D'après Sainte-Beuve
3. Ajoutons que bien des idées communes auraient pu les rapprocher. En politique, en religion, ils jugeaient à peu près de même : « ... nourri de Voltaire et de Raynal, [Pierre Darul aimait les idées nouvelles... » Il plaisantait « continuellement sur la religion... » {Soir, du Stendhal-Club, 52, 32.)
4. M. Eugène Welvert, dans le Journal des Débats (1906). — C'est une idée qu'Albert Collignon avait jadis longuement développée (L'Art et la Vie de Stendhal, 109 et suiv.)
Pourtant il n'en est rien, et l'indépendance littéraire de ce petit provincial en face de cet homme déjà célèbre est une preuve admirable de son invincible originalité. Il n'apparaît même point que Stendhal ait eu jamais avec le comte Daru de ces entretiens intimes et sérieux, dans lesquels un esprit peut féconder un autre esprit. Il ne lui a jamais demandé ni direction intellectuelle ni conseils. Il n'a probablement jamais découvert devant lui ces théories littéraires, ces doctrines philosophiques, pour lesquelles avec d'autres il bataillait si fort. Il s'est contenté de l'écouter, comme on lit un livre que l'on n'aime pas ^.
On en trouverait la preuve dans la manière dont Stendhal nous le dépeint. Nous oublierions, en le lisant, que Daru paraissait à Sainte-Beuve un écrivain assez considérable pour mériter, dans les Causeries du lundi, trois articles copieux, — un de plus que Stendhal n'en a luimême obtenu. Aux yeux de son cousin, Pierre Daru n'est plus qu'un chef de bureau fort colère, une sorte de brutal, travaillant comme un bœuf, et qui a le génie de l'administration.
Le nomme-t-il en tant qu'auteur -, c'est avec un mépris qui ne discute même pas. « Sans les auteurs lus en cachette, j'étais fait pour avoir [l'esprit du Père jésuite dont je refaisais les vers — la mouche dans du lait — ] et pour admirer la Cléopédie du comte Daru et l'esprit de l'Académie française ^. » — « La Cléopédie, écrit-il ail-
1. Un passage de Burrhus {Soir, du Slendkal-Club, 59) peut donner une idée de ces conversations : « En le flattant sur la littérature, on se rend intime (parce qu'il littératurise avec vous, que vous lui fournissez la jouissance d'amour-propre dont il a besoin), on acq\iiert quelque influence, mais pas sa confiance. » Ceci ne prouve point, d'ailleurs, que Stendhal lui-même ait employé ce moyen de flatter le maître. Je croirais tout le contraire.
2. Le « comte Daru, véritable homme de lettres de la tête aux pieds, digne de l'hébétement de l'Académie des Inscriptions de 1828... n {Soui). d'Egol., 91.)
3. Ce rapprochement montre assez comment Beyle appréciait le mérite littéraire de Pierre Daru. « M. Daru qui au fond n'avait pas d'esprit... était trop fier d'être président à la fois de quatre sociétés littéraires », écrit-il dans Henri Brulard (II, 121-122). Et dans Burrhus (Soir, du Slendhal-Cluh, 54-55) : « J'ai souvent pensé qu'une place d'académicien des Inscriptions... convenait parfaitement à son caractère. » Sainte-Beuve n'a-t-il pas dit lui-même {Caus. du lundi, IX, 414) : « S'il fallait définir l'Académicien modèle dans
leurs,... un petit poème dans le genre jésuitique, c'est-àdire dans le genre des poèmes latins faits par des jésuites vers 1700. Cela me sembla plat et coulant ; il y a bien trente ans que je ne l'ai lu ^. »
Félicitons-nous de ce mépris. Nous lui devons Stendhal. Tout proche, le comte Daru lui offrait un séduisant exemple de la littérature à la mode, la littérature de style Empire. Mais Beyle ne suivit pas la mode ^.
Il y avait entre ces deux hommes une différence de nature si intime, si profonde, que tous les services rendus, toutes les conformités d'intérêt et de vie, voire même les idées communes, ne purent les rapprocher jamais. Henri Beyle était secrètement exaspéré par le caractère raisonnable, méthodique, correct et froid du comte Daru, et celui-ci, avec un pareil caractère, ne pouvait prendre au sérieux cet esprit fantasque, virant au gré de ses passions, ce coureur de femmes capable de préférer l'amour aux intérêts de sa carrière, ce jeune homme qu'il croyait superficiel et léger parce qu'il manquait de suite. Le comte Daru, membre de l'Académie française, membre libre de l'Académie des Sciences (n'avait-il pas écrit un poème sur l'Astronomie ?), poète, historien, latiniste, fut un jour bien surpris de trouver chez un libraire une brochure ^ que l'on vendait à prix d'or.
le meilleur sens du mot, l'homme qui aime à cultiver les lettres en commun, avec une émulation profitable, avec conseil et critique mutuelle, sans susceptibilité, sans envie, dans un sens d'ornement et de perfectionnement social, il suffirait de nommer M. Daru. »
1. H. Br., II, 124, 121. Beyle raconte ,en cette pag-e, comment Pierre Daru le conduisit à une réunion littéraire, dans l'une des sociétés qu'il présidait. Beyle trouva « bourgeois et plat » le genre des vers qu'on y récitait : « la poésie me fit horreur ». Il se consola, comme un entant, en admirant « avec envie » la gorgo de Madame Constance Pipelet.
Pierre Daru avait peut-être espéré un disciple dans Henri Beyle. Il dut penser qu'il n'y avait rien à faire d'un jeune homme aussi incapable d'apprécier le? iolis vers. Il l'en méprisa un peu, et ne lui parla plus littérature.
2. « Je me disais : il faut l'imiter ; mais je n'y sentais aucun goiit. » (Id., 157.)
3. C'était, je pense. Racine et Shakespeare. L'ouvrage étant épuisé, le comte Dairu le dut payer 40 francs. « Son étonnement fut à mourir de rire... — Est-il possible ! disait l'Académicien en levant les yeux au ciel ; cet enfant ! ignorant comme une carpe ! » (Souv. d'EgoL, 91.) Rien ne prouve mieux que cet étonnement combien Pierre Daru ignorait Henri Beyle.
« M. le comte Daru, si immensément supérieur à moi et à tant d'autres
écrite par cet étourdi qui ne savait pas l'orthographe. Il sourit de pitié et ne fut point jaloux, car il était bien sûr qu'on ne parlerait jamais assez de M. de Stendhal pour faire oublier l'œuvre solide, élégante et docte de Pierre Daru.
Ni l'un ni l'autre ne se rendaient justice. C'était l'éternel antagonisme du bourgeois et de l'artiste, de l'homme raisonnable et du poète. On ne saurait plaire à Stendhal qu'avec les qualités d'un héros de roman. Il méprise tout ce qui n'est point sensible. Hors de là, ne trouvent grâce devant son cœur que les énergies surhumaines, et, s'il se peut, criminelles : Napoléon, César Borgia, qui se sauvent du prosaïsme par la grandeur sauvage de leurs actes. Or le comte Daru n'était ni un brigand ni un berger langoureux ; il n'avait point sur la conscience un beau crime, ou dans son passé quelque folle histoire d'amour. Il n'avait même pas de génie, mais seulement un talent probe, et de ces vertus bourgeoises, rassises et sages, que Beyle détestait à l'égal des mérites « académiques ». Comment Beyle n'eût-ii donc pas considéré avec un secret dégoût un homme aussi bien équilibré ?
« Nul trait de caractère ou de folie, nul amour bien fort, rien qui annonce l'homme passionné ^... » — « Nulle mélancolie, nulle misanthropie, nul amour de la solitude, rien d'exagéré, au contraire, beaucoup de politesse et d'urbanité. » — « ... il faut dire, une fois pour toutes, que les idées à la Chateaubriand, le sombre de René, etc., sont tout ce qu'il y a de plus opposé à son carattère. » C'est une « âme froide ^. »
Ce grief sentimental, ce désaccord poétique, suffit pour tout expliquer. Dans une âme excessive comme celle de Beyle, il n'en faut pas plus pour créer une aversion mêlée
comme homme de Iravail, comme avocat consultant, n'avait pas l'esprit qu'il fallait pour soupçonner la valeur de ce fou orgueilleux », explique Stendhal avec simplicité. {H. Br., Il, 137.)
1. Il lui dénie même tout patriotisme, le patriotisme n'étant pour Beyle qu'une passion héroïque et exaltée : « Mes cousins Martial et Daru [le comte] avaient fait la guerre de la Vendée. Je n'ai jamais vu de gens plus purs de tout sentiment patriotique... » (//. Br., II, 163.)
2. Soirées du Stendhal-Club, Banti, 39, Bitrrhus, 50, 51, 54, 58.
de répugnance qui ressemble à de la haine ^. A cette antipathie profonde viendront bien s'ajouter par la suite les duretés du comte Daru, « ce volcan d'injures ^ », qui malmenait habituellement les employés sous ses ordres. Stendhal, paresseux et fantaisiste, lui en voudra sans doute de l'avoir forcé à travailler ^. Mais tout cela n'eût rien été si Pierre Daru, au lieu de toutes les vertus estimables d'un fonctionnaire modèle, avait possédé un peu de ce « feu céleste » que Stendhal cherchait parmi les hommes.
« Martial Daru n'avait ni tète, ni esprit, mais un bon cœur ; il lui était impossible de faire du mal à quelqu'un. »
{//. Br., II, 80.)
L'imposante figure du comte Pierre Daru se complète agréablement par celle, plus joviale et plus familière, de son frère Martial. Le premier fut pour Beyle un protecteur rude et froid, un chef ; Martial contribua autant que personne à la fortune de son jeune cousin, mais il devint en même temps son ami. Une femme, — la sienne, — fit de Pierre Daru pour Beyle une sorte de rival que l'on trompe et que l'on redoute ; au contraire les femmes rapprochèrent Martial et Henri Beyle ; ils se rencontrèrent dans les coulisses des théâtres et dans les loges des actrices ; ils se confièrent leurs bonnes fortunes. Beyle avait enfin pour « l'adorable Martial Daru * » un de ces
1. M. A. Séché, dans son livre d'intelligente vulgarisation {Stendhal, 38), a, non sans raison, vu dans cette différence de caractère la vraie cause de leur mutuel éloignement.