‹ La jeunesse de Stendhal (volume 2)Chapitre 52 sur 166 · Saut Joinville, que nous retrouverons · texte numérisé non relu

Saut Joinville, que nous retrouverons

dire autant de quelques camarades de son âge, Cardon, le plus intime, et qu'il avait connu à Paris, Alexandre et Auguste Petiet ^.

Parmi ces jeunes gens, et dans ce milieu, Beyle n'apprit qu'une chose, la liberté du plaisir. Malgré ses principes de roué, il était demeuré timide et pudibond. Au sortir d'une famille collet monté comme la sienne, il fut surpris et un peu choqué en voyant autour de lui, dans la licence de la guerre et de la conquête, jeunes et vieux se tout permettre. Le ministre extraordinaire du gouvernement français et sa femme ^ semblaient avoir apporté à Milan, ou tout au moins toléraient-ils autour d'eux, les mœurs débraillées du Directoire. Cette anecdote en est la preuve, que Beyle raconte avec une sorte de dégoût aristocratique : « Mesdames Petiet et Dumorey sont revenues... du lac de Garde. Parmi une foule de plaisanteries graveleuses qui ont amusé ces dames et leurs filles, Mazeau, qu'on était allé vexer dans son lit, a quitté sa chemise, et, prenant un flambeau, est venu les voir en cet état. Les filles étaient présentes et acceptantes ^... »

Beyle bientôt s'efforcera de s'amuser à la façon des autres ; il aura des prétentions à l'obscénité. Mais il restera gauche et un peu ridicule dans un genre où il faut surtout de la verve, de la bonhomie, et des dispositions naturelles qui lui manquaient.

1. Pierre-François-Charles-Alexandre-CIaude Petiet, lieutenant au 3" réginaent d'artillerie à cheval, attaché à l'état-major de l'artillerie, aide de camp de Masséna, puis de Brune, avait, comme Beyle, et en mcme temps que lui, les faveurs dues à sa naissance, et d'agréables passe-droits. II épousera plus tard Adèle RebuRet, que Beyle avait beaucoup embrassée. — Augustin-Louis Petiet, plus jeune que- Beyle d'un an, avait été nommé élève commissaire des guerres le 3 juin 1800 ; il travailla sans doute dans les mêmes bureaux que lui, entra comme lui dans la cavalerie, et fut nommé sous-lieutenant de hussards le 8 octobre 1800. — Quant à Cardon, il ne fit que passer en Italie. Aide de camp de Carnot, ministre de la guerre, il l'accompagna dans son voyage à l'armée du Rhin et à l'armée de réserve, où il demeura durant l'été de 1800. Il était à Paris en octobre. [Archii'es administratives de la Guerre. Cf. Chuquct, 41-42, 48-49, 479-480.)

2. C'était une noble demoiselle, Anne-Françoisc-Guillemctte Duliepure du Bois de Pacé.

3. Jour, d'il., 14 ; la suite de l'histoire est encore plus caractéristique.

Est-ce avec ces trop joyeux camarades qu'il visita Milan ? On peut supposer au contraire que, pour trouver la solitude, il allait souvent se réfugier dans les musées et les églises. Sans doute Beyle n'était pas encore un dilettante de la peinture. Mais, faute de connaissances et de goût, il avait du moins de la curiosité. Il se rappelait encore les discours emphatiques de L.-J. Jay, son maître de dessin ; et il adorait assez Milan pour en tout voir avec zèle.

Dès le 29 juin, il écrit à sa petite sœur Pauline ^ : « Tu sais que je suis à Milan. C'est une ville grande comme cinq fois Grenoble, assez bien bâtie. Il y a une église d'un style gothique, c'est-à-dire toute en filigranes disposés en voûtes ^ plus que plein-cintre, qui est étonnante à la seconde réflexion, mais qui ne saisit pas d'abord comme le sublime Panthéon. Je crois que l'extrémité du dôme est plus haute que la galerie du Panthéon. Pour t'en donner une idée, il faut te figurer une galerie circulaire longue de 50 à 60 pieds et haute comme quatre clochers de Saint- André ^ les uns sur les autres. L'église n'est point finie et ne le sera probablement jamais * ; elle n'est point belle en dedans..., elle n'est qu'étonnante par la patience infinie qu'elle suppose... ; il y a peut-être mille statues... » Cette page est la seule qui nous fasse connaître l'impression de Beyle sur Milan. Elle nous révèle très suffisamment son goût. Beyle, ex-candidat à l'Ecole Polytechnique, est surtout frappé par la dimension des monuments ; il les mesure, et pour les comparer il les chiffre. Mais, bien qu'il trouve « sublime » le Panthéon de Soufflot, il semble n'avoir sur les différents styles de l'architecture que des

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