‹ La jeunesse de Stendhal (volume 2)Chapitre 102 sur 166 · Corr., I, 13; Jour, d'il · texte numérisé non relu

Corr., I, 13; Jour, d'il

il regrettait de ne pouvoir sacrifier deux heures pour aller goûter la « vue charmante » de Rocafrano. Et tantôt il se rappelait les luttes qui, depuis plus de quatre ans, ensanglantaient le sol qu'il foulait. Autrichiens, Français et Russes, s'étaient battus dans tous ces petits pays. Beyle voyait en passant les ossuaires et les ruines, et la trace des balles sur tous les murs. Il méditait sur la gloire et la mort. Il recueillait les souvenirs des soldats ou des habitants. Il frémissait aux grands noms des batailles récentes, en traversant ces villages que Napoléon venait de révéler à l'univers ^... Et puis il oubhait ces préoccupations héroïques pour songer aux soirées du carnaval à Grenoble, et recommander à sa sœur de ne point l'oublier auprès de ses jeunes amies, « la grosse Guignaudon » et « la grande cousine Eugénie ».

Beyle, parti pour Vérone, n'était point allé jusque là ^. Il avait passé le 22 février à Coccaglio ^ entre Bergame et Brescia, mais il avait appris en route que le quartier général s'était transporté à Mantoue. Il ne vit donc pas encore la ville des sombres cyprès et des marbres roses, qu'il ne connaîtra que douze ans plus tard *, sans jamais d'ailleurs la savoir goûter. Mais, faute de visiter la patrie de Catulle et de Juhette, il allait voir celle de Virgile. A vrai

1. C'est apparemment à ce voyage solitaire, et à d'autres à peu près semblables, qu'il faut rapporter un passage connu de la Vie de Napoléon, que M. Chuquet a fait sien : « J'ai eu l'occasion d'étudier sur les lieux la campagne d'Italie ; le régiment dans lequel je servais en 1800, s'est arrêté à Cherasco, Lodi, Crema, Castiglione, Goïto, Padoue, Vicencc, etc. J'ai visité avec tout l'enthousiasme d'un jeune homme, et seulement après la campagne de 1796, presque tous les champs de bataille de Napoléon ; je les parcourais avec des soldats qui avaient combattu sous ses ordres et des jeunes gens du pays émerveillés de sa gloire... Je logeais par hillel de logement, chez les plus chauds patriotes... » (XIII-XIV. Cf. Corr., lettre du 3 ventôse an IX, I, 13.) — Mais Beyle transforme ici en séjour prolongé et en études suivies ce qui fut seulement le coup d'oeil rapide du voyageur ; parmi les villes qu'il nomme, il en est plusieurs qu'il ne visita point ; enfin il n'était pas avec son régiment, qui d'ailleurs ne traversa sans doute jamais ni Vicence ni Padoue.

2. Je signale sur ce point à M. Henri jMartineau une légère erreur dans son Itinéraire de Stendhal, d'ailleurs généralement si exact (p. 22, et la note 1).

3. Ainsi faut-il lire, et non Cocadio, comme a fait l'éditeur de la Correspondance. — Coccaglio est à peu près à moitié chemin sur la route de Bergame à Brescia, entre Palazzolo et Rovato.

4. Si l'on admet avec moi que Beyle n'a point fait la campagne du Mincio .

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dire l'heure n'était point à de tels pèlerinages. La grâce mélancolique de ces petites villes exquises devait être singulièrement troublée par la foule bruyante des soldats et des étrangers.

Beyle lui-même les jugeait comme un jeune barbare. De l'aspect de Brescia, où il dut passer une journée, il ne veut rien dire à sa sœur Pauline, sous le bizarre prétexte que c'est « un rassemblement de maisons plus ou moins belles, comme toutes les villes ^. » Mais en revanche, sociologue précoce, il a recueilli en passant quelques détails de statistique anticléricale : « Il existe à Brescia trois cent-vingt-une maisons de religieux ou religieuses... On y assassine un homme raide mort pour deux ducats... Chaque mois il y a GO à 80 meurtres... » Et, par une application de la règle des proportions qui rappelle le bon élève de mathématiques, Beyle remarque que le nombre des morts violentes est relativement « deux fois moindre » à Paris, où l'on ne compte que 57 églises ^.

De Brescia, il descendit vers le sud ^. Il avait laissé tout près de lui, sans les voir, ces bords du lac de Garde, dont il fera plus tard, dans sa Vie de Napoléon, une description

1. Tout ce passage sur Brescia [Corr., I, 14-15) semble indiquer que Beyle n'y était point allé, quand il campait dans le voisinage, en décembre.

2. C'est ici l'un des premiers jugements sur le caractère italien que l'on trouve sous la plume d'Henri Beyle. 11 est tout à fait digne de remarque qu'i' ait eu, dès l'abord, à noter la forte proportion des crimes sanglants dans une ville italienne. On sait combien l'énergie de cette race est une idée chère à Stendhal. Le hasard lui donna justement comme premières garnisons deux cités renommées pour leur sauvage énergie. La princesse Belgioioso racontait à Arsène Iloussayc [Confessions, 16, cité par Whitchousc, Une princesse révolutionnaire, 137) qu'un ofTicicr autrichien ayant dit trop haut dans un café de Brescia : « A Vienne la tète d'un homme vaut cinq florins ; à Milan elle ne vaut que cinq sous », — « Cela se donne ici pour rien », s'écrièrent quelques habitants, en le perçant de coups de poignard. Quant aux Bergamasques, leurs voisins, que Beyle va bientôt connaître, ils passaient pour fort méchants. Bonaparte écrivait, le 1" janvier 1797 (Let. à M. Battaglia, Corr. de I\'ap. I", II, 283), qu'ils avaient « plus assassiné de Français que tout le reste de l'Italie ensemble. » Un peu plus tard, Beyle sera en Piémont, dans le moment qu'on envoyait au supplice « plusieurs centaines d'assassins », et il vit alors « le célèbre Maino, voleur héroïque ». (Prom. dans Rome, I, 239.) Qui dira l'importance de ces premières impressions sur les futures théories du psychologue ? L'Italie restera toujours j)0ur lui le pays dos beaux crimes.

3. Laissant à gauche la route de Desenzano et Vérone, il prit celle qui menait à Mantoue par Monte Chiaro, Castiglione et Goïto.

si pleine d'enthousiasme. Mais peut-être avait-il aperçu de loin, sur sa gauche, « le dôme blanc » de l'église de Lonato, tandis qu'il allait dîner à Castiglione, « triste petite ville située sur un pli de terrain, au milieu d'une plaine de graviers stérile et rocailleuse ^ ». Et quand il racontera, trente ans plus tard, et avec quelle ardente admiration, les batailles des 3 et 5 août 1796 ^, il se rappellera sans doute ses vives impressions de sous-lieutenant ^.

Le 24 février, il arrivait à Goïto. Si près de Mantoue, ce jeune humaniste ne pense point à son poète préféré, ce futur amateur d'art ne se préoccupe ni de Majitegna ni de Jules Romain : hanté seulement par des images guerrières, il n'est « curieux « que « de voir cette ville si célèbre par les deux sièges qu'elle a soutenus en l'an IV et en l'an VII * ». Il y parvint sans doute le 25 février ^.

Nous ne savons combien de temps Beyle demeura à Mantoue ^, et nous ignorons ses impressions '. Il serait agréable de croire qu'il s'y trouvait encore le 21 mars, quand les Français offrirent une fête à Virgile. Sur la

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