Jour, d'il
3. Id., 16. — Martial Daru, alors à Milan, lui transmettait cet ordre du colonel Le Baron, qui commandait le 6^ dragons.
prendre », disait ce fonctionnaire scrupuleux ; et il lui paraissait « peu convenable qu'un jeune homme... admis par faveur dans un régiment eût l'air de n'être pas content de la place qu'on lui avait donnée, et en demandât une autre le lendemain » ; d'ailleurs les règlements militaires ne permettaient à Beyle d'espérer nul succès de son obstination. Mais Beyle, à ces conseils aussi nets que des ordres, avait fait la sourde oreille ^. Et maintenant, en recevant l'ordre brutal du colonel Le Baron, il ne songea qu'à s'adresser encore à son habituel protecteur. Il pria l'excellent Martial d'écrire à ce terrible frère, et, par un surcroît de prudence, il chargea son grand-père d'exposer à Noël Daru combien le jeune Beyle désirait rester aide de camp ^. Ainsi Pierre Daru, sollicité à la fois par son frère et par son père, finirait bien par céder. Beyle au surplus alléguait le triste état de sa santé ^. Toutes les petites ruses du métier lui sont déjà familières.
Cependant, seul à Bergame, il restait inquiet. Mais il s'obstinait : « Je n'ai point de conseil, point d'ami, je suis affaibli par la longueur de la fièvre ; je me suis cependant déterminé, persuadé qu'à force d'audace et de persévérance je parviendrai à être aide de camp du général Michaud. Alors je ne devrai ce succès, comme tous les autres, uniquement qu'à moi-même *. » Prétention ingénue, entre deux lettres de sollicitation à Pierre Daru.
Mais Daru accueillit mal ces prières. Il voulait bien faire la fortune de Beyle, mais il entendait la faire à sa guise ; son protégé se passait de sa protection ou la réclamait tour à tour ; ces velléités d'indépendance déplaisaient à Daru et gênaient ses plans. Loin de trouver un appui
1. « Il est assez tenace dans son opinion, écrit Daru, et depuis plus de six mois, tout ce que j'ai pu lui dire ou lui écrire pour l'engager à rejoindre son ■corps a été inutile. » (Lettre du 15 thermidor.)
2. C'est du moins ce que je déduis de la lettre écrite par Pierre Daru au docteur Gagnon.
3. « ... j'ai écrit au colonel Le Baron que je joindrais le régiment... dès que ma maladie me le permettrait. » {Jour, d'il., IG.)
4. Jour, d'il., 16-17. Il ajoute héroïquement : « Je me suis déterminé à prendre demain une médecine semblable à celle que j'ai vomie il y a six jours. »
LA CARRIÈRE MILITAIRE d'iIEXRI BEYLE 177
dans son cousin, Beyle avait donc à se débattre contre sa toute puissante volonté. La défaite n'était pas douteuse. Admirons que Beyle ait pu s'attarder encore plus de trois mois à l'état-major du général Michaud malgré son protecteur, son colonel, et les règlements.
Mais il dut finir par céder. Le 15 thermidor, Pierre Daru avait écrit au docteur Gagnon une lettre catégorique ^ : Beyle doit rejoindre son corps ; s'il est malade, c'est de son colonel qu'il lui faut obtenir un congé. Et il terminait ainsi : « Voilà mon opinion. Je n'ai pas besoin de vous dire que je ferai de mon mieux pour qu'il soit content, mais il faut qu'il se laisse conduire. »
// faut quil se laisse conduire, parole expressive et qui suffit à nous faire comprendre d'avance les rapports de Pierre Daru et d'LIenri Beyle. L'un était autoritaire, et l'autre détestait la servitude. Beyle oubliait que le plaisir des bienfaits ne va point sans vanité, que l'on veut faire de son protégé sa créature et sa chose, et qu'on tient moins encore à de la gratitude qu'à une parfaite soumission. Mais lui, capricieux et rétif, était tout à fait incapable de donner à ses bienfaiteurs le discret plaisir de sa docilité.
Ne nous étonnons donc pas que Beyle ait si mal réussi dans la vie, et auprès de Pierre Daru. AL Chuquet nous affirme, et avec pleine raison sans doute, que Beyle serait devenu général, s'il était resté dans l'armée. Son cousin ne demandait tout d'abord qu'à le pousser ; Beyle débutait jeune dans les postes de faveur, et pouvait aller loin. Il ne sut tirer aucun profit d'un si excellent départ. Il voulut jouer à l'indépendance, se confier à son propre mérite, qui lui semblait éminent. C'était beaucoup de naïveté. Le seul effet d'une si fière conduite fut d'irriter et de lasser Daru. Il n'aura plus jamais aucune satisfaction véritable à protéger ce jeune maladroit.
Avant de l'abandonner tout à fait, il essaya de la manière forte ^. Beyle reçut l'ordre, et cette fois l'ordre