‹ La jeunesse de Sainte-BeuveChapitre 6 sur 6 · L ECRIVAIN EX PROSE · texte numérisé non relu

L ECRIVAIN EX PROSE

Si Sainte-Beuve avait réussi à restaurer cette façon dedire.il nous eût débarrassé de l'effroyable jusquà ce que, si lourd même en prose et si embarrassant pour les versificateurs.

Il faut donc prendre garde à accuser Sainte- Beuve d'incorrection. Cependant, au lieu de d'avance ou par avance, il emploie à l'avance, que je ne sache pas qui ait jamais été français : « La crainte... m'obsédait perpétuellement et empoisonnait à l'avance pour moi les causeries... »

Il écrit dans sa première édition et il ne corrige pas dans les autres : « dans un but » ! « C'est qu'il a prodigué, dans un but de plaisir rapace, ce qui devait se répandre en sentiments égaux sur tous. »

Il a cru, lors de la première édition de Volupté, qn après-midi est de lun ou l'autre genre, et ce n'est que plus tard qu'il a tenu le mot pour exclusivement féminin, et qu'il a mis en note : « Ce mot avait été mis indifféremment et au gré de l'oreille tantôt au féminin, tantôt au masculin dans les éditions précédentes ; on a été plus régulier dans celle-ci. »

« Moi qui aimais tant à juger les autres, à séparer les nuances les plus intérieures» est de si mauvais style que c'est une véritable faute de langue. On ne sépare pas des nuances inté-

rieures, on distingue ou on démêle des nuances secrètes.

Dans une lettre de cette époque il écrivait : « C'est de ma faute » « pour c est ma faute. » Cette incorrection, qui dérive de la locution très correcte : ci il y a de ma faute », mais qui n'est pas légitimée par cette origine, est devenue si fréquente qu'elle passe presque inaperçue, mais Sainte-Beuve n'aurait pas dû la laisser échapper.

Dans Volupté il écrit « vêlissait » et sans doute le verbe vêtir est un peu capricieux, mais encore il faut connaitre ses caprices

Il n'est que juste, du reste, de reconnaître que Sainte-Beuve, même très jeune sait sa langue et que les formelles fautes de français sont assez rares chez lui.

En revanche, il y a des choses admirablement écrites dans ces œuvres de jeunesse Je rappelle les vers que j'ai cités avec éloge. 11 en est un, « ami de la mémoire », comme il aimait à dire, que je n'ai point cité, et qui me revient maintenant, et qui est de THoraceen excellent français :

Ne lancez plus vos chiens avec le sanglier Dans la claire fontaine, amour du peuplier.

Je comprends que George Sand. tout en faisant des réserves, et si justes, sur le style de Volupté,

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n'ait pas laissé de l'admirer, quand je lis cette page, dont du reste personne plus qu'elle ne pouvait reconnaître la justesse : « On voit des fêtes où se glisse un couple volage, le devant des loges où il se penche, un air d aimable accord, des manières éprises, des sourires piquants à la face du monde, les promenades et les chasses du matin dans les bois, toute cette gracieuse montée de la colline. Les adolescents qui passent an bas des terrasses retentissantes de rires ou d'harmonies, qui rencontrent ces folles cavalcades un moment arrêtées et s'étalant sur des nappes de verdure, aux marges ombragées des clairières, s'en reviennent tout désolés, pensifs le long des prairies et se composant dans le roman de leur désir un interminable tissu des félicités charmantes. Mais ces jeux apparents des amours, on en ignore les nœuds et les crises. Mais ces femmes si obéies, on ne les voit pas, dès le même soir souvent, dans les pleurs, nobles et pâles sous l injure, se débattant contre une main égarée. Que de glaives jaloux tirés avec menace et lâcheté durant la surprise des nuits pour faire mentir une bouche fidèle, pour soumettre un sein demi-nu ! Combien, et des plus belles et des plus tendres, le front sur le parquet ou sur leurs tapis de mollesse, sans oser pousser un cri, ont été traînées par la soie de leurs cheveux ! Com-

bien accablées de noms flétrissants, de paroles qui rongent une vie ! Combien, au réveil de la défaite, repoussées froidement par un égoïsme poli, plus insultant et plus cruel encore que la colère ! Le monde se pique, en ces sortes de crimes, d'observer les dehors au moins, les formes de la délicatesse. Il y en a, m'a-t-on dit, qui mettraient volontiers leur nom, chaque lendemain matin, chez les femmes immolées, comme après un bal ou un dîner d'apparat. Le monde se vante surtout qu'entre gens bien nés la querelle elle-même est décente, que la rupture n'admet pas l'outrage. Le monde ment. L'astuce impure a ses grossièretés par où finalement elle se trahit. La boue des cœurs humains remonte et trouble tout dans ces luttes dernières, dans ces secousses où de factices passions se dépouillent et s'avouent. L'égoïsme de la nature sensuelle se produit hideusement, soit qu'il bouillonne en écume de colère, soit qu'il dégoutte en une lie lente et glacée. On arrive, au tournant des pentes riantes, à des fonds de marais ou à des sables. »

Voyez ce grand paysage largement et sobrement peint avec une si remarquable certitude de vision : <( Mais au moment ou j'écrivais ceci, voilà, comme pour répondre à mes doutes, que le cri « terre ! » s'est fait entendre. Je viens de

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monter sur le pont ; après les premiers sommets aperçus, une rade d'abord effacée, bientôt distincte dans sa longueur, s'est découverte aux yeux ; les points noirs ou brillants des vaisseaux émaillant cette baie immense nous sont apparus. Le plus haut mont de la rive a revêtu peu à peu sa foret ; puis les collines inégales se sont ombragées à leur tour, et, à un certain tournant doublé, nous sommes entrés dans la baie de New- York. »

Madame de Couaën étant morte, M. de Couaën, après avoir subi les banalités obligées en pareil cas, rompt son silence : « Mon cher Amaury, j'ai résolu de faire élever et entretenir un phare à l'endroit de la chapelle Saint-Pierre. C'est un lieu assez dangereux ; des pêcheurs s'y brisent souvent... « C'était la première fois que je l'entendais se soucier ainsi des pêcheurs naufragés de la côte ; il me sembla saisir comme un bruit lointain d'eaux filtrantes dans les entrailles du rocher. »

Surtout au point de vue du nombre et de la concordance parfaite, selon moi, des sonorités verbales avec la pensée, lisez ceci encore : « Ce sentiment mélancolique et affaibli que je vous ai dit éprouver autrefois quand je m'en rêverais le soir, à travers les vastes places et le long des quais blanchis de la lune, je ne le retrouvai piu^

dès lors, mon ami. Le pont de fer où j'avais passé dans l'après-midi, triomphant et bruyant et sonnant du pied comme Capanée, me revoyait le soir tête baissée, traînant mes pas avec une âme aussi en déroute et anéantie que celle de Xerxès quand il repassa l'Hellespont. La sérénité de 1 air, 1 écharpede vapeur du fleuve mugissant, la ville dans sa brume de pâle azur, tout cet éclat sidéral qui ensemençait sur ma tête les champs de l'infini, tout n était pour moi qu'une fantasmagorie accablante dont le sens m'échappait ; ma terne prunelle ne voyait dans cette légion de splendeurs que des falots sans nombre, des lanternes sépulcrales sur une voûte de pierre. »

Ce style poétique que Chateaubriand avait enseigné aux jeunes gens de son temps ne fut pas toujours une si mauvaise discipline, en certaines mains, et l'on ne peut pas dire tout à fait du grand « sachem » que son style a gâté quiconque l'a suivi.

La jeunesse de Sainte-Beuve est une aventure romantique.

« Ma vie eût été toute différente si je n'avais pas eu cette aventure de jeunesse », c'est ce que tout le monde dit ou presque tout le monde. Ce n'est pas tout à fait exact. Il faut dire seulement : « Ma vie n'aurait pas été tout à fait la même si je n'avais pas eu cette aventure. » C'est le cas de Sainte-Beuve.

Il était né très classique avec, plutôt, quelques tendances vers le réalisme. Il était né avec un esprit très net, très précis, très scientifique, avec le goût du réel et de l'exact, et le romantisme n'est pas autre chose en son fond que le désir d'échapper au réel et de s'évader du réel.

Il était né avec une vue volontiers bornée et restreinte et aussi peu de tendances que possible à la métaphysique d'une part et à Tidéalisme de l'autre ; ses premières croyances avaient été

celles des matérialistes ou, si vous aimez mieux, des sensualistes du xviii^ siècle.

Ajoutez quelques inclinations épicuriennes, le goût des livres, le goût des petits repas agréables, le goût des petites promenades parmi des paysages modérés, gracieux, sans véhémences et non déclamatoires, le goût de la conversation des femmes et de l'épiderme féminin. Il ressemblait à Théocrite un peu, à Horace, à André Chénier, à Parny, à Mérimée et à Stendhal, mais plus poète que ces deux derniers, et voilà, pour se servir d'une de ses formules, sa famille d'esprit.

Au xvii'' siècle il aurait vécu la vie d'un Maucroix avec un peu moins de nonchalance et n'aurait pas aimé La Fontaine moins que Maucroix lui-même ne l'aima, et il aurait estimé infiniment Boileau, trouvé Racine un peu shakespearien, mais écrivain admirable, et Corneille beaucoup trop dans le goût espagnol.

Au XVIII* siècle, il se fût trouvé très à l'aise, ne croyante rien, si ce n'est à l'excellence littéraire et scientifique des Bénédictins, goûtant Bernis et Dorât, trouvant Voltaire très spirituel, mais bien turbulent, et Rousseau bien doué, mais un peu ridicule.

Il est possible que sous la Révolution il eût été guillotineur, parce que la Révolution a donné

à une foule de gens des caractères absolument opposés à leur complexion naturelle et que c'est l'époque, comme a dit, je crois, Bonald, où de grandes choses ont été faites parde petits hommes et de grands crimes par des hommes très doux ; mais, précisément pour cela ce qu aurait été un homme sous la Révolution ou ce qu'il y a été, ne compte pas pour ce qui est de se rendre compte de son caractère.

Il eut seize ans en 1820 Chateaubriand avait ébranlé très fortement un certain nombre d'esprits L'éloquence a un très grand pouvoir sur les hommes ; l'harmonie des phrases est une musique qui les enivre et ils suivent presque en aveugles les concerts des corybantes. L'éloquence amène même à partager les idées générales et les sentiments des orateurs, et beaucoup de Français furent romantiques, vers 1820, sans avoir le moins du monde la mentalité romantique et uniquement parce que Chateaubriand écrivait bien.

D'autre part, les successeurs et héritiers de Voltaire ou ceux qui se donnaient pour tels étaient bien faibles, et il n'y avait pas grand honneur à être des leurs ou leurs disciples ; il y avait en 1820 un certain ridicule à être classique.

Le romantisme avait pour lui et de n'être pas

la mode d hier, ce qui est immense, et d'être très brillant et d'être assez fort. « Ce n'est pas toujours par bravoure que les hommes sont vaillants, ni par chasteté que les femmes sont chastes », ni par romantisme que les jeunes gens sont romantiques, et c'est pour beaucoup de raisons étrangères au fond des choses que beaucoup de jeunes gens de France furent romantiques en 1820, et Sainte-Beuve fut du nombre.

Ajoutez à cela que tout n'était pas factice, circonstanciel et de mode ou d'influence dans le romantisme de Sainte-Beuve. Il était très pauvre, très laid, assez chétif et avait, comme aussi bien il l'a gardée toute sa vie, cette timidité qui aggrave toutes ces imperfections au lieu de cette bonne effronterie qui, en vous empêchant de les sentir, les annule.

Il était donc désespéré de naissance et il était prédisposé, sinon à tout le romantisme, du moins à cette partie du romantisme, qui n'est pas la meilleure, qui consiste à être, comme dit Musset, « grognon, sombre et mystérieux » ; il était prédisposé au romantisme élégiaque et atrabilaire. Il aurait inventé Sénancour s'il n'eût pas existé, et la preuve, c'est que c'est lui qui, précisément, l'a inventé en 1832.

Sainte-Beuve était donc classique, réaliste, positiviste et voltairien tout au fond, — roman-

tique par mode, influence des entourset éblouissement, — romantique encore, un peu, par quelques-unes de ses prédispositions naturelles.

Or là-dessus, les circonstances veulent qu'il rencontre Vigny, Lamartine et Hugo.

Et je sais bien qu'il rencontra d'autre part Villemain et Patin ; mais Villemain ne trouva pas ses vers bons, et l'intimité par conséquent ne pouvait aller bien loin, et Patin ne paraît pas avoir répondu très vivement aux avances que Sainte-Beuve lui fit.

Donc il rencontra Lamartine, Vigny et Hugo ; Lamartine, qui se montra très accueillant, très sympathisant et, comme avec tout le monde, du reste, très confidentiel ; Vigny, qui fut plus «secret» et que Sainte-Beuve plus tard, pour différents motifs assez difficiles à débrouiller, devait détester, mais qui, d'abord fut agréable et doucement séduisant ; Hugo enfin, je veux dire surtout, qui le premier lut ses vers et qui les trouva très beaux.

Sainte-Beuve fut comme étourdi du bonheur d'avoir Hugo pour ami. Ce fut sa gloire et son rayon et le rêve étoile dans lequel il marchait tout vivant. Il y a à louer qui vous loue un plaisir dans lequel on ne peut pas, Dieu merci, du reste, distinguer ce qui est d amour-propre de ce qui est désintéressé, un plaisir mêlé de grati-

tude et du sentiment que l'on inspire de la gratitude, un plaisir où il y a de 1 espérance et par conséquent un plaisir mêlé de l'attente d'un plaisir, enfin un plaisir à n'y rien souhaiter.

Sainte Beuve vécut dans cette joie un peu plus de deux ans et se crut romantique sans qu'il y manquât rien.

A cela s'ajouta son amour pour M""" Hugo, qui d'abord, comme il arrive souvent ne fit qu'augmenter 1 affection de Sainte-Beuve pour Hugo luimême ; qui, tant qu'il ne crut être et ne voulut être qu une amitié vive et profonde, réunissait dans un sentiment de commune sympathie le mari et la femme et mettait dans Sainte-Beuve comme une dévotion à 1 égard de cette maison et de ce foyer. Sainte Beuve fut pendant deux ans environ un Amaury, et c'est-à-dire qu il eut une période et une crise de mysticisme sentimental.

C'était, je l'accorde, un sentiment volontaire. Mais on se tromperait fort, d abord en se refusant à croire qu'il y ait des sentiments volontaires, ensuite en estimant qu'ils sont très légers et superficiels. Ils ne sont pas durables, sans doute ; il n'y a de sentiments durables que ceux qui ont leurs racines dans notre tempérament ; mais ils sont forts, précisément parce qu'ils sont volontaires, précisément parce qu ils sont l'effet

d'une exaltation de la volonté. La volonté est une passion elle-même ; elle est un désir violent de vaincre en nous d'autres désirs et elle a tout l'emportement des passions, des ou/res passions. C'est pour cela qu'un sentiment est quelquefois d'autant plus fort qu'il est faux, d'autant plus violent qu'il est une erreur : on ne l'a pas ; mais on veut tant l'avoir, on désire si ardemment l'avoir qu'on l'a pour quelque temps à l'état aigu ; on est plus fougueusement ce qu'on veut être que ce qu'on est.

C'est ainsi que Sainte-Beuve fut pendant quelque vingt mois un mystique sentimental d autant plus ardemment que c'était certainement ce qu'il y avait de plus contraire à sa nature. Il les a connus, lui, les fameux « amours de tète » de 1630!

Dès lors, pour un temps, l'éblouissement devint la fascination et il fut romantique « par l'effet d'un charme », comme il a dit plus tard, ce qui signifie, dans notre langue d aujourd'hui, laquelle est moins bonne, qu'il fut envoûté de romantisme et que ce fut une sorte de suggestion.

Dès lors, il adopta tout du romantisme : la littérature confidentielle, la mélancolie, la désespérance, la méditation religieuse, tout même un peu de moyen âge, tout, même l'imitation des

littératures étrangères, tout excepté l'exotisme, à quoi je ne vois pas qu'il songe un instant.

La littérature confidentielle est partout dans ses œuvres poétiques et dans ses romans ou nouvelles, et de tous les poètes de cette époque, c'est peut-être lui qui a parlé le plus de lui-même.

La désespérance s'étale dans le lugubre Joseph Delorme et la mélancolie dans les Consolations et les Pensées d'août.

La méditation religieuse revient comme un refrain, avec cette particularité qu'elle n'est jamais chrétienne, tandis qu'elle l'est toujours dans Chateaubriand et souvent dans Victor Hugo ; mais qu'elle est toujours déiste comme dans Lamartine. Dans Volupté même c'est la pensée de Dieu qui remplit Amaury et les réflexions morales des philosophes chrétiens plutôt, bien plutôt que la religion chrétienne proprement dite.

Et Sainte-Beuve a aussi rêvé un peu de vieux monastère et de tour ogivale.

Et il a encore traduit ou imité beaucoup de poèmes anglais et allemands, Coleridge, AYordsworth, Lamb, Bowles, Schlegel, Uhland, Ruckert, Kerner, etc.

Il s'est même donné un style tout romantique, c'est-à-dire tout en images, tout en comparaisons, en métaphores, en allégories et en symboles.

tout en phrases nombreuses aussi ou qui veulent l'être et prétendent rivaliser de mélodie ou d'harmonie avec le vers.

Mais, notez ce point, à travers tout ce romantisme, le vieil homme subsistant, plutôt l'homme inné, Sainte-Beuve, tantôt écoutait sa muse familière et humble qui n'était pas « l'odalisque brillante » et peignait un intérieur pauvre, une jeune fille simple, naïve et à l'ancienne mode, un paysage des quais, des quartiers tristes ou de la banlieue ; tantôt il écrivait soit à Villemain, soit à Patin, une épîtredans le genre, absolument, de Boileau, de Fontanes ou d'Andrieux, et cela, je crois bien, était son repos, le rôle quitté, le masque jeté, la robe de chambre mise et le retour au naturel et à son naturel.

Cependant il était romantique ou croyait l'être et à le croire l'était en effet dans une très grande mesure, et il eut l'ambition, parfaitement légitime de sa part, d'être un professeur de romantisme.

Il sentait que les romantiques avaient besoin, en effet, d'un professeur, étant peu instruits, n'ayant pas de doctrine très nette, ne répétant guère que ceci, — que disent toutes les écoles nouvelles, — qu'il faut revenir à la vérité, et ignorant qu'il y a une vérité artistique qui est la fidélité à un certain point de vue, à une certaine conception gêné-

raie, mais que du reste toutes les écoles s'écartent, chacune à sa façon, de la vérité proprement dite, c est à-dire du réel tout cru, et que c'est précisément parce que toutes s'en écartent que chacune, en arrivant, déclare qu'il y faut revenir et croit y revenir elle-même.

Il croyait donc, avec raison, que les romantiques n'avaient pas de doctrine, qu'ils allaient, simplement, devant eux, chacun selon ses forces, sur la route que Chateaubriand avait ouverte et frayée, et qu'au moins une direction générale leur était nécessaire, et il se fit le directeur d'esprits de la nouvelle école.

Il lui chercha d'abord des ancêtres, ce que toute école nouvelle aime à faire, surtout en France, pour prouver qu'elle n'est pas une fantaisie et qu'elle aussi est traditionnelle. Ronsard se réclama des anciens d'abord et ensuite du Roman de la Rose et de Lemaire de Belges, ne honnissant que l'école immédiatement antérieure à la sienne. L'école de 1660 se réclama des anciens d'abord et ensuite de Malherbe et Racan, ne honnissant que l'école immédiatement antérieure à elle. Sainte-Beuve crut trouver les ancêtres des romantiques de 1825 chez les ronsardistes d'une part et d'autre part chez André Chénier.

J'ai assez insisté sur cette erreur pour n'y pas

revenir longuement, mais je fais seulement sur cette affaire deux dernières réflexions.

La première, favorable à Sainte-Beuve, est que tout grand poète ayant forcément quelque chose du romantisme et par exemple, plus d'imagination que Colardeau, l'erreur de Sainte- Beuve est relativement facile et relativement naturelle et qu'encore est-il que, comparé à Saint-Gelais, Ronsard est un romantique et romantique André Chénier comparé à Bernis.

Emile Deschanel ayant fait la gageure « d'extraire du romantisme des classiques >', comme a dit M. Jules Lemaitre. procéda ainsi : j appelle romantique tout ce qui est beau ; ceci posé, je vais trouver beaucoup, mais beaucoup de romantisme dans les classiques. A quoi il réussissait le mieux du monde.

A peu de chose près, Sainte-Beuve procédait ainsi ; mais il n'avait pas complètement tort parce que ce qu'il appelait romantique c'était, non pas tout ce qui était beau, mais tout ce qui était brillant, demi-erreur seulement ; et, parce qu'il trouvait beaucoup de brillant dans Ronsard, dans Joachim du Bellay et dans André Chénier, il les déclarait romantiques.

Mais ma seconde remarque, moins favorable

à Sainte-Beuve, est qu'il trouvait un parentage entre les romantiques de 1825 et les ultraclassiques de 1550 et André Chénier et que cette idée ne fût jamais venue à un homme qui eût un instant considéré que les classiques de 1550, toutpénétrés d'antiquité, sont au tond des païens (sans le savoir), et qu'André Chénier est un athée, et que les romantiques de 1825 sont des chrétiens, et que cela suppose et signale une différence radicale.

Et cela l'eût conduit à chercher les caractères de fond et non de forme de l'école classique et de l'école romantique et à voir entre elles des différences de fond beaucoup plus importantes et considérables que les quelques ressemblances superficielles qui peuvent exister entre Ronsard, André Chénier et Victor Hugo.

Remarquez que le Génie du christianisme ne laisse pas de contenir au moins une grande partie du romantisme et que Sainte-Beuve était en opposition avec le Génie du christianisme. Chateaubriand recommandait d'abandonner cette littérature classique, humaniste, antiquisante qui, somme toute, était à fond païen et recommandait de chercher la poésie contenue dans les croyances chrétiennes et dans la mentalité chrétienne et dans les croyances chrétiennes ; Sainte-Beuve tout au moins recom-

mandait comme guides et maîtres des hommes qui avaient eu des croyances chrétiennes très faibles et dont l'imagination au moins, et peutêtre la sensibilité elle-même, avaient été dominées par l'idéal mythologique.

Et donc si le romantisme était issu en partie au moins du Génie du christianisme, à certains égards au moins entre Romantiques et Sainte- Beuve, on était loin de compte.

Tant y a que Sainte-Beuve donna avec une certaine précision aux Romantiques une doctrine qui peut se résumer à peu près ainsi : N'imitez pas les anciens, ou très peu ; n'imitez pas Voltaire, les sous-classiques du xviii* siècle et les arrière-soLis-classiques de 1800-1820 ; respectez, mais n'imitez pas beaucoup les grands maîtres du Xvii^ siècle ; imitez Ronsard et André Chénier ou plutôt soyez dans leur état d'esprit et dans leur méthode générale ; art et guides sont là.

Or, en déduisant cet art poétique, il tournait presque le dos à ceux qu'il voulait conduire et s'il s'en aperçut et quand il s'en aperçut... mais cela viendra plus tard.

Sa liaison avec M"'^ Victor Hugo devenant moins séraphique le mit, relativement à Victor Hugo, dans la situation de tout homme qui aime la femme d'un mari, qui trouve le mari

gênant et qui par conséquent ne peut pas souffrir le mari II trouva Victor Hugo jaloux, despotique, égoïste, orgueilleux et « grossier ». Le romantisme baissa d'autant dans son estime. On n'aime point les idées générales d un homme que l'on n'aime point : encore moins on aime le talent d'un homme qu'on déteste. Amaury ayant fini par trouver M. de Couaën un peu gênant, fut tout de suite un peu moins royaliste que M. de Couaën, et un peu moins royaliste qu'il n'avait été lui-même, et fit presque à M. de Couaën 1 éloge de Buonaparte.

Sainte-Beuve fut moins romantique en 1832 qu'en 1830, en 1834 qu'en 1832 et en 1837 qu'en 1834, et quand il eut rompu avec M"^ Victor Hugo elle-même et qu'il eut écrit dans son journal personnel : « je la déteste » et qu'en somme il les détesta tous les deux, « le charme » fut rompu et il ne fut plus romantique du tout, d'autant plus qu'en cessant de l'être, il revenait au fond même de sa nature.

Ajoutez ceci : Les romantiques en 1830, ayant évolué politiquement depuis quelques années, n'avaient pas réussi seulement au point de vue littéraire, ils avaient réussi au point de ^ ue politique. Ils étaient pour la plupart assez bien en cour, déclaraient, sur la parole de Victor Hugo, que le romantisme c'était le libéralisme en

littérature et étaient dans le succès ou sur le chemin du succès. Sainte-Beuve restait très pauvre et très dénué, vraiment près de la misère, n'obtenant qu'une petite place de bibliothécaire, et sa jalousie à l'égard de ses anciens coreligionnaires littéraires, dont il s'était même fait le coreligionnaire religieux, devint assez vive. Un des ennemis de l'amitié, c est le succès des autres, et l'on n'est plus guère, de cœur et d'àme, d'un camp où votre ami est devenu général et où l'on est resté petit officier. Le succès des romantiques refroidit Sainte-Beuve à l'égard du romantisme lui-même.

Chose curieuse : il crut même, à cette époque, le romantisme mort. Il le déclara et le crut mort pour s'excuser de le quitter. Quele romantisme fût fini à partir de 1830, c'était une idée fixe de Sainte- Beuve. Notez que ce n'était pas vrai sans doute et que le romantisme est une mentalité qui dure toujours, et actuellement elle dure encore ; mais que vraiment il y avait du vrai, et que c'était exact en un certain sens. En 1830, le romantisme était mort comme parti compact ; il était mort pour ce qui était de la cohésion. Le parti classique étant définitivement vaincu, le romantisme n'avait plus à se tenir serré et ramassé contre l'ennemi et il se dispersait ; et d'autre part le fait que quelques-uns de ses membres

étaient entrés soit dans l'administration, soit dans les assemblées politiques, contribuait à le disséminer. Il y avait donc quelque chose de vrai dans cette idée qu'en 1830 le romantisme avait cessé d'être. Le romantisme n'avait pas cessé d'être, mais l'armée romantique n'existait plus parce que la bataille romantique était finie.

Mais il y avait ceci surtout dans cette idée de Sainte-Beuve qu'il croyait le romantisme fini parce qu'il n'en était plus. Quand on quitte un journal, on croit toujours qu'il a perdu vingt mille abonnés. Sainte-Beuve fixa la date de la mort du romantisme au moment où, comme romantique, il était mort lui-même.

Et enfin je crois fort quà s établir professeur de romantisme et à donner leçons d'art romantique, Sainte-Beuve s'était aperçu lui-même peu à peu à quel point il ne l'était pas et que c'est à cela surtout que son apostolat romantique lui a servi. Il a visé Ronsard et André Chénier comme les romantiques d'autrefois et comme les ancêtres et les maîtres des romantiques du xix^ siècle, à cause et uniquement, en vérité, de certains points de technique et de quelques ressemblances techniques, très superficielles, entre les uns et les autres. Il n'a pas vu, ou n'a pas voulu voir les différences pro-

fondes qui existaient entre les humanistes, qu'ils s'appelassent Ronsard ou André Chénier et les romantiques, qu'ils s'appelassent Théophile de Viau, Cyrano de Bergerac, Saint-Amant, Vigny, Lamartine ou Hugo. Il n'a pas \'u la différence entre le goût de la vérité et de la mesure et le goût de la fantaisie débridée et de l'imagination vagabonde ; il n'a pas vu la différence entre le goût du vrai et le goût de l'exagération ; mais précisément il est à croire, intelligent comme il l'était, qu'à creuser cette question il a fini par s'aviser de ces différences mêmes ; qu'à force d'inviter les romantiques à être semblables à Ronsard et à André Chénier il s'est aperçu que fondamentalement ils ne l'étaient point du tout et que logiquement ils ne pouvaient pas l'être ; et il est à croire encore qu'à force de donner des leçons de romantisme à base de classicisme, qui, du reste, n'étaient pas suivies du tout, il s'est avisé que lui-même était classique essentiellement.

C'est ce que je ne vois point qu'il ait avoué ; mais ce que je ne doute point du tout qui ne se soit produit.

Il y a eu là quelque chose d'analogue à ce qui est arrivé à Sainte-Beuve dans ce que j'appellerai l'affaire de Port-Royal. Sainte-Beuve, vers 1828-1835, s'est cru religieux, chrétien je n'en

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sais rien et j'ai dit que je ne le croyais guère ; mais enfin il s'est cru religieux. Cela l'a mené, comme on le voit assez par beaucoup de ses vers et par Volupté, à étudier très sérieusement et délicieusement Bourdaloue, Nicole, Pascal, et cela l'a conduit à s'attacher curieusement à la plus grande école chrétienne qui se soit élevée en France depuis le moyen âge, au Jansénisme. Il a passé une dizaine d'années dans le Jansénisme, commençant par l'aimer de tout son cœur et finissant le grand ouvrage qu'il lui a consacré par une profession de foi non seulement antijanséniste, mais encore sensiblement antireligieuse. Il avait senti son fond permanent à se heurter contre des idées, des sentiments et des états d'esprit vers lesquels il avait commencé par être attiré et par lesquels il avait commencé par être séduit, et la réaction avait été en raison et des premières sympathies et du travail même auquel il s'était livré pour bien entendre les doctrines. Certains esprits, et Sainte-Beuve en est certainement, vous diraient : « Il faut entrer profondément, intimement, dans les partis, dans les sectes, dans les doctrines ; cela est merveilleux à vous en détacher, w

Ce qui s'est produit en Sainte-Beuve pour Port-Royal s'était produit exactement en lui

pour le romantisme. Le romantisme, pour le Sainte-Beuve de 1837 environ, était mêlé du souvenir de Vigny, qui, très probablement, l'avait blessé par quelque hauteur, comme il en a blessé tant d'autres ; du souvenir de Lamartine, qui ne l'a jamais blessé et qu'il a toujours aimé, mais qui encore, littérairement, oratoirement, politiquement, avait décidément trop réussi à partir de 1830 ; du souvenir de Hugo, qui, d'une part, avait montré des exigences énormes pour ce qui était d'être loué, insatiable de glorifications et impatient de toute réserve, et qui d'autre part, dans le duel entre le mari et l'ami de la maison, avait, après tout, en définitive été le vainqueur ; du souvenir de M"" Hugo enfin, envers qui il aurait dû être reconnaissant, car elle avait été pour lui inspiratrice de poèmes intéressants et du meilleur d'un beau roman, et à laquelle, de fait, il pardonna complètement plus tard ; mais encore qui, à un moment donné et assez cruellement, ce semble, l'avait chassé.

Cette réaction contre son idéal de jeunesse alla très loin, plus loin qu'on aurait pu croire ; car remarquez bien que Sainte-Beuve, non seulement devint ou redevint classique, classique à la grande manière, qui consiste à regarder Montaigne, Malherbe, La Fontaine,

Racine et Molière comme de très grands hommes et Boileau comme un homme très intelligent ; mais devint petit classique, à la rencontre et souvent, admirateur des petits poètes du xviii^ siècle et de l'empire, pour lesquels on peut croire que, vers 1825, il n'avait que du mépris. La passion a deux effets : le premier de vous faire trop aimer son objet, le second de vous le faire trop détester et de vous faire beaucoup trop aimer son contraire.

Plus généralement et pour sortir de cette question de Sainte-Beuve romantique, puis antiromantique, ce qui est resté dans Sainte- Beuve de la jeunesse de Sainte-Beuve et le retentissement, en un sens ou en un autre, de la jeunesse de Sainte-Beuve sur tout le reste de sa carrière me paraît ceci.

D'abord il resta très voluptueux. Ces choses sont d'innéité et il va sans le dire que Sainte- Beuve était voluptueux de naissance ; mais, de plus, il n'est pas sans conséquence d'avoir à vingt-quatre ans été éperdument amoureux d'une femme très belle, d'avoir eu pendant sept ou huit ans l'esprit hanté de sa beauté, d'avoir cherché des consolations à ses rigueurs ou des dérivatifs aux fougues fouettées par Timpossibilité de l'avoir, dans de multiples amours de

rencontre ; et de tout cela on n'est pas sans garder certaines habitudes sensuelles que l'on aurait peut-être eues sans cela, mais que, cela ayant été, il est encore plus certain qu'on doit avoir.

Volupté se termine pour les convenances et d'une façon, du reste, qui n'est pas absolument invraisemblable, par l'entrée d'Amaury dans les ordres ', mais elle se terminerait beaucoup plus vraisemblablement encore par la chute définitive d'Amaury dans la vie sensuelle.

De ces habitudes libertines et des conséquences du libertinage Sainte-Beuve a fait dans Volupté un tableau que j'ai cité et qui est très accusateur contre lui-même. Je dois dire qu'il l'est même trop, Sainte-Beuve ayant eu cette faiblesse de caractère qu'il dit qui est une conséquence du libertinage, mais ne l'ayant eue que dans certaines limites et, sans avoir jamais été un héros de la volonté et de la fierté, n'ayant jamais été un caractère vil.

Sainte-Beuve, secondement, resta très vain et très fat, sournoisement vain et insidieusement fat, mais l'un et l'autre extrêmement. Très flatté d'avoir été aimé — car de quelque façon qu'il l'ait été, il le fut — par une des femmes les plus belles de son temps et qui portait au front une auréole de gloire conjugale, c'est de mille façons

indirectes, obliques, sinueuses, tournantes, ou au contraire trop directes, qu'il a informé ses contemporains et la postérité de cette bonne fortune, ou que, de façon plus générale, il a fait entendre à ses contemporains et à la postérité qu'il avait été de ceux à qui les femmes les plus exquises ne résistent point.

Il est remarquable que. par exemple, Musset n'a chanté que ses insuccès en amour, que les trahisons dont il a été victime, que « la femme à l'œil sombre » ou « la morte « et ne nous ait nullement entretenus du Don Juan qu'il a été jusqu'à la fin. et que ce soit Sainte-Beuve qui se soit posé en ancien Don Juan pendant à peu près toute sa vie.

Tant y a que cette affectation répétée et que cette insistance en pareille affaire n'est pas quelquefois sans un certain ridicule.

Ce qui est resté encore dans Sainte-Beuve de la jeunesse de Sainte Beuve, c'est — chose beaucoup moins désobligeante mais un peu critiquable encore — le goût qu'il avait des histoires de femmes etlegoût qu'il avait pour les ouvrages des femmes. La fameuse question : « A-t-il aimé ? Comment a-t-il aimé ? » qu'il se pose toujours, de quelque homme qu'il ait à parler, est comme un pli qu'il a contracté dans sa jeunesse, et il faut convenir que cette préoccupation a pour

effet d'encombrer un peu ses meilleurs articles en raison derimporlance exagérée qu'elle a à ses yeux.

On sait assez quelle admiration j'ai pour les Causeries du lundi et pour les Nouveaux Lundis, et cela n'est pas en cause, mais ils apparaissent trop de temps en temps comme les mémoires galants de trois siècles.

Pour ce qui est des livres de femmes, on peut dire que Sainte-Beuve était toujours désarmé quand il s'agissait d'un ouvrage parti d'une plume féminine, qu'il ne retrouvait plus son goût pour en parler et qu'il a prétendu nous faire admirer, et qu'il a admiré peut-être, des pauvretés dont il n'aurait même pas voulu parler si c'eût été un homme qui les eût écrites. Les femmes auteurs ne peuvent pas imaginer ce qu'elles ont perdu à la disparition de Sainte- Beuve; on n'est plus que juste pour elles, et ce sera ainsi tant que Sainte-Beuve sera mort. Il est des jurés qui ne peuvent pas condamner une criminelle ; Sainte-Beuve a été le juge inépuisablement indulgent pour les crimes littéraires des femmes.

De la jeunesse de Sainte-Beuve il est resté encore dans Sainte-Beuve beaucoup de jalousie à l'égard des grands génies littéraires, surtout poétiques, et beaucoup de jalousie surtout à l'é-

gard des hommes de lettres qui avaient été aimés des femmes. Sainte-Beuve a mis pour épigraphe à un de ses articles : « Ne despicias minores », et ce n'est pas un mauvais conseil ; mais sa conscience aurait dû lui dicter : « Ne, per invidiam, majores déprimas. »

Il faut lui rendre cette justice que ce n'est pas seulement par envie qu'il n'a pas rendu pleine justice aux géants de la littérature et qu'une certaine impuissance y a été pour quelque chose : le très grand génie littéraire je ne dirai pas échappe à Sainte-Beuve, mais le dépasse en partie, et très sagace sur certaines de ses parties, et non les moindres, encore est-il qu'il n'en peut pas faire le tour.

Il ressemble un peu à son cher Fontenelle, que je mets très haut moi-même, mais enfin dont je crois bien avoir dit : « Il est inimitable à apprécier M. Morin, mais, sur Leibniz et Newton, je suis sur le point de le trouver un peu faible. »

Il y a de cela dans Sainte-Beuve et par conséquent il n'est pas coupable.

Cependant il est visible ou probable qu'il y a un peu de jalousie. On croit comprendre qu'il n'a pas tout à fait pardonné aux grands écrivains de son temps d'avoir réussi un peu plus que lui. Il n'a pas été tout à fait juste pour Stendhal, pour

Balzac, pour Victor Hugo, pour George Sand, quoiqu'il l'ait toujours aimée, pour Vigny ; et combien il a mis de temps, en vérité, pour trouver ou pour dire qu'Alfred de Musset avait du talent !

Pour ce qui est des hommes de lettres qui ont été aimés des femmes, la jalousie est visible et elle éclate. Il a détesté Benjamin Constant au delà de toute mesure sans qu'on en puisse découvrir une autre raison ; il a été froid pour Alfred de Musset très probablement pour cela ; lui qui abonde en confidences voilées ou même nues sur ses anciennes amours, il reproche leur fatuité aux autres et il fait dire à une jeune fille lisant les Confidences de Lamartine : « Mais savez-vous bien que ce Monsieur est un fat ! » On sent ici la plaie secrète, ou, si l'on veut, comme il aimait à dire, « la gerçure ».

C'est cela, avec la passion de la vérité, si votre charité y tient, qui l'a fait revenir, et de loin, sur Chateaubriand. L'idole de sa jeunesse, à mesure que ses amours, qui ne se peuvent comparer en qualité comme en nombre qu'à celles de Zeus, étaient plus connues, lui est devenue de [plus en plus antipathique et a fini par être ce que l'on voit qu'elle est dans Chateaubriand amoureux et dans Chateaubriand et son groupe littéraire. Pourquoi aussi tant de marquises dans la

vie d'un homme, et cela se peut-il souffrir ?

Mais ce qui est resté leplus dans Sainte-Beuve de la jeunesse de Saint-Beuve, ou plutôt ce que la jeunesse de Sainte-Beuve a, je crois, infiniment développé en lui, c'est la sagacité de moraliste et d'historien. Aucun doute que cette finesse, cette pénétration, il ne les eût de naissance, sans quoi rien ne les lui eût données ; mais voyez comme il est vraisemblable que le temps où il a vécu, le monde où il a vécu, la façon dont il a vécu ont extrêmement développé ces qualités de son esprit.

Il est très habile à démêler, à débrouiller le caractère, l'esprit général d'un temps et aussi les nuances de cet esprit, à faire ce que, par imitation du mot psychologie des peuples, j'appellerai psychologie des siècles. Innéité mise à part, le temps où il a vécu jeune, l'époque où il a eu 1 âge des fortes impressions est pour beaucoup dans cela.

Car 1820-1835 est un temps extrêmement instructif en ce qu'on y peut voir et étudier plusieurs types d'hommes essentiellement différents. Vous avez là sous les yeux les survivants de l'ancien régime, qui ne sont pas si vieux, qui ont de soixante à soixante-dix ans et qui sont ou des doctrinaires rigides et moroses de la monarchie absolue, des hommes qui (le mot est historique,

il a été dit souvent en 1814) veulent « l'ancien régime avec ses abus» ; des hommes enfin comme M. de Couaën ; — ou des hommes restés incurablement légers, étourdis, aventureux et gens de risque comme... comme Sainte-Beuve aurait bien dû en mettre quelques-uns dans Volupté pour faire grouiller son roman, et comme il me semble que M. de Polignac en était un.

Vous avez là sous les yeux les hommes de l'Empire, éblouis du rêve impérial, restés conquérants et conquistadors, <■<■ ivres d'un rêve héroïque et brutal », croyant à la revanche de demain, à l'Europe en proie, au monde redemandé et repris, décisifs, décisionnaires, affirmatifs, autoritaires et cassants.

Vous avez là sous les yeux les hommes et les femmes de la bourgeoisie nouvelle, les hommes qui se sont enrichis sous l'empire comme fournisseurs devivres aux armées, banquiers, financiers, intendants militaires, agioteurs, sans moralité, sans idéal ; leurs femmes, filles d'hommes de leur monde, sont des M"'^ R... coquettes, curieuses d'amour, sans préjugés, prudentes pourtant et qui attisent sans se brûler. Remarquez que M™« R... est M^^^ R... et non pas M™^ de R...

Vous avez là sous les yeux des révolutionnaires mystiques et des mystiques révolution-

naires, des Lamennais, mêlant l'amour ardent du peuple à l'amour ardent d'un christianisme populaire, démocratique et démagogique.

Vous avez là des romantiques chrétiens ou déistes chez qui la religion est une forme de la beauté et qui rêvent d'art religieux et de religion artistique, si bien qu'au moins par certains côtés ce sont des hommes du moyen âge.

Cette époque présente des spécimens de toutes les époques, y compris même l'antiquité impériale. Le beau moment pour comprendre l'ancien régime, la Révolution, l'empire français, l'empire romain et Virgile, le xviii^ siècle, l'époque de Lawetles hérésies ! C'est à cette époque que sont nés les premiers historiens duxix^ siècle et qu'ils devaient naître, et c'est à cette époque que naissait à la vie intellectuelle Sainte-Beuve, qui devait toute sa vie être historien moraliste, qui devait toute sa vie faire de la psychologie des siècles, qui devait inventer l'histoire littéraire considérée comme histoire morale des nations, qui devait, défaut de sa qualité, verser un peu trop dans l'histoire littéraire anecdotique, comme certains historiens versent dans la petite histoire, et qui devait de plus en plus, vers la fin de sa vie, se ramener à être uniquement historien.

Ce qui est resté de la jeunesse de Sainte- Beuve, c'est surtout sa curiosité et sa sagacité de psychologue et de moraliste. Il eut toujours peu de profondeur philosophique et le plus souvent il ne se mêle point du tout d'entendre les philosophes grands et petits, et quand il s'y risque il est faible et il est fuyant. Mais c'est un moraliste analyseur merveilleux.

L'a-t-on assez^ appelé confesseur ! Il l'est. lia confessé des âmes de tous les siècles avec une perspicacité et un doigté de découvreur étonnants. Il se joue au milieu des plis, des replis et des nœuds de lame. C'est qu'il était fin, c'est qu'il avait beaucoup étudié les grand confesseurs chrétiens, ceux qui confessent auriculairement et qui aussi, dans leurs sermons, confessent, du haut de la chaire, des assemblées et presque des peuples entiers', c'est aussi qu'il avait eu une jeunesse tourmentée, à lafois avide et repliée, pleine d'erreurs et aussi de réflexions sur ses erreurs, curieuse des erreurs des autres et pleine de réflexions sur les erreurs des autres.

Il n'avait presque, en lisant un roman, un poème ouune histoire, qu'à se rappeler son passé pour comprendre toute la suite des sentiments et des péripéties morales et pour en démêler les secrets ressorts. Il est Ihomme qui a le mieux compris, tout le premier, Madame Bovary, quoique

n'ayant pas, comme Dupanloup, « confessé en province » ; il a vu, encore qu'il l'ait un peu exagéré, le grand mérite delaFanni/,deFeydeau, parce qu'il a compris du premier coup la jalousie de l'amant à 1 égard du mari, alors qu'un critique, fort distingué, du reste, déclarait dans le même temps absolument invraisemblable et impossible qu'un amant, du moment qu'il était préféré au mari, put être jaloux de celui-ci.

De cette perspicacité de moraliste très averti il y a une preuve très curieuse, très significative, que M. G. Michaut a été très avisé de relever (1), mais qu'à l'époque où il écrivait il ne pouvait pas voir encore dans toute sa plénitude, et que voici :

Examinant le Dominique de Fromentin, marquant le dénouement vertueux, le trouvant en désaccord avec le reste du récit, Sainte-Beuve s'écria tout de suite : « Ce roman est une autobiographie, mais l'auteur à la fin n'a pas dit la vérité ; le dénouement n'est pas vrai ; je suis sûr que le dénouement n'est pas vrai ! »

Et il écrivit : « Ici et dans toutes les scènes déchirantes, et incomplètes de solution, qui remplissent la dernière partie du récit jusqu'à l'entière rupture, j'oserai me permettre une

(1) G. Michaut : le Livre d'amour de Sainte-Beuve.

critique. Le lecteur n'est point satisfait, la situation si bien amenée, si bien poussée jusqu'au bord extrême du précipice n'est point vidée avec une entière franchise et n'aboutit pas. Le roman n'est pas entièrement d'accord avec la vérité humaine, avec l'entière vérité telle que les grands peintres de la passion l'ont de tout temps conçue.

«Il y a un fait constant et d'observation morale: le propre de la passion arrivée à son paroxysme est de n'avoir aucun scrupule. Quand la passion est montée à ce degré chez deux êtres, elle ne marchande plus \ elle n'a aucun remords actuel. Entendons-nous bien : je ne veux pas dire que plus tard, après, au réveil, le remords ne se réveillera pas aussi en de certaines âmes ; mais, au moment où l'incendie intérieur est si ardent et attisé, ce remords est aisément étouffé et il est compté pour rien.

« Or il n'y avait que deux solutions tout à fait vraies à la situation de Dominique et de Madeleine : ou bien la chute de Madeleine, résultat de leur commune imprudence, ou bien le départ, en effet, de Dominique, trop timide et qui a usé le plus fort de sa passion déjà ancienne dans des luttes stériles ; mais alors, la vérité qu'il faudrait dire, c'est que Madeleine, chez qui, au contraire, la passion est dans son plein et à son

comble, doit lui en vouloir et le mépriser un peu de l'avoir amenée là pour reculer ensuite. Qu'avait-il à faire de soufflerpendantdes années le feu pour se dérober et s'enfuir au moment où il voit la flamme ?

« Ce Dominique, non plus, ne doit pas être content de lui et il ne saurait nous être présenté en définitive comme une manière de sage qui a triomphé de sa passion. Ce n'est qu'un amoureux faible qui a pris sa crainte pour de la vertu, sa timidité naturelle pour un stoïque effort.

« Je sais bien que l'auteur lui fait faire un léger mea ciilpa dans sa confession ; qu'il se blâme volontiers en parlant de lui-même et qu'il est porté à se déprécier tout en caressant ses souvenirs.

« C'est égal, de quelque côté quon la prenne, cette fin laisse, selon moi, à désirer ; et comme dans un certain nombre de romans vrais, mais auxquels il fallait un dénouement, je suis bien sûr quici, s'il y a quelque réalité dessous, la vérité na été suivie que jusqu'à un certain point et jusqu'à un certain endroit. »

Ainsi raisonnait Sainte-Beuve, se rappelant le long roman de sa jeunesse, se disant: « J'ai passé par là et je sais comment vont les choses », n'étant pas fâché, dans son éternelle fatuité, de le dire aussi au public, indiquant, je le dirai

entre parenthèses, que le dénouement de Volupté n'est pas vrai, et en somme faisant une analyse excellente.

Or, ce qu'il ne pouvait pas savoir au moment où il écrivait son article (ni, non plus M. Michaut au moment où il écrivait sa magnifique étude sur le Livre d'amour), on a parfaitement découvert depuis que le dénouement vertueux de Dominique esl ïaux. Sainte-Beuve, avec sa sagacité de confesseur, aidée de ses souvenirs de jeunesse, avait démêlé la vérité avec une sûreté parfaite un demi-siècle avant qu'elle fût révélée par les documents. Ceci, c'est sa planète Le Verrier.

Et (peut-être) ce qui reste dans Sainte-Beuve de la jeunesse de Sainte-Beuve, c'est son style. Pour avoir voulu être un écrivain romantique, pour avoir voulu avoir un style poétique, pour avoirvoulu, ne pensant pas par images, écrire par images, aussi pour n'avoir pas craint, pour avoir plutôt cherché, une certaine souplesse et sinuosité assez voisine de l'entortillement qui est familière aux romantiques surtout en prose et par où ils s'apparentent aux précieux — et sur la préciosité chez les romantiques, il y aurait un livre à faire, du reste difficile à faire — à cause de tout cela, quoique s'étant beaucoup débrouillé,

quoique forcé par les nécessités du journal d'aller plus droit au but et de se moins tourmenter; quoique ayant fait dire, ce qui se trouva vrai : « Il sera pressé ; il n'aura pas le temps d'écrire mal » ; cependant encore il garda toujours dans ses écritures des recherches de style imagé qui aboutissent à des images incohérentes ou au moins troubles ; et ne l'entendions-nous pas tout à l'heure encore dire : « La situation si bien amenée, si bien poussée jusqu'au bord extrême du précipice, n'est point vidée avec une entière franchise et n'aboutit pas » ? Et aussi il garda toujours, malgré d'admirables pages de pur style classique, quelque chose, souvent, de ce style tortueux, fuyant, qui se dérobe, qui se glisse en flexions laborieuses, qui n'est pas franc, qui n'est pas direct, qui n'est pas mâle et qui rappelle ce qu'il a dit, en parlant de Balzac, du corps brisé et amolli du mime antique.

La jeunesse de Sainte-Beuve a eu ses petites joies et ses grandes douleurs ; elle a eu ses travaux et ses abandonnements ; elle lui a été, pour le reste de sa vie, utile et nuisible ; elle ressemble à beaucoup d'autres ; mais elle est plus intéressante que beaucoup d'autres.

Mai 1913.

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