Jour, d'il
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il y était devenu « républicain passionné pour la liberté ^ «. Il se trouvait « à Brescia lorsque la ville célébra la rentrée des patriotes que l'Autriche avait déportés aux bouches du Cattaro, et la pâleur de ces malheureux, leurs yeux hagards, leur corps amaigri faisaient un étrange contraste avec l'allégresse qui les entourait -. »
L'on sera très suffisamment fixé sur la pitié de Beyle, ou sur son enthousiasme, en lisant son journal ^ du 10 thermidor : « Grande fête aux flambeaux pour la rentrée des patriotes détenus par les Autrichiens aux bouches du Cattaro. Concert, illumination à jour et bal. J'entends un assez bon castrat. » N'est-il point très visible que Beyle, dans ce retour des exilés, a vu surtout une occasion de se distraire * ?
1. Stendhal-Beyle, 57. — En vérité, Beyle était déjà républicain avant d'avoir passé le Saint-Bernard ; et l'on comprendrait mal, sans cela, qu'il le fût devenu en Italie. « Il avait vu, explique M. Chuquet, les joyeux transports des habitants délivrés du bâton autrichien,... exprimant leur gratitude aux Français avec effusion. » Mais Beyle n'avait pu voir, et pour cause, pareil spectacle. L'eût-il vu, qu'il n'aurait pas confondu, comme on le suppose, le sentiment de l'indépendance nationale et celui de la liberté civile. On peut être patriote sans être jacobin, et la joie des Milanais, délivrés du joug autrichien par le Premier Consul, aurait-elle pu persuader Beyle qu'il faut aimer la république ?
Beyle, ajoute M. Chuquet, « avait lu les bulletins ardents de Bonaparte... Le jeune victorieux disait que « la bravoure des phalanges républicaines assurait à jamais le triomphe de l'égalité et de toutes les idées libérales. » Mais ne faut-il pas beaucoup de bonne volonté pour admettre que les paroles ou les actes de Bonaparte, en 1800, aient pu enseigner à Beyle l'amour de la liberté ou de l'égalité? Ce sont là des mots qu'il avait déjà lus ailleurs, et dans les proclamations du Premier Consul il était question plus encore du respect que l'on doit à » l'ordre », à la « propriété » et à la « religion ». Ce n'est assurément pas dans l'armée d'Italie que Beyle pouvait prendre des leçons de fraternité républicaine. Le 22 août 1801, raconte Comandini (op. cit., 23), l'avocat Branca s'étant présenté dan; l'antichambre de Murât, et ayant nommé son aide de camp « citoyen ofTicier », fut sévèrement rappelé au respect ; on l'avertit qu'aux ofTiciers l'on disait Monsieur, et à Murât Excellence.
Si Beyle était devenu républicain en Italie, ce ne serait donc que par amour de la contradiction.
2. M. Chuquet reproduit ici un passage de la Chartreuse (chap. I) ; mais il ne nous en prévient pas.
.3. Jour, d'il., 32. Cf. Vie de Nap., 203. note.
4. D'ailleurs, ce n'est point en 1801 et à Brescia que Beyle vit pour la première fois les victimes de la tyrannie autrichienne. Si l'on admet que pareil spectacle ait pu l'émouvoir, il faut en reculer de dcu.x ans l'influence. Grenoble, en 1799, fut « le foyer de l'émigration italienne », dit Manacorda [op. cit., 85- 87). Des milliers d'exilés s'y réfugièrent pour fuir la vengeance de l'Autriche.
Il en avait peu. De plus en plus, Beylc semblait absent du pays où il vivait. Quelques petites humiliations paraissent l'avoir aigri. Son orgueil était mal satisfait qu'il ne se montrât point supérieur en toutes choses. Il souffrait, parmi ses camarades bavards et beaux parleurs, de se sentir trop souvent timide, gauche, et sans esprit. Mais, pour se consoler, il se disait qu'un homme comme lui, promis à la gloire, ne doit pas prétendre aux petits succès de vanité dont se gorgent les médiocres ^. « 11 serait trop cruel que le même homme eût tous les genres de supériorité. » Et il laissait aux autres, ne pouvant faire autrement, les succès féminins et mondains.
On peut croire aussi que le ton rogue et tranchant de ce petit dragon, son orgueil sans mesure, — et la naïveté de ses enthousiasmes, — ne laissaient pas de lui attirer maint quolibet. Car voici déjà apparaître la maxime stendhalienne, que Beyle plus tard transmettra à Mérimée, et qui exprimera surtout, chez l'un comme chez l'autre, non point la sécheresse de l'expérience, mais bien plutôt la pudeur d'une âme tendre et l'attitude craintive d'une sensibilité froissée : « Il faut être très défiant ; le commun des hommes le mérite ; mais bien se garder de laisser apercevoir sa méfiance ^. »
Le 10 prairial an VII, les Dauphinois leur avaient oSert comme bienvenue une «fête de la reconnaissance ». {Id., 89 ; 90-91 ; 126-127 ; 141-148 ; cf. le Journal de Grenoblf, du 8 fructidor an VII.)
1. « L'homme du meilleur esprit est inégal, écrivait-il en pensant à lui ; il entre en verve, mais il en sort ; alors, s'il est sage, il parle peu,... il ne cherche point... à plaire par des traits brillants : il serait gauche... Qu'il évite surtout ses rivaux... qui auraient... beau jeu pour le couvrir de ridicule. » (Jour, d'il., 36-37.)
2. Jour, d'il., 30. — Quelques jours plus tard, citant, d'après Adèle de Senange, le portrait de « l'homme insouciant », qui « jouit de tout » sans s'attacher passionnément à rien, il regrettait de n'être point lui-même cet heureux -dilettante. « Je ne plairais pas si fort, mais je serais plus généralement goûté, €t l'un vaut bien mieux que l'autre. » [Id., 34.)
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« Que trouve un jeune homme en entrant dans le monde ? Des gens qui veulent le protéger, prétendent... le gouverner, le conseiller. S'il est d'un caractère assez élevé pour vouloir... se gouverner par ses principes, se conseiller par ses lumières,... on ne manque pas de dire qu'il est original, singulier, indomptable. »
(Chamfort.)
Aide de camp trop oisif. Beyle s'ennuyait. Mais au moins jouissait-il de sa liberté et trouvait-il parfois, dans l'état-major ou à la table du général Michaud, des hommes du monde à qui parler. Cette existence sans gloire avait bien quelques agréments. Mais Beyle va perdre ce qui lui restait de velléités guerrières quand on le forcera de rentrer au 6® dragons. Il tenait à ne prendre de la vie militaire que la fleur.
Le général Michaud en effet avait bien pu donner à Beyle les fonctions, mais non pas le titre d'aide de camp ^. Tout l'effort de ce jeune homme ambitieux, et ami des faveurs, avait donc été de se faire confirmer dans un poste qu'il n'avait pas le droit d'occuper. Depuis plus de trois mois, il jouissait de cette plaisante sinécure sans que sa situation eût encore été réglée ^ ; et il commençait à s'inquiéter, ne voyant rien venir, quand il reçut, le 15 prairial, au lieu de la commission attendue, l'ordre de rejoindre son régiment ^. Il fut « accablé ».
Il ne pouvait ignorer que Daru désapprouvait sa conduite, la trouvant à la fois imprudente et indécente : « un jeune homme qui se voue à l'état militaire doit commencer comme on commence, c'est-à-dire par l'ap-
1. D'après la lettre de Daru (appendice), pour être nommé aide de camp il fallait être lieutenant et avoir fait deux campagnes.
Il ne faut donc pas dire, avec M. Chuquet, que « la nomination [de Beyle comme aide de camp] est du l*^' février 1801 » (55, note).