ; et quel convalescent surtout n'a besoin d'un bras ami qui le soutienne dans sa promenade et le conduise sur la terrasse au soleil ? »
Ici nous saisissons Sainte-Beuve, en ces années 1825-1835, presque tout entier. Les orages de l'amour le renvoient à la vie livresque ; la vie livresque le détourne insensiblement vers la poésie sentimentale et le roman élégiaque ; la poésie élégiaque et le roman sentimental le ramènent à la vie amoureuse moitié ramentue dans le passé, moitié rêvée dans l'avenir, et il tourne dans ce cercle, d'où bienheureux sont ceux qui sortent et d'où c'est par l'amitié, dont il est très curieux mais à laquelle il ne croit qu'à moitié, qu'il voudrait sortir.
Au fait, les âmes amoureuses qui, naturellement, ne peuvent pas se guérir par les contraires, mais par les semblables, et dans la vie sentimentale il n'y a cures que d'homœopathie, n'ont guère pour remèdes ou pour solanées ou pour palliatifs que l'amour de Dieu ou l'amitié, et c'est à savoir l'amour qui ne trompe pas et l'amour qui trompe un peu moins. Ils s'y réfugient comme en des ports profonds et calmes. Ils y exercent
SAINTE-BEUVE â
encore et y satisfont leurs paissances d'aimer. L'amitié bien souvent n'est que le deuil blanc de l'amour.
Sainte-Beuve ne pouvait pas n'y point aspirer fréquemment et fréquemment aussi il y a fait escale. Mais il est probable que, comme la vie studieuse l'acheminait à la volupté, l'amitié ellemême l'aiguillait à nouveau sur Tamour. Tout achemine à ce que l'on respire.
Mais ce qui domine encore dans tout ce que Sainte-Beuve a écrit de 1825 à 1835, c'est la mélancolie et même la tristesse. Il était laid, il était pauvre ; les succès mondains, auxquels, on le voit par le plaisir qu'ils lui ont fait quand il les a eus, dans son âge mûr, il eût été extrêmement insensible, lui étaient interdits ; par sa tête se dépouillant prématurément, ce qui n'est pas un petit détail, il s'est senti ou cru vieux de bonne heure ; « l'amitié te trahit et l'amour t'abandonne et tu descends tout seul le sentier des tombeaux » a été bien plus vrai, infiniment plus vrai pour lui que pour cet homme heureux jusqu'à la soixantaine qu'a été Lamartine ; il avait cent raisons d'être triste et, au siècle de la tristesse, il l'a été beaucoup plus sincèrement que tous ses rivaux. En 1829, à vingt-cinq ans, il disait déjà :
Moi qui suis là debout, qui les vois et qui pense, Qui sens aussi qu'en moi la ruine commence, Moi vieillard avant l'âge, aux cheveux déjà gris, Et qui serai poussière avant tous ces débris...
Ayant en lui la redoutable faculté critique, même à son égard, et se sentant impuissant à parvenir aux seules gloires qu'il ait désirées, c'està-dire à celle de grand amoureux et celle de grand poète, il se disait, à la même époque, en longeant tristement le boulevard d'Enfer :
N'eus-je pas ma Camille,
Douce blonde au front pur, paisible jeune fille,
Qu'au jardin je suivais, la dévorant des j'eux ?
N'eus-je pas Nathalie, au parler sérieux
Qui remplaça Camille, et plus d'une autre encore ;
Fleurs qu'un matin d'avril en moi faisait éclore ;
Blancs nuages dont l'aube entoure son réveil ;
Figures que l'enfant trace à terre, au soleil ?
Qui sait ? ma Béatrix n'était pas loin, peut-être ;
Et moi cœur aura fui trop tôt pour la connaître.
Hélas ! c'est que j'étais déjà ce que je suis ;
Etre faible, inconstant, qui veux et qui ne puis ,
Comprenant par accès la Beauté sans modèle,
Mais tiède, et la servant d'une âme peu fidèle ;
C'est que je suis d'argile et de larmes pétri ;
C'est que le pain des forts ne m'a jamais nourri ;
Et que dès le matin, pèlerin sans courage,
J'accuse tour à tour le soleil et l'orage ;
C'est qu'au rien me distrait ; c'est que je suis mal né ;
Quaux limbes d'ici-bas justement condamné ,
Je m'épuise à gravir la colline bénie
Où siège Dante, où vont ses pareils en génie...
Et songeant à celui dont très longtemps il n'a pas su s'il l'aimait plus qu'il ne l'enviait ou s'il en était plus jaloux qu'il ne lui était ami, il ajoutait :
Où tu vas, Toi qu'ici j'ai pudeur de nommer. Tant mon cœur sous le tien est venu s'enfermer ; Tant nous ne faisons qu'un ; tant mon âme éplorée Comme en un saint refuge eu ta gloire est entrée !
Ce qui ne l'empêchera pas, on l'a vu, un peu plus tard, de pester contre ces « grands hommes du jour » qui sont des « coquettes » et qui vous « laissent » quand ils ont tiré de vous toutes les louanges que vous pouviez leur donner.
Mais surtout ce qui s'échappe de lui, presque constamment, c'est le gémissement à la Loti, la plainte sur la fuite irrévocable, et si rapide, du temps, sur la jeunesse qui s'écoule et nereviendra jamais, sur les forces et les sèves printanières que si vite on sent qui tarissent. Le ton à cet égard est le même de 1825 à 1835, de la première jeunesse à la seconde. Quelquefois il s'excite à chanter le Carpe diem^ le & de l'heure fugitive, hâtons-nous, jouissons » ; il compare ces renouveaux de jeunesse que nous sentons en nous à ces crépuscules du soir qui ressemblent étonnamment aux crépuscules du matin :
Oh ! si pour nous aussi, dans cette vie humaine, Il est au soir une heure, un instant qui ramène
Les amours du matin et leur volage essor,
Et la fraîche rosée et les nuages d'or ;
Oh ! si le cœur, repris aux pensers de jeunesse
(Comme s'il espérait, hélas, qu'elle renaisse).
S'arrête, se relève avant de défaillir,
Et s'oublie un seul jour à rêver sans vieillir.
Jouissons, jouissons de la douce journée,
Et ne la troublons pas. cette heure fortunée :
Carl'hiverpourlesohamps n'est qu'un bien court sommeil;
Chaque matin au ciel reparaît le soleil ;
Mais qui sait si la tombe a son printemps encore.
Et si la nuit pour nous rallumera l'aurore ?
Mais le plus souvent, quasi toujours, il se désespère tout simplement. Chateaubriand eut une journée d'accablement et de silence farouche quand sonna son quarantième anniversaire ; Sainte-Beuve a eu quarante ans de cette façon-là depuis sa vingt-cinquième année, et peut-être bien avant. Il rencontre un vieil ami et il lui dit:
Heureux de vous revoir, triste aussi, vous voyant,
Du contraste d'un cœur qui vase dénuant,
Me disant qu'en nos jours de rencontre première
Pour moi la vie encore avait joie et lumière,
Et de là retombant au présent qui n'a rien,
Aux ans qui resteront et sans un bras au mien !..
Il explique à « Madame V. H. » pourquoi elle est triste quelquefois malgré tout son bonheur, malgré la gloire de son mari, malgré la grâce de ses enfants, et il lui dit que c'est, sans chercher
autre chose, parce que tout passe et que nous sentons toujours que tout fuit.
C'est que même au delà des bonheurs qu'on envie Il reste à désirer dans la plus belle vie ; C'est qu'ailleurs et plus loin notre but est marqué ; Qu'à le chercher plus bas on l'a toujours manqué ; C'est qu'ombrage, verdure et fleurs, tout cela tombe, Renaît, meurt pour renaître enfin sur une tombe ; C'est qu'après bien des jours, bien des ans révolus, Ce ciel restera bleu quand nous ne serons plus ; Que ces enfants, objets de si chères tendresses, En vivant oublieront vos pleurs et vos caresses ; Que toute joie est sombre à qui veut la sonder. Et qu'aux plus clairs endroits, et pour trop regarder Le lac d'argent, paisible, au cours insaisissable. On découvre sous 1 eau de la boue et du sable.
A un ami il adresse une de ses plus belles pièces, h Soir de la jeunesse, et ce qu'il lui dit qui le frappe le plus dans cette épreuve de la jeunesse qui fuit, c'est cette espèce de paralysie, de pétrification, par quoi l'on est comme immobilisé au milieu de tout ce qui continue à vivre, à croître, à se développer, à s'élancer et à jaillir. Cette sensation très originale, très personnelle, très sincère aussi évidemment, que beaucoup ont été parfaitement incapables d'éprouver est naturelle chez un homme pour qui la vie n'est point le développement prolongé et même progressif de nos facultés jusqu'au terme inévitable, mais pour qui la vie (sauf quand il réagit contre
lui-même) n'est exclusivement que la jeunesse et que l'amour et qui, cette saison passée, ou supposée passée par boutade de mélancolie, se trouve en toute exactitude un mort vivant. On ne saurait dire à quel point Sainte-Beuve, à travers beaucoup de sagesse et de puissance d'équilibre, avait au fond, je ne dirai pas le caractère, mais le tempérament de Musset.
Si vous saviez, hélas ! ce qu'en un cœur rebelle Enfantent de tourments les transports sans espoir, Les rêves sans objet et des regrets au soir ! Oh ! point d'étude alors qui charme et qui console. Arrosant d'un parfum chaque jour qui s'envole ; Point d'avenir alors, ni d'oubli : l'on est seul. Seul en son souvenir comme en un froid linceul. L'âme bientôt se fond, et déborde, et s'écoule. Pareil au raisin mûr que le vendangeur foule. On s'incline au soleil, on jaunit sous ses feux Et chaque heure en fuyant argenté nos cheveux. Ainsi l'arbre, trop tôt dépouillé par l'automne : On dirait à le voir qu'il s'afflige et s'étonne , Et qu'à terre abaissant ses rameaux éplorés Il réclame ses fleurs ou ses beaux fruits doi'és. Les bras toujours croisés, debout, penchant la tête, Convive sans parole on assiste à la fête. On est comme un pasteur frappé d'enchantement, Immobile à jamais près d'un fleuve écumant, Qui, jour et nuit, le front incliné sur la rive, Tirant un même son de sa flûte plaintive, Semble un roseau de plus au milieu des roseaux, Et qui passe sa vie à voir passer les eaux.
11 exprime exactement le même sentiment dans
ces admirables pages de Volupté où il décrit et où il pleure la mort de son adolescence et où il montre amèrement ce qu'il y a de décrépitude dans la jeunesse :
« Ma jeunesse n'est point à son ternie ; elle ne fait, ce semble, que commencer aux yeux du monde ; on la croirait fertile en promesses, tournant le front aux futures jouissances ; et pourtant, mon ami, le plus beau de sa course est achevé dès à présent; le plus regrettable s'en est allé. Arrêtons-nous un instant pour pleurer sur elle comme si elle était morte ; car elle a reçu la blessure dont plus tard elle mourra. Je puis répéter aujourd'hui avec le grand saint pénitent : « et voilà que mon enfance est morte, et je vis. » Les âges que nous vivons sont comme des amis tendres et d'abord indispensables qui ne se distinguent en rien de nous-même. Nous les aimons, nous habitons en eux ; ils ne font qu'un avec nous. Leur bras familier s'appuie à notre épaule ; leurs grâces nous décorent. Ils nous sont Euryale et nousleursommesNisus. Mais une fois en pleine route, ces âges si charmants se détachent peu â peu... Mon enfance m'a connu si pur ! Que dirait-elle en me voyant si intrigué, si capable de ruse et par moments si sali?... Que nos âges d'autrefois, ces jeunes amis morts, s'ils revenaient au monde, rougi-
raient de nous voir ainsi déchus ! Mon enfance est donc morte ; elle est morte assez tard, et si je voulais vous marquer son dernier jour, ce serait probablement celui où, entrant à la Gastine, j'y cherchai pour la première fois avec trouble un doux visage. Ce seuil, si souvent foulé depuis, est comme la pierre sous laquelle dort enseveli le dernier jour de mon enfance. Ce qui restait d'elle dans mon adolescence commencée expira alors et je devins un adolescent plus décidé, un jeune homme. Que si je cherche, après, quand s'éteignit la dernière lueur d'adolescence mêlée à l'aurore de ma jeunesse, ce fut, je crois, sur la pâle bruyère, au retour de la Gastine, le soir où mon cœur inconstant répugna aux suites du virginal aveu. Ce fut là que cette adolescence, bonne, aimante, pastorale et qui ne rêve qu'éternelle fidélité dans une chaumière, me quitta, moi déjà trop ambitieux et trop subtil pour elle. Elle m.equittasousla lune, à travers les genêts, comme une sœur blessée qui s'éloigne sans bruit en pleurant, et il y eut peut-être dans ma tristesse délicieuse un sentiment d'adieu vers cet âge indécis qui venait de fuir. A compter de cette heure commença mon entière jeunesse, et je n'eus plus qu'elle pour compagne assidue. Mais, si cet âge a deux génies dont l'un succède à l'autre trop vite émoussé,il me semble que le premier
des deux, le plus frais et le plus brillant (bien que souillé lui-même), est atteint déjà d'un coup funeste, d'un déchirement dont il va languir, et qu'un compagnon moins enchanteur s'essaiera désormais en moi à le remplacer. Bois de Couaën, pente de la Montagne et vous aussi, allée d'Auteuil, terrasse des Tuileries, table frugale du couvent, récents objets embrassés avec tant d'amour, vous sentirai-je jamais de la même âme que dans ces vives journées ? Si je vous revois par la suite et dès demain, sera-ce jamais sous vos couleurs d'hier ? »
Même — un peu plus tard, vers trente-trois ans quand il essaye de badiner et de se plaisanter lui-même sur cet incurable regret de la jeunesse qu'il avait éprouvé bien avant qu'elle fût finie et presque avant qu'elle fût commencée, — le ton est singulièrement amer, presque sardonique, et ce qu'il y a de plus significatif, ce me semble, c'est que Sainte-Beuve s'avoue franchement, ce qui fait honneur à sa sincérité, qu'il n'a jamais aimé la nature qu'en considération des femmes et que comme une parure, un cadre, un ornement de la jeunesse et de l'amour. Grande différence et très intéressante, entre lui et ceux, comme Jean-Jacques Rousseau et Lamartine, peut-être Hugo, pour qui la nature est une consolation de la perte de l'amour et même de la
perte de tout. La pièce est du reste d'un ton délicieux : A Turquèty :
Mon cœur n'a plus rien de lamoui', Ma voix n'a rien de ce qui chante.
Ton amitié me représente Ce qui s'est enfui sans retour.
Il est un jour aride et triste Où meurt le rêve du bonheur :
Voltaire y devint ricaneur (1), Et moi j'y deviens janséniste.
Ce qu'on appelle notre vol Ne va plus même en métaphore ; Nos regards n'aiment plus l'aurore, Et l'on tuerait le rossignol.
Oiseau, pourquoi cette allégresse, Orgueil et délices des nuits ?
Âh ! ce ne sont plus mes ennuis, Que ceux où ton chant s'intéresse !
Pour qui donc fleurissent ces roses, Si ce n'est pas pour les offrir ?
Charmant rayon, autant mourir.
Sans un doux front où tu te poses !
Tous les ruisseaux avec leurs voix, Que sont-ils sans la voix qu'on aime ?
(1) Allusion sans doute à la pièce de Voltaire : « SI vous voulez que j'aime encore... » Mais s'il est vrai, Sainte-Beuve est injuste : le petit poème de Voltaire est gracieusement moqueur avec une jolie pointe de mélancolie, mais point du tout ricaneur. — Et il est possible que ce soit à toute autre chose que Sainte-Beuve pense.
76 LA JEUNESSE DE SAINTE- iEUVE
Ce ne fut jamais pour lui-même Que j'aimais Vombrage des bois.
Dans les jardins ouïes prairies, Le long des buis ou des sureaux, Devant l'ogive aux noirs barreaux.
Comme au vieux chêne des féeries ;
Même sous l'orgue solennel, Au seuil de la chaste lumière, Même aux abords du sanctuaire Où toi, tu t'es choisi le ciel,
Dès l'enfance mon seul génie Ne poursuivit qu'un seul désir :
Un seul jour l'ai-je pu saisir ?
Mais tout vieillit, l'âme est punie.
Et tes doux vers lus et relus N'ont fait qu'agiter mon mystère :
Quoi donc ! aime-t-on sur la terre, Depuis que, nous, nous n'aimons plus ?
Le plus beau vers qu'il ait fait est la formule même, définitive, de cette pensée obsédante qu'il a eue, je voulais dire qui l'a eu, que l'âge qui succède à la jeunesse nous mortifie, nous enchaîne comme dans une prison de glace, ou dans un in pace^ et pis encore :
Oui la jeunesse est bonne ; elle est seule à sentir Ce qui, passé trente ans, meurt ou ne peut sortir, Et devient comme une âme en prison dans la nôtre: La moitié de la vie est le tombeau de l'autre.
Modéré en tout, dans ses goûts de vie privée,
dans ses goûts littéraires, dans ses goûts politiques, malgré quelques etrervescences très courtes^ dans ses sentiments religieux qui n'ont jamais été au delà d'une vague religiosité poétique, que du reste il perdra plus tard, se caractérisant très bien par ces jolis vers qu'on dirait d'un Andrieux :
Las de bouquins et de poudre raoisie.
Je reprends goût au nectar généreux.
Pas trop pourtant, peu de sublime encore. L'eau me suffit, qu'un vin léger colore.
Modéré en tout, sauf en son rêve d'amour et de volupté et alors, d'autant qu'il y était plus emporté, d'autant plus ressentant les cruelles atteintes que ce rêve comporte toujours et par suite plus profondément mélancolique que le plus mélancolique des pleureurs de 1830 : tel il faut, je crois, se représenter le<( Werther carabin » de ce temps-là, l'étudiant triste, timide, ardemment amoureux, très jaloux de tous ceux qui plaisaient aux femmes, susceptible et ombrageux, rêvant un peu de suicide ; mais contenant un homme d'étude, susceptible de patient labeur, ce qui devait le sauver, de la mort peut-être (et qui sait?) mais certainement de l'abandonnement et du désespoir, ce qui fait que Ton peut dire : la moitié de la vie pleure sur l'autre et, jusqu'à un certain point la console.
Il en avait peu. C'était un observateur.il observait et s'observait. Il n'a guère fait que cela toute sa vie, observant les hommes dans la vie, les observant dans les livres, curieux d'histoire exacte et ennemi des systèmes, qui sont la part de l'imagination dans le royaume des idées ; s'observant lui-même, se connaissant bien et comprenant ceux qui lui ressemblaient et aussi très bien ceux qui étaient ses antipodes, mais aj'^ant naturellement de la tendresse pour ceux-là et seulement de l'intelligenee pour ceux-
Il était tel en 1830. Son imagination est presque toute apprise, ou, si l'on veut, l'éducation de son imagination est à peu près toute son imagination. Très sensible aux charmes delà nature, il la décrit d'un trait sec, net, très exact, et on ne peut pas l'accuser de la déformer ; mais on le sent incapable d'y ajouter rien et de la repenser
puissamment pourla mieux goûter ou parce qu'il la goûle.
Il s'efforce pourtant de penser par images, puisque de son temps on ne pense guère autrement. Mais son imagination semble bien être toute d'emprunt. Avez- vous remarqué le lac de Volupté. Le lac de Volupté est une allégorie. Il représente M""" de Couaën. Un lecteur du temps, très lettré et par qui Sainte-Beuve a jugé être bien compris puisqu'il le cite en note avec complaisance, estime grandement cette allégorie et la considère comme le leitmotiv discret de l'œuvre tout entière : « Un modèle dans ce genre d'association d'idées, d'images et surtout d'impressions, que je crois la source de ce style, c'est une sorte de longue comparaison entre M"^ de Couaën et un grand lac : à cette large image comme à leur principe remontent toutes les expressions, similitudes et métaphores relatives à M""" de Couaën : toutes elles ont été trempées et amollies dans ces eaux mélancoliques ; l'influence de ce paysage plane sur l'esprit et l'imagination de l'auteur toutes les fois qu'il parle de M""* de Couaën... »
Examinons donc ce curieux symbole. En vérité, c'est le lac de Brienne de Jean-Jacques Rousseau — vous le reconnaîtrez — avec quelque chose du lac de Lamartine et un effort ter-
rible, vraiment, pour faire entrer une idée dans une image, pour faire entrer dans une image une idée beaucoup plus complexe qu'elle. Et dans ce cas-là que fait-on, et d'instinct, si l'on est un artiste véritable ? Entre l'image et l'idée on n'établit qu'un rapport rapide, fugitif et général, un rapport d'allusion, pourne pas entrer dans les difficultés inextricables, d'une adaptation, je dirai presque d'une consubstantiation complète.
Or, cette adaptation complète, c'est ce que tente Sainte-Beuve. Pourquoi ? Précisément parce que l'idée ne lui est pas venue à l'état d'image, mais parce que, pour traduire son idée, il a été chercher une image et que son idée était plus complexe que son image et qu'il s'est acharné laborieusement à faire entrer dans son image, en la déformant, toute la complexité de son idée.
M. de Couaën est un vieux noble de campagne, escarpé et granitique ; M"'^ de Couaën est douce, calme et rêveuse ;ils ont deux enfants. Il faut retenir tout cela ; et lisez : « C'était un paysage calme et grave, vert et désert, auquel on arrivait par des gorges nues, déchirées, au delà des montagnes, après des ravins et des tourbières. Au sein de ce paysage, un lac de belle étendue, mais non immense, un de ces purs lacs d'Irlande, s'étendait sous un haut et
immuable rocher qui le dominait et qui lui cachait tout un côté du ciel et du soleil, tout l'orient. Le lac était uni, gracieux, sans fond, sans écume, sans autre rocher que le gigantesque et l'unique qui, en même temps qu'il le commandait de son front, semblait l'enserrer de ses bras et l'avoir engendré de ses flancs. Deux jeunes ruisssaux, sources murmurantes et vives, nés des fentes du rocher, traversaient distinctement le beau lac qui les retardait et les modérait doucement dans leur cours, et hors de là ils débordaient en fontaines. Moi, j'aimais naviguer sur ce lac, côtoyerle rocher immobile, le mesurer durant des heures, me couvrir de l'épaisseur de son ombre, étudierses profils bizarres et sévères, me demander ce qu'avait été le géant et ce qu'il aurait pu être s'il n'avait été pétrifié. J'aimais m'avancer, ramer au large doucement dans le lac sans zéphir, reconnaître et suivre dans sa masse dormante le mince courant des deux jolis ruisseaux jusqu à l'endroit où ils allaient s élancer au dehors et s'échapper sur les gazons. Mais, tandis que je naviguais ainsi, que de merveilles sous mes yeux, autour de moi, que de mystères I Par moment, sans qu'il y eût un souffle au ciel, toutes les vagues du lac limpide, ridées, tendues sur un point, s'agitaientavec une émotion incompréhensible que rien dans la nature environ-
nanteni dans l'airdu ciel n'expliquait. Ce n'était jamais un courroux, c'était un frémissement intérieur et une plainte. Les deux jolis ruisseaux s'arrêtaient alors et remontaient leur cours; le lac les retirait à lui comme avec un effroi de tendre mère. Et puis, ces mêmes vagues, retombées subitement et calmées, redevenaient un paresseux miroir ouvert aux étoiles, à la lune et à la splendeur des nuits. D'autre fois un brouillard, non moins inexplicable que le frémissement de tout à l'heure, couvrait le milieu du lac par un ciel serein ; ou bien Ton aurait dit, spectacle étrange, que ce milieu réfléchissait plus d'étoiles et de clartés que ne lui en offrait le dais céleste. Et aussi les bords les plus riants vers les endroits opposés au rocher, les saules et les accidents toufî"us des rives cessaient à certains moments de se mirer en cette eau qui était frappée comme de magique oubli ; l'oiseau qui passait à la surface en l'effleurant presque de Taile n'y jetait point son image, et moi il me semblait souvent avec un découragement mort et une sorte d'abandon superstitieux, que je glissais sur une onde qui ne s'en apercevait pas, qui ne me réfléchissait pas ! »
Il va sans dire que cette page est pour nous, « gens des autres âges », un monument de mauvais goût *, mais en quoi ? Et pourquoi a-t-elle
été écrite ? Parce que Sainte-Beuve voulait avoir de l'imagination ; et parce que, en ayant très peu, il usait d'imagination empruntée et d'imagination factice. L'imagination factice consiste, quand l'image ne vous vient pas toute seule et spontanée, à habiller une idée en image, et comme, dans ce cas, rien ne vous avertit — qui pourrait vous en avertir puisque l'image n'est pas spontanée ? — du moment où l'idée ne s'accorde plus avec l'image, la déborde, la dépasse, la fausse, vous vous efforcez par toutes sortes de tours de force pénibles à faire entrer malgré tout l'une dans l'autre, et vous arrivez à ce que vous venez de voir, à être un homme qui, voulant gouverner son image et son idée, semble avoir une jambe dans un bateau et l'autre dans un autre et ramer gauchement et péniblement sans parvenir qu'à entrechoquer c^lui-ci contre celui-là.
Voyez encore un exemple de cette imagination romantique que Sainte-Beuve veut se donner. Dans Vo/fijo/e, Amaury, tiré à quatre chevauxpar plusieurs amours, dont un, à la vérité, étant le plus pur, est le plus fort, se réfugie dans l'Eglise, et il n'y a rien là qui soit positivement contraire à son naturel. Cependant ce qui serait le plus vraisemblable, c'est qu'il entrât dans les ordres après la mort de celle qui lui a inspiré l'amour le plus fort et le plus pur, après la mort de
M™° de Caouën. L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents on fait de pareils dévouements ; et en vérité tant que M"^^ de Caouën vit, on ne comprend guère qu'Amaury ne lui reste pas attaché, chastement, respectueusement, mais attaché, sentant qu'elle doit avoir besoin de lui et de plus en plus à mesure qu'elle avance. Oui, si l'histoire est vraie, je gage qu'Amaury est entré au séminaire après la mort de M""® de Caouën. Mais à disposer les choses ainsi, que devenait cette belle imagination romantique, Amaury appelé au chevet de M""" de Caouën mourante, la confessant, lui donnant l'extrême-onction, l'ensevelissant, l'enterrant ? Que devenait-elle ? Sainte-Beuve n'a pas pu sacrifier cet effet, et voilà ce que j'appelle de l'imagination empruntée, de l'imagination factice ou de ï imagination toute faite. Dans Jocelyn (qui du reste est postérieur à Volupté, et ce n'est pas à Lamartine que Sainte- Beuve a emprunté cet effet), dans Jocelyn cette situation est très naturelle, puisque Jocelyn a aimé Laurence à la vérité avant d'être prêtre, mais est devenu prêtre malgré lui et par une contrainte morale, puis a été séparé de Laurence et la retrouve par hasard après bien des années, etc. Dans Volupté elle est invraisemblable et forcée et n'est que l'effet de la démangeaison qu'avait l'auteur d'avoir de l'imagination au goût
du jour et de montrer qu'il en était doué autant qu'un autre.
Je reconnais du reste quen soi l'épisode est très beau et traité avec une grande maîtrise. George Sand a défini d'un mot le romantisme et le goût romantique et ce qui était poétique pour les romantiques. Elle a dit, précisément à propos de Volupté. Elle a dit : « Toute situation excessive est poétique. » L'excès en tout, et particulièrement, en effet, dans les situations, c'est le romantisme lui-même. Sainte-Beuve a cherché à se donner l'imagination exagératrice, l'imagination excessive et comme, tout au contraire, il n'avait presque pas d'imagination, on pense si, assez souvent, son imagination est toute factice et par conséquent très pénible.
Cependant cette imagination qui n'est excessive ni naturellement ni parce qu'on la veut telle, qui est modérée et juste, qui consiste à présenter les choses vraies avec un embellissement qui vient bien de l'auteur, mais qui semble venir d'elles, tellement elles le comportent, qui semble le rayonnement du vrai, qui semble l'auréole émanant du réel lui-même, et qu'il semble que l'auteur n'ait point inventée mais qu'il ait vue ; cette imagination à la Segrais, à la Sévigné et avant tout à la La Fontaine, Sainte- Beuve ne l'a-t-il pas eue ? En une certaine me-
sure, certainement. Une silhouette de jeune fille, une sensation de nature avec un symbole très discret et très voilé, une promenade classique et aristocratique dont les impressions sont comme ramassées dans une figure d'enfant où fleurit pour ainsi dire la tradition des grands siècles, voilà ses sujets, bien accommodés à sa nature, bien proportionnés à ses facultés poétiques et qu'à traiter il montre cette imagination délicate et fine, point puissante, point mièvre non plus, que j'essayais de définir plus haut. Profil perdu déjeune fille :
Ainsi, quand, après des journées D'étude et d'hiver confinées, Je quitte, un matin de beau ciel, Mon Port-Royal habituel ; Si, devant mon cloître moins sombre, Au bord extrême du préau, M'avançant, je vois passer l'ombre, Ombre au blanc voile et fin chapeau De jeune fille au renouveau Courant au tournant du coteau ;
Alors, pour peindre mon nuage
M'appliquant tout à fait l'image
Du « Brigand » près du chemin creux,
Uhland, j'usurpe ton langage ;
Et, si je n'en rends le sauvage,
J'en sens, du moins, le douloureux.
Matinée de printemps froid, point trop froid, mais d'une fraîcheur saine et aussi un peu exci-
tante, et songez que l'auteur donne le bras à une femme dont il n'est que l'ami et songez un peu, seulement un peu, au symbole que l'auteur a voulu qui effleurât seulement votre pensée.
Il est doux vers le soir, au printemps qui commence, Au printemps retardé qui se déclare enfin, Les premiers jours de mai, dans cet air tout divin Où se respire en fleur la première semence ;
Il est doux, à pas lents sous le couchant immense, Devant ces pics rosés de neige et d'argent fin, Devant ce lac qui luit comme un dos de dauphin, Parées tournants coteaux qui vont sans qu'on y pense ;
Il est doux, Amitié, de marcher sans danger, Tenant près de son cœur ton bras chaste et léger. De se montrer chaque arbre et sa pointe première.
Le bois, sans feuille encor, mais d'un bourgeon doré.
Jette l'ombre à nos pas sur le sol éclairé,
Et d'un réseau qui tremble y berce la lumière.
L'auteur s'est promené à Bâville, dans la propriété possédée par Lamoignon, habitée maintenant par le comte Mole ; il a vu les arbres « d'où tombaient autrefois des rimes pourBoileau », la fontaine à laquelle on a donné le nom de « la fontaine de Boileau » ; il a rêvé de Huet, de Rapin, de Guy Patin, de Lamoignon et de Louis XIV ; il se dirige avec ses hôtes vers le vieux château, à la noble architecture dixseptième siècle...
Jusqu'à ce que, tournant par un dernier coteau, Nous eûmes retrouvé la porte du château, Où d'abord, en entrant, la pelouse apparue Nous offrit du plus loin une enfant accourue. Jeune fille demain en sa tendre saison, Orgueil et cher appui de l'antique maison, Fleur de tout un passé majestueux et grave. Rejeton précieux où plus d'un nom se grave. Qui refait l'espérance et les fraîches couleurs, Qui sait les souvenirs et non pas les douleurs, Et dont, chaque matin, l'heureuse et blonde tête. Après les jours chargés de gloire et de tempête. Porte légèrement tout ce poids des aïeux, Et court sur le gazon, le vent dans ses cheveux.
Ceci est tout à fait heureux ; il est d'une charmante imagination de se baigner tout un jour dansl'atmosphère du passé, puis, ce passé, et tout entier, de le respirer encore dans la fleur qu'il a produite et qui, dans sa grâce affinée et par tout le parfum aristocratique qu'elle exhale, le représente en beauté et en fraîcheur, mais autant que tout le reste et plus que tout le reste, le représente.
Et ceci ce n'est ni de l'imagination d'emprunt ni de l'imagination factice.
L'esprit de Sainte-Beuve et l'éducation qu'il adonnée à son esprit est encore la chose la plus intéressante et la plus délicate à guetter et surprendre dans ses œuvres de jeunesse. Je crois bien ~ et je crois l'avoir dit — que le fond initial de l'esprit de Sainte-Beuve était la curiosité universelle. Mais non pas la curiosité inquiète qui, comme l'a spirituellement définie Renan, fait que, quand la vérité est trouvée, on la cherche encore ; une curiosité plutôt qui veut tout savoir, qui veut tout comprendre, qui même veut tout sentir, mais qui a le souci en toutes choses des précisions définitives, des précisions qui arrêtent et qui défendent, ou à peu près, de pousser plus loin.
C'est l'esprit scientifique, qui peut s'appliquer et qui s'applique spontanément aux choses les moins scientifiques elles-mêmes, mais qui, en tout domaine, sans diminuer aucune ardeur, im-
pose la marche lente, le pas sûr, la démarche patiente et l'obstination douce, et écarte la légèreté, le caprice, comme aussi la nonchalance.
Cette curiosité universelle mais à caractère scientifique, me paraît l'esprit inné de Sainte- Beuve.
Il fait de très bonnes études provinciales, puis parisiennes à la fin et, aussitôt sorti des bancs, malgré sa sensibilité, qui est vive, malgré son imagination qui, comparée à celle du commun des hommes, est très éveillée, c'est droit à la science qu'il va, et à une science très concrète, la médecine.
A l'en croire et si on l'identifie, ce qui est très peu défendu, avec Joseph Delorme (et ici cela est d'autant plus permis qu'il cite une page du journal de Joseph Delorme et quil y a des guillemets), il a hésité entre le barreau et la médecine, parce que ces deux professions sont « indépendantes ». Le barreau était interdit à Sainte-Beuve ; car personne ne fut jamais plus dénué du don de la parole que Sainte-Beuve ; mais ce n'est pas la raison que donne Joseph Delorme de son abstention à l'égard du droit.
Il se décida pour la médecine.
« Eloigné par la médiocrité de ma condition et de ma fortune de cette carrière politique qui... je me suis tourné vers les deux
professions indépendantes et inviolables... L'une d'abord, celle du barreau, me parut plus brillante et non moins utile que l'autre... Mais je compris bientôt que ces occasions bienheureuses de rendre de grands services à la faiblesse et à l'innocence se présentent rarement et sont comme étouffées par les épineuses chicanes... Ces inconvénients ne se présentaient pas dans la médecine ; je me décidai pour elle. Elle est de tous les temps et de tous les lieux. Véritablement utile aux hommes lorsqu'on l'exerce avec zèle et intelligence, souvent elle leur donne plus que la santé, elle leur rend le bonheur ', car tant de maladies viennent de l"âme et la consolation morale en est le meilleur remède... » Une science précise et concrète et permettant d'acquérir et d'exercer des facultés de moraliste, voilà ce qui attire d'abord la curiosité intellectuelle de Sainte-Beuve. Etl'onsaitqu'il s'adonna réellement quelques années aux études médicales.
On sait aussi que la philosophie scientifique fut sa première, comme elle devait être sa dernière philosophie. Dans Joseph Delorme il dit de... Joseph Delorme à dix-huit ans : «Sa vocation pour la philosophie et pour les sciences semblait se prononcer de plus en plus ; il sy poussait avec toute l'ardeic d'un converti de la
veille et tout l'orgueil d'un sage de dix-huit ans. Abjurant les simples croyances de son éducation chrétienne, il s'était épris de l'impiété audacieuse du dernier siècle ou plutôt de cette adoration sombre et mystique de la nature qui, chez Diderot et d'Holbach, ressemble presque à une religion... » Amaury, comme Joseph Delorme, malgré ses tendances religieuses, est curieux de philosophie scientifique, suit le cours de M. de Lamarck ; recherche la société et les conversations d'un jeune homme qui a connu Cabanis et Destutt de Tracychez M'^^Helvétius, est présenté même à Cabanis, M. J. Chénier et Garât, les écoute « saisi de respect et frappé de silence » et dit pour conclure sur ce point : « Dans mon souci des divines portions de notre nature qu'ils onfnégligées, vous ne m'avez jamais entendu porter contre eux d'anathème. »
Mais cette curiosité universelle dont Sainte- Beuve était possédé ne pouvait pas se limiter à la médecine, à la physiologie, à la biologie, ni même à la philosophie générale scientifique. A la vérité, chose curieuse pour un homme qui devait devenir déplus en plus historien, jusqu'à, en son dernier stade, n'être plus que cela, l'histoire en 1825-1835 ne l'attirait pas du tout. Mais, en dépit de son impiété fondamentale qui, je crois, ne cessa jamais chez lui, les questions
religieuses et surtout et pour beaucoup mieux dire, les états d'âme religieux l'attiraient de façon invincible, et l'on peut dire, entre parenthèses, que c'est le goût de l'étude du sentiment religieux qui l'a mené à l'histoire religieuse et que c'est Thistoire religieuse qui l'a mené peu à peu à l'histoire.
L'étude des états d'àme religieux était de très bonne heure une de ses délices. Il a mis la moitié de lui-même, la moitié positiviste, dans Joseph Delorme, l'autre moitié dans Amaury. Amaury étudie saint Augustin et le traduit, et ce sont les plus beaux passages qu'il en traduit et il les traduit admirablement. Il connaît et il savoure l'Imitation de Jésus- Christ, et il s'en applique certains passages qui semblent en effet avoir été écrits pour le Sainte-Beuve de 1830 dont vous connaissez l'histoire sentimentale à cette date:
« Ne soyez familier avec aucune femme, mais en commun recommandez toutes les femmes à Dieu. »
« Opposez-vous au mal dès l'origine ; car voici la marche : d'abord une simple pensée qui traverse l'esprit ; puis une image forte qui s'y attache, le plaisir, par degrés, qu'on y prend et le mouvement à mauvaise fin et l'abandon. »
« Quelqu'un dont la vie sepassait dans l'anxiété et qui flottait fréquemment entre la crainte et
l'espérance, un certain jour, sous le poids d'un chagrin, étant entré dansuneéglise, s'y prosterna devant un autel, en prières, et il se disait tout bas: « Oh ! si je savais que je pusse désormais persévérer ! »
Et. incontinent il entendit au dedans de lui l'oracle divin qui répondait : « Si tu savais cela, que voudrais-tu faire ? Fais donc maintenant ce que tu voudrais faire alors et tu seras apaisé. »
Il lisait également Bourdaloue (je ne vois aucune mention de Bossuet dans les premières œuvres de Sainte-Beuve ;-il est très probable que pour Sainte-Beuve Bossuet n'était qu'un orateur, et il est peu douteux pour moi que dans sa jeunesse, si tant est qu'il ne faille pas dire toujours, Sainte-Beuve, avec son esprit scientifique, ne méprisât absolument les orateurs), il lisait et méditait le psjxhologue, le moraliste, le La Bruj^ère de la chaire qui s'appelait Bourdaloue. Il y lisait avec étonnement, comme dans un miroir ouvert devant lui : « Ce sont mille idées, mille pensées, mille souvenirs d'une personne dont on a incessamment l'esprit occupé, mille retours et mille réflexions sur un entretien qu'on a eu avec elle, sur ce qu'on lui a dit et sur ce qu'elle a répondu, sur quelques mots obligeants de sa part, sur une honnêteté, une
marque d'estime qu'on en a reçues, sur ses bonnes qualités, ses manières engageantes, son humeur agréable, son naturel doux et condescendant, en un mot sur tout ce qui s'offre à une imagination frappée del'objet qui lui plait et qui la remplit. Ce sont, en présence de la personne, certaines complaisances de cœur, certaines sensibilités où l'on s'arrête et qui flottent intérieurement, qui excitent et qui répandent dans l'âme une joie toujours nouvelle ; ce sont dans les conversations des termes de tendresse, des expressions vives et pleines de feu, de protestations animées et cent fois répétées... On se recherche l'un l'autre. Il n'y a presque point de jour où l'on ne passe plusieurs heures ensemble. On se traite familièrement quoique toujours honnêtement. On se fait des confidences. Souvent même le discours roule sur des choses de Dieu... Comment, si près de la flamme, n'en ressentir aucune atteinte ? Comment, dans un sentier si glissant, ne tomber jamais ? Comment, au milieu de mille traits, demeurer invulnérable ? Est-il rien qui nous échappe plus vite que notre esprit, rien qui nous emporte avec plus de violence que notre cœur, rien qui nous soit plus difficile à retenir que nos sens? »
Il lisait, et il méditait, et il commentait. Il commentait, comme il lui est arrivé depuis, en
rivalisant de fine psychologie et même de sobre éloquence avec son auteur : (( Directeur austère, d'où ces secrets vous sont-ils venus? Oui, l'on parle des choses de Dieu, de celles même qui sont les plus obscurcies en ces moments, de la mort des désirs, des sacrifices des sens, de la vigilante chasteté ? Et tandis qu'on en parle si bien, la malice en nous qui à notre insu veut séduire.. . nous suggère parfois aux paupières d'abondantes sources de larmes qui, en se mêlant à nos paroles, ne font que les rendre plus mélodieuses. Mais disons alors : si elle était moins jeune et moins belle et moins attentive au son de notre voix, aimerions-nous tant, durant de longues heures, à lui parler de sacrifice, d'amitié discrète et de célibat inviolable ?... »
Et méditant d'une façon plus générale sur ces moralistes de l'église, les trouvant tout près de nous, tout près de lui, remarquant subconsciemment qu'il était de leur race, qu'il était né pour confesser et pour y prendre trop de plaisir, pour diriger et pour y prendre un plaisir analogue, pour s'y connaître en péchés grands ou menus et pour s'engager avec sûreté aux labyrinthes des casuistiques, il écrivait cette belle page philosophique : « Pères, docteurs, orateurs, vous qui éclatiez dans la chaire ou qui vo*us taisiez par vœu, anciens solitaires des déserts et des
cloilres, oracles, devenus trop raies,, de la chrétienté éclipsée, le monde d'aujourd'hui est tenté de vous croire étranges et sauvages, mais si vous sortez delà grotte, de la cellule où vous dormez, de votre poussière et de votre silence, vous lui dites encore ses secrets et ses ressorts de conduite à le faire pâlir de surprise ! Et je ne veux pas parler seulement des grand pénitents d'entre vous, des convertis que le monde de leur temps avait d'abord entraînés , mais de ceux qui restaient dès leur jeunesse invariables et simples. Ceux-ci même ont su et scruté sur les passions et leurs mobiles ce qu'après des siècles d'oubli on aperçoit à grand'peine et ce qu'on imagine récemment découvrir. 0 vous qui n'avez jamais navigué qu'au port, dites, par où saviezvous l'orage ? C'est que l'orage est partout ; c'est que le désert est un monde aussi d'humaines pensées.. . Les mêmes mouvements éclatent plus ou moins et s'essayent en tous les temps dans tousles cœurs. Les mêmes circonstancesmorales essentielles se reproduisent à peu près en chacun... Bourdaloue, Jean Gerson, ou Jean Climaque, nos maîtres spirituels, vous avez tous lu, en vos époques bien diverses, à cette commune nature d'Adam, avec cette môme lampe du Christ et des Vierges sages. Quiconque y pénètre après vous retrouve à chaque pas vos lueurs. Le plus
corrompu et le plus tortueux des mondains n'en sait pas tant bien souvent sur les moindres replis de Tàme que vous, droits et humbles. Car chaque soir, chaque matin, à toute heure du jour ou delà nuit, durant des années sans nombre, vous avez visité coins et recoins de vousmêmes, comme avant de se coucher fait dans les détours du logis la servante prudente. Oh ! comme on arrive, ô mon Dieu, à savoir tout le fond d'ici-bas sans jamais presque sortir de son cœur (1) ! »
Il allait même — oh ! bien loin, aussi loin que possible des Destutt de Tracy et des Cabanis — dès 1834 au plus tard, à cette étrange mystique de Claude Saint-Martin auquel il devait revenir en 1836 et jusque (et longuement) en 1854. Il dit (ou fait dire à Amaury) que Saint-Martin « a beaucoup influé sur /n/» .11 nous confie qu'une réponse de Saint-Martin à Garât qu'il a trouvée dans le recueil des Ecoles normales le renvoya aux ouvrages de Saint-Martin : Des erreurs et de la vérité et IHomme de désir et que ces livres « lui apportèrent avec obscurité plusieurs dogmes précieux ».
Une vérité entre autres le « toucha sensiblement et fit révélation (c'est lui qui souligne) en
(1) On demandait à Massillon : « Où avez-vous observé tous les vices que vous peignez ?» 11 répondit : « En moi. »
lui », et c'est celle-ci : « U homme nait et vit dans les pensées. » Cela lui ouvrit ce qu'on pourrait appeler le Panthéisme spiritualiste ; cela lui ouvrit le « tout est plein d'àmes ». Et le voilà parti, très brillamment, dans une description de l'univers considéré comme une société d'intelligences : « Ce mot opéra à l'instant sur moi comme si j'avais les yeux dessillés. Toutes les choses visibles du monde et de la nature, toutes les œuvres et tous les êtres, outre leur signification matérielle, de première vue, d'ordre élémentaire et d'utilité, me parurent acquérir la signification morale d'une pensée, de quelques pensées d'harmonie, de beauté, de tristesse, d'attendrissement, d'austérité ou d'admiration. Et il était au pouvoir de mon sens moral intérieur, en s'y dirigeant, d'interpréter ou du moins de soupçonner ces signes divers, de cueillir, ou du moins d'odorer les fruits du verger mystérieux, de dégager quelques syllabes de cette grande parole qui, fixée ici, errante là, frémissait partout dans la nature. J'y voyais exactement le contraire du monde désolant de Lamarck, dont la base était muette et morte. La création, comme un vestibule jadis souillé, se rouvrait à l'homme ornée de vases sonores, de tiges inclinées, pleine de voix amies, d'insinuations en général bonnes et probablement peuplée en réalité d'innombra-
bles Esprits vigilants. Au-dessous des animaux et des fleurs, les pierres elles-mêmes, dans leur empêchement grossier, les pierres des rues et des murs n'étaient pas dénuées de toute participation à la parole universelle. Mais plus la matière devenait légère, plus les signes volatils et insaisissables, et plus ils étaient pénétrants. Pendant plusieurs jours, tandis que je marchais sous cette impression, le long des rues désertes, la face aux nuages, le front balayé des souffles de l'air, il me semblait que je sentais en effet, audessus de ma tête, flotter et glisser des pensées. »
Et ainsi, dans les premières œuvres de Sainte- Beuve, le positiviste et l'idéaliste, le scientiste et le mystique, Joseph Delorme et Amaurjs se répondent, comme Rodolphe et Albert dans ï Idylle d'Alfred de Musset.
A tout cela se mêlaient, aux moments de sentimentalité rêveuse et tendre, des réminiscences de Jean-Jacques Rousseau et de la Nouvelle Héloïse. Le sens de la vie, le but de la vie, que devenaient-ils dans quelques-uns de ces moments ? Ils devenaient le ménage à trois, chaste et sublime, ce rêve éternel de Jean- Jacques, moins éternel chez Sainte-Beuve, intermittent et vite traité de chimère, comme on va voir, mais se