L ECRIVAIN EN PROSE
Comme écrivain en prose, Sainte-Beuve présente la même inégalité que comme écrivain en vers, avec cette différence que, moins gêné par les difficultés de la versification, il tombe moins bas. Mais ces mêmes défauts, syntaxe difficile et tourmentée, effort continuel pour parler en style poétique, pour exprimer sa pensée en images ; et, parce que l'image ne se présente pas nette à son esprit, style impropre, confus, brouillé ; absence, trop souvent, de limpidité de style et de franchise de style (c'est presque toujours un style cauteleux), ces défauts graves déparent des pages très travaillées, très méditées et qui ne sont pas dénuées de beautés très appréci?ibles.
Comme on sent l'effort dans cette description d'un rêve, que j'appellerai si l'on veut le rêve polygamique ! On sait qu'Amaury aime trois fe mmes ; ce sont ces trois femmes qu'il lui arrive
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de voir en rêve : « J'étais seul, par une lueur crépusculaire, seul dans une espèce de lande déserte... Trois Femmes, toutes les trois pâlissantes, sans se donner la main, s'approchaient de moi. Si je regardais l'une d'elles, elle se mettait à rougir et les autres pâlissaient davantage ; si je m'avançais vers 1 une, assez près pour lui dérober la vue des deux autres [ce qui est difïicile, à moins que les deux autres ne se touchent], ces dernières se mettaient à défaillir et à mourir; j'étais forcé de me retourner à leur plainte. Si je me replaçais au milieu sans plus m'approcher d'aucune, évitant même de les regarder en face, elles pâlissaient toutes les trois ensemble, de manière à me l'aire pâlir avec elles et à me tarir le sang de chaque veine dans leur MUTUEL évanouissement. Une lente brise, s'élevant alors des joncs et des genêts, petite, frissonnante, sèche, ayant du froid et de l'odeur de la mort, répétait à mon oreille confuse un son qui signifiait à volonté Lucy, Herminie, Amélie ; je ne savais lequel de ces trois noms m'était suggéré dans la ténuité de ce soupir et mon mal s en augmentait et tous nous nous fondions en défaillance comme après un jeûne excessif ou un philtre affaiblissant... »
Après avoir dit, et fort bien, l'allégement que lui donne sa rupture avec M'"*^ R.,
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Amaury nous dira : « Mais cette première vivacité sans but, cette blanche mousse de Vàme que l'instant du oide avait fait jaillir sètant vite évaporée, je me retrou s'ai avec mon fond en présence de moi-même. »
Les bizarreries de stj'le, et absolument inutiles, et qui ne sont justifiées par aucun effet particulier à produire, sont innombrables : « Vous reconnaissez, mon ami, la vérité de ces observations. Vous-même, hélas ! sans doute, vous en faites partie, vous y pourriez fournir matière autant que moi. » — Comment, aj'ant trouvé la seconde formule, qui est la vraie, n'avoir pas effacé la première, qui est si baroque?
« M™^ R. pleura beaucoup et s'abandonna avec naturel à tout ce qu'inspirait un spectacle si abattu. » — Je sais à la rigueur ce que c'est qu'un spectacle abattant, mais un spectacle abattu, je ne vois pas ce que cela peut être.
«... L'abbé Caron, interrompant alors le fil de l'exhortation, lui dit : « Pourquoi pensez-vous ainsi à telle pensée ? »
Amaurj»^ écrit : « Et je quittai Blois le lendemain avec une joie, un soulagement, une colère intérieure qui se combattaient, se mêlaient en moi et faisaient voler dans mon ciel, comme à un cliquetis excitant, des milliers d'abeilles désireuses... » — Excellent, à mon avis ; mais
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tout aussitôt : « Aimons, aimons, répétais-je, la saison récréante approche [? recréatrice plutôt, ou va voir qu'il songe au temps que tout aime et que tout pullule dans le monde], les germes poussent de toutes parts et mon essor de jeunesse n'est pas fini. »
Un essor n'étant que d'un moment indivisible, on ne peut dire ni qu'il commence, ni qu'il continue, ni qu il finit.
Quelquefois j'hésite : « Je ne l'ai jamais depuis rencontrée, non, pas même au jour tombant, pas même dans l'incertitude de l'ombre. » J'aurais bien envie d'aimer « l'incertitude de l'ombré » ; mais enfin l'ombre n'est pas incertaine, elle est indécise. Sainte-Beuve veut dire dans Tombre qui rend incertain, dans l'incertitude où l'ombre nous met et nous laisse ; et c'est bien à cette expression, comme à bien d'autres de notre auteur, que s'applique la fine remarque de George Sand : « Je ne peux pas souffrir que le mot propre à /'/c/ee s'applique à l'objet de comparaison » (ou à l'objet matériel qu'enveloppe l'idée).
Je lis encore : « Elle rougit de mille couleurs », ce qui n'est qu'une ellipse, et il veut dire : elle rougit et sa figure passa par mille couleurs ; mais ce qui ne laisse pas d'être ridicule.
« De la sorte les âges se suivent en nous, en
n'étant pas étrangers les uns aux autres ni à nous qui les portons. » Quelle pesanteur et quelle gaucherie et pourquoi « en n'étant pas étrangers «, au lieu du correct « sans être étrangers » ? Pourquoi ? Pour y gagner cette lourdeur : « se suivent en nous, en n étant pas » ? C'est singulier (1).
(1) De ce style contourné, laborieux, acharné, de ce st5'le cherchant l'image et oubliant que l'image ne se trouve jamais, nette du moins, que quand on ne la cherche pas. puisque l'on n'écrit par images que quand on pense par images, il y a une parodie involontaire très amusante, c'est une lettre du marquis de la Tour du Pin, grand admirateur de Volupté, lettre par laquelle le marquis veut persuader à une de ses amies que Volupté est une belle œuvre, lettre où, étant sous l'influence et, comme disait Sainte-Beuve, sous le raj'on, il imite sans y songer le style même de Volupté et par là met en relief les défauts ordinaires de ce style même. Je préviens qu'il n j' a pas un grain d'intention ironique dans la lettre du marquis de la Tour du Pin : « J'ai bien de la peine à aborder avec vous le sujet de Volupté. C'est une œuvre sur laquelle il est bien difficile de dire ses idées. L'analyse de cette subtile analyse devient une quintessence dans laquelle on sent qu'on s'évaporerait. En présence de cette abondance intarissable, de cette variété merveilleuse, de cette source d'où s'échappent avec tant d'efl'usion et de bouillonnement des eaux si éblouissantes, si diversement colorées, si finement divisées en minces et brillants filets qui vont se mêlant se séparant fuj-ant et se retrouvant sans cesse, qui coulent tous, il est vrai, sous une certaine unité de lumière et comiTie sous un même regard de soleil couchant, mais en absorbant chacun un rayon difl'érent, on se sent comme en face d'une tiîche imposée par les Fées, comme si on avait à démêler des amas de fil si ténus qu'il en faudrait dix pour faire le plus fin d'une belle tête de femme blonde... Si je vous ai avoué quelque part que je ne pouvais boire Volupté qu'à petites doses ce n'est nullement, comme dans vos lettres vous l'induisez de .nés paroles, parce que l'ennui m'aurait pris à la gorge et serré le gosier ; mais je trouve qu'une fois qu on a porté celte coupe à ses lèvres la liqueur arrive trop abondanle, trop à flots et trop
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La langue même, proprement dite, n'est pas toujours respectée par Sainte-Beuve, et je veux dire qu'elle n'est pas toujours connue de lui ; car on la respecte toujours quand on la connaît. Ici il faut prendre garde. Sainte-Beuve, très familiarisé déjà avec la vieille langue emploie souvent des locutions qu'au premier regard on pourrait croire incorrectes ou impropres et qui sont sim-
nourrie. Il faut donc ne la laisser arriver que goutte à goutte, chacune contenant assez de nuance, de couleur et de saveur pour être t-xaniinée d abord et puis dégustée isolément... [Les écrivains dans le genre de Sainte-Beuve] sont des semeurs jetant à tout hasard des graines qui ne peuvent lever partout où elles tomberont et auxquelles il faut un sol analogue à celui d'où primitivement elles proviennent : mais ont-elles rencontré ce sol, elles y enfoncent bien profondément leurs racines. Eux, pour pénétrer de leur pensée l'esprit des autres, ne la travaillent pas par des maniements logiques qui doivent la plier à 1 organisation nécessairement logique de toute tête pensante ; ils ne la moulent pas sur une forme extérieure devant être nécessairement perçue par toute orj^anisiition à son état normal. Ce n est même pas sur leur pensée qu'ils agissent directement, mais sur l'àme de leur lecteur, qu'ils cherche^it à lianspoiter dans une situation telle que naturellement et d elle-même elle produise la pensée de l'auteur au lieu de la recevoir. Ainsi ils ne se laissent pas guider par des analogies plus simples, apparaissant avec évidence dans le champ de l'expérience sous la lumière de la raison, mais par dt-s analogies d impressions, par des associations rapides, fortuites et multiples, variables de personne à personne... Quand on pense sans aligner sa pensée par 1 attention et la réflexion, quand on se laisse penser, souvent les idées arrivent au milieu d un cortège d'images qui intrinsèquement leur sont tout à fait étrangères. L'idée venant à poindre audessus de 1 horizon de l'esprit, certaines figures surgissent en même temps connue des ténèbres, ainsi qu'au moment où le soleil levant déborde la montagne les objets de la vallée semblent sortir tout à coup de terre. Quoique entre 1 existence de ces objets et le soleil il n y ait aucun rapport nécessaire, c'est à
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plement du xvi^ siècle, époque, déjà, de langue excellente et que plût à Dieu que, sans affectation, on imitât, ("est ainsi qu il emploie « marine » dans le sens de « pays maritime )i. Salerne
M'a promené dès l'aube à sa belle marine.
C'est ainsi que très souvent, évidemment avec insistance, et je voudrais bien qu'il eût réintégré cette locution, il emploie tant que dans le sens de jiisqiià ce que, comme fait encore Corneille (1) :
Nous courons des rayons, un autre, puis un autre, Tant que le soleil même à la fin soit couché.
Il me salue encore et me veut faire fête, Tant qu'enfin la voiture ait détourné le coin.
La vache
Lève un naseau béant, et tant qu'on soit monté. Suit longtemps.
ces figures magiques de nature contingente par rapport à l'idée et pour ainsi dire de hasard, quoiqu'en réalité il n'y ait pos de hasard en ce monde, que Sainte-Beuve emprunte les groupes d'images, les tons, les effets de lumière, les ornements, les décorations parmi lesquels il promène ses lecteurs pour les solliciter à produire sa pensée. Cette pensée rarement il en accouche ; mais il cherche à en accoucher les autres... » — Mais c'est assez se divertir. On trouvera la lettre tout entière du marquis de la Tour du Pin (qui du reste n'est pas un sot et qui dit de Sainte-Beuve : « ... Ce qu il a d'ingénieux et même de prétentieux coule avec une certaine naïveté qui me fait croire que c'est de source » ; mais qui est un peu... surnaturel) dans les dernières éditions de Volupté, où Sainte-Beuve l'a recueillie. (1) Adieu, je vais traîner une mourante vie
Tant que par ta poursuite elle me soit ravie.