Elle porte maintenant le n" 81 du Corso Venezia
Les Bovara étaient une famille notable de Milan. Le célèbre poète dialectal Porta a écrit une pièce de vers : « In mort del consejer de stat cavalier Stanislaa Bovara ». Le frère de celui-ci, Giovanni Bovara, prêtre, professeur, qui devait être ministre des cultes en 1802 et sénateur en 1809 (cf. Gallavresi, Carleggio del Conle Fed. Confalonieri, 44, note), avait fait bâtir ce palais, sur l'emplacement d'une église et d'un monastère, Santa Maria del Rosario, fondés par le cardinal Federico Borromeo en 1024, et détruits en 1785. L'édifice était donc presque neuf * quand, en 1798, la République Cisalpine l'acheta pour le donner à la France, qui y logea son ambassadeur. (Cf. Cusani, Storia di Milano, V, 258.) Le borgo di Porta Orientale en prit, cette année-là, le nom de Slrada délia Riconoscenza. Mais la reconnaissance et le nom disparurent sans doute au retour des Autrichiens, en 1799.
L'appellation de casa Bovara, qui avait convenu si peu de temps à ce palais, lui fut cependant donnée bien des années encore. Je la retrouve en de vieux guides milanais de 1802, et même de 1822. Le Palais de la Légation française était revenu en des mains italiennes. Il appartint successivement aux familles Camozzi, Ponti, et enfin Dal Pozzo. (Cf. Gallavresi, loc. cit. ; Lucini di Gordola, lettre à Alberto Lumbroso, dans Stendhal e Napoleone, XLVII- VIII. M. Lucini donne sur ce palais quelques détails curieux.)
* D'après le guide de Bianconi, il commençait à sortir de terre en 1787.; l'architecte Felice Soave en avait donné le dessin.
La position de la casa Bovara était heureuse. Assez éloignée du centre de la ville, mais très proche du jardin public, et toute entourée de champs ou de villas ^, elle permettait à un disciple de Jean- Jacques de se croire presque au sein de la nature. Tout près de là, le vieux Nai'iglio mélancolique laissait dormir ses eaux stagnantes.
Mais quel gai spectacle mondain offrait en revanche le Corso di Porta Orientale ! Chaque soir, à la tombée de la nuit, passaient là toutes les jolies femmes de Milan, pour aller retrouver, sur la promenade des remparts, leurs amoureux du jour et du lendemain. Ce jeune conquérant ne pouvait être mieux logé ^.
On lui avait donné une chambre au second étage, « audessus de la salle à manger de Madame Petiet ^ ». Il y avait derrière son lit « un tableau de Ganymède », témoin silencieux de ses plus secrètes rêveries, et qui devint « à jamais sacré » pour lui.
C'est là que vécut Beyle quatre ou cinq mois peut-être. Mais son travail, apparemment assez mal réglé, semble l'avoir souvent appelé dans un autre palais*, qui dressait non loin de la Scala les hautes colonnes et le porche grandiose de sa façade inachevée. Cet édifice somptueux et
1. Milan s'arrêtait alors au Naviglio, canal circulaire qui embrassait la vieille ville ; entre le Nawiglio et les remparts s'étendait une large ceinture, où quelques maisons seulement étaient semées parmi des cultures et des jardins.
2. Le corso di Porta Orientale fournissait une distraction continuelle. C'était la route de Bergame, de Brescia et de Venise. Toute l'armée française passa devant la casa Bovara à la fin de 1800 ; là défilèrent encore des convois de prisonniers autrichiens ; et par là rentrèrent à Milan ces patriotes lombards, détenus à Cattaro, et dont Stendhal, dans la Chartreuse de Parme, a fort bien décrit l'arrivée. (Il faut d'ailleurs noter qu'il ne la vit point, étant alors à Brescia.) Si l'on veut avoir une idée du tliéàlre mouvant que Beyle avait sous ses fenêtres, il faut feuilleter à la bibhothèque Ambrosicnne le recueil : Miscellanea polilica.
3. Comme, dans son Journal d'Italie (122), Beyle met seulement l'initiale P., et qu'il vient de nommer Madame Pietragrua, quelques stendhaliens sont tombés dans les plus amusantes confusions. Ils ont logé à l'ambassade de France la petite bourgeoise milanaise qu'était Angela. M. Barbicra (Figure e figurine d'un secolo c/ie muore, 44) a commis l'erreur, et M. Lucini (cf. la note li de la page précédente) l'a aggravée. Des critiques français se sont hâtés de l'accueillir. Est-il besoin de citer parmi eux M. Mélia ?
4. Beyle unit dans un même souvenir son « séjour à !Milan dans la Casa Castelbarco ou dans la Casa Bovara. » (//i Br., I, 158.)
triste, la casa Simonetta Castelharco ^, donnait asile au général en chef de l'armée française ^. Les bureaux de l'état-major s'y trouvaient donc sans doute ; Pierre Daru y travaillait. Et chaque jour, dans cet antique palais du xvi^ siècle, en face de Brera, où si souvent plus tard il viendra goûter la grâce tendre des vieux maîtres milanais, Beyle copiait pendant de longues heures des lettres administratives.
Mais il y retrouve aussi et il y fait des amis, amis de bureau et de plaisir, à qui Beyle ne se livre point, et qui ne peuvent avoir sur lui aucune influence.
Seul iNIartial Daru, en offrant libéralement à son jeune cousin ses confidences ou ses conseils, exerce sur l'imagination libertine et naïve de Beyle l'attrait du mauvais sujet pour le jeune homme sage, à qui sa sagesse semble pesante. C'est à Milan surtout qu'il devient son maître en séduction. Mais ne connaissons-nous pas déjà l'excellent Martial, et son enseignement ?
Quant à ce groupe de commissaires des guerres, « fort braves gens, instruits, spirituels, gaillards ^ », Joinville, Marigner, Mazeau, ils sont maintenant pour Beyle des protecteurs familiers, ils seront plus tard ses compagnons d'armes, mais ils passent à côté de sa vie *. On en peut
1. Ce palais, remplacé au cours du xix^ siècle par un bâliment moderne, était sis au n" 1556 (aujourd'hui 19-21) de la via Brera. Œuvre de rarchiteetc Seregno, il n'avait qu'un ordre de colonnes. L'intérieur était magnifique ; une immense galerie contenait une abondante collection d'étoffes, de porcelaines, de laques, de bronzes et de tableaux anciens. Le frère du pape Pie IV, l'oncle de Saint Charles, .Jean-Jacques de Médicis, l'avait fait élever au xvi^ siècle. Quelques années après le passage de Beyle, Christine Belgioioso y devait habiter. (R. Barbiera, la Principessa Belgioioso, 8-9. Guide de Bianconi, p. 402.)
M. Gian Piciro Lucini di Gordola, dans sa lettre déjà citée, confond la casa d'Adda et la casa Castelharco, confusion que rien ne justifie. M. le docteur G. Gallavresi a bien voulu confirmer sur ce point mes recherches.
2. Dans VElenco délie case dove si possono alloggiare militari, à VArchiuio ciuico de Milan, j'ai trouvé, pour l'an IX, le palais Castelharco indiqué comme possédant un grand nombre de pièces disponibles. D'autre part le Diario di Minola, à la bibliothèque Ambrosienne, mentionne expressément, comme logeant à la Casa Simonetta Castelharco, en face des écoles de Brera, au mois d'août 1800, le général Brune. (Nommé général en chef le 13 août.)
3. Chuquet, liv. cit., 49. On y trouvera leurs états de services.