‹ La jeunesse de Stendhal (volume 2)Chapitre 12 sur 166 · Ouv. cit · texte numérisé non relu

Ouv. cit

2. H. Br., II, 82. « Les mathématiques ne furent plus pour moi que comme l'échafaudage du feu de joie de la veille. »

3. Cet abandon a été raconté et expliqué différemment, et par Beyle luimême, et par Colomb.

Dans sa notice nécrologique {Journal, 471), où Beyle prend des attitudes avantageuses pour la postérité, il écrit : « Beyle... déclara [à M. Daru] avec une force de caractère singulière pour son âge, qu'il ne voulait pas entrer à l'Ecole Polytechnique. » Mais, dans la Vie d'Henri Brulard, il dépeint au contraire « l'excès de sa timidité », de son « angoisse » et de son « désarroi », quand M. Daru lui demanda sévèrement pourquoi il ne se présentait pas à l'examen de l'école. (II, 112-114, 123-124.) Là est évidemment la vérité.

Quant à Colomb, contre toute vraisemblance, il raconte que Beyle préparait avec zèle son examen dans sa chambre de la rue de Lille, et qu'il y renonça, « d'après les conseils de la famille Daru. » [?\otice, XX.) La famille Daru, qui avait du bon sens, et ne pouvait offrir à Beyle qu'une place de surnuméraire, ne lui conseilla siirement point de renoncer à ce qui pouvait sembler alors la plus belle de toutes les carrières. Mais Colomb, qui se sert du manuscrit d'Henri Brulard, ne sait pas toujours le lire.

Il est d'autre part singulier que Chérubin Beyle, avec une indulgence inattendue, ait laissé son fils obéir à un caprice qui devait sembler à tous une incompréhensible folie. « Je ne conçois pas, écrit Beyle, comment mon père ne me força pas à me faire examiner. Probablement, il se fiait à l'extrême passion qu'il m'avait vue pour les mathématiques. ^lon père, d'ailleurs, n'était ému que de ce qui était près de lui. » {H. Br., II, 83.) On peut supposer aussi que son père ne tenait guère à le voir soldat * et loin de Grenoble. En le laissant manquer l'entrée de l'Ecole, il pouvait espérer secrètement qu'il reviendrait dans sa ville natale.

4. « De toutes mes passions, c'était la seule qui me restât. » (//. Br., II, 83.)

* Colomb nous dit sa « répugnance pour les carrières dépendantes du gouvernement d'alors. » (.Vo/., XIX.)

SOLITUDE

C'est la première fois, mais "ce ne sera pas la dernière, que l'on voit Beyle sacrifier à l'amour des lettres l'ambition la plus raisonnable et la plus sûre. En 1800, il abandonne pour elles l'Ecole Polytechnique, comme il laissera, en 1802, la carrière de soldat, comme il quittera, en 1814, le Conseil d'Etat et l'administration, comme enfin, après 1830, il négligera bien souvent son nouveau métier de consul. La littérature fut, aux yeux des gens de bon sens, le vice de Beyle, l'influence troublante qui rempêcha d'être jamais un officier ou un fonctionnaire estimable. Elle lui valut le mépris de tous ses chefs.

Quant à nous, qui l'estimons davantage pour cette belle passion invincible, louons-le d'avoir oublié l'Ecole Polytechnique en rêvant d'écrire des comédies comme ^lolière. Car c'était là, on se le rappelle, sa marotte.

A peine sorti du trouble où l'avaient jeté le spectacle de cette ville nouvelle, et ses déceptions sentimentales, il reprend son métier interrompu d'homme de lettres. Il pense à Selmours ^, ce drame inachevé qu'il a laissé à Grenoble. Mais il veut faire mieux, et, comme les sciences et l'idéologie lui ont donné l'habitude de la méthode, il s'en va demander à l'auteur lui-même, Cailhava, son Art de la Comédie ^. Car il croyait naïvement, il a toujours cru, que l'on devient poète dramatique par théorie et par principes. Il a passé dix ou quinze ans à étudier les règles du génie comique ^. Il ne faut point s'étonner après cela qu'il n'ait jamais pu lui-même composer une seule comédie.

Mais, comme il fut toujours plein d'illusions, il acheta aussitôt un cahier « pour écrire des comédies », et dans sa chambre de la rue de Lille, qui « donnait sur quatre

Page 1