‹ La jeunesse de Stendhal (volume 2)Chapitre 54 sur 166 · Jour, d'il · texte numérisé non relu

Jour, d'il

2. Corr., I, 20-21. Cette lettre n'est point datée. M. Paupe, j'ignore sur quel indice, la suppose de 1801. Il se trompe d'un an. *

3. D'après l'article VI de la convention que signa le baron de Mêlas après Marengo, Arona faisait partie des sept places de guerre qui devaient être évacuées du 16 au 20 juin. Pierre Daru était l'un des huit commissaires désignés par l'article XII pour faire exécuter la convention. {Corr. de Nap. I^', VI, 456-457.) Une lettre de Berthier au Premier Consul fixe l'occupation d'Arona au 20 juin. (De Cugnac, lif. cit., II, 488.)

* Cette erreur conduit M. Henri Martineau (/iV. cil., 21) à admettre deux excursions aux îles Borromées.

teurs » et sa « situation romantique » ? Ne semble-t-il pas qu'il ait compris la nouveauté de ce paysage, plus pur et plus parfait que tout ce qu'il avait vu ailleurs ? Ce n'était plus l'âpreté des cimes dauphinoises, ou la tristesse sauvage du Saint-Bernard ; ce n'était plus même l'immense azur du Léman, et les contrastes grandioses de ses montagnes. Ici nulle rudesse, point d'oppositions tranchées, rien de surhumain. Les collines vertes se miraient harmonieusement dans l'eau bleue, sur laquelle flottaient comme des fleurs de petites îles parfumées. Le dessin des rochers était ferme, mais sans audaces inquiétantes. La grandeur en restait mesurée. Et l'infinie variété de ces formes et de ces nuances ne tombait pas dans la confusion. Les détails en étaient choisis avec une délicatesse exquise, et l'ensemble demeurait large, simple et mélodieux. Ce paysage, composé comme une œuvre d'art, et que l'œil embrassait toujours avec aisance, ainsi qu'un tableau bien proportionné, n'avait d'autre défaut que sa perfectiQn même. Pour la première fois, Beyle pouvait admirer la douceur et la noblesse grave des paysages italiens, de ceux qu'il devait le mieux aimer ^.

C'était pour Beyle une grande découverte ^, et qui venait à son heure. Aux amertumes passionnées de son enfance s'étaient parfaitement accordées les rudes montagnes de son pays natal. Mais, depuis qu'il était entré en Italie, il se sentait une âme nouvelle. Pour la première fois il connaissait le bonheur. Et la sérénité magnifique de cette nature souriante semblait répondre à ses rêves secrets. Pareil paysage n'était-il pas un conseiller de joie et d'amour ? Beyle le sentit peut-être mieux qu'il ne l'exprima, et c'est à son émotion qu'il pense quand il

1. Très sensible à la beauté du lac de Côme, les collines florentines le laissent indifférent.

2. Les rives du lac Majeur et les îles Borromée semblent rester pour lui, pendant de longues années, le paysage idéal. Dans son Journal de 1805, il rappelle un jour « ce que ces îles ont été pour » son « âme charmée » (238). Il les revit en 1811 {Jour, d'il., 278-9) : « Cette vue fait le pendant de celle de la baie de Naples, et est bien plus touchante. Ces îles me semblent produire le sentiment du beau en plus grande quantité que Saint-Pierre.

Enfin, mon esprit... a trouvé quelque chose où rien n'est à blâmer... »

écrit : « Surtout ne montre cette lettre à personne..., elle est pleine de ridicule pour les âmes froides. » C'est déjà le mot d'ordre mystérieux du beylisme : to the happy /e<v ^.

A son retour, Beyle vit, pour la première fois peut-être, le vainqueur de Marengo ^. Il fut « admis dans sa loge à la Scala, pour rendre compte de mesures relatives à l'occupation de la citadelle d'Arona ^. » Entendons qu'il accompagna modestement Daru, quand Daru vint rendre compte de sa mission.

D'ailleurs en ce temps-là Bonaparte était indifférent à ce jeune républicain, s'il ne lui était pas odieux. Bientôt Beyle le détestera comme un tyran pour lequel il rêve un nouveau Brutus. Quant à sa gloire militaire, elle est trop proche peut-être pour l'éblouir. Lorqu'il cherchera un maître en stratégie, ce n'est point à Bonaparte qu'il s'adressera, c'est à Turenne.

Mais, dans l'été de 1800, Henri Beyle, qui n'était point

1. Colomb nous assure que Beyle, enthousiasmé par la vue du lac Majeur, lui aurait écrit pour lui raconter son voyage. Colomb a d'ailleurs tout brouillé. Ce voyage militaire à Arona, cette traversée sur une canonnière autrichienne, se transforment en excursion de touriste. L'aide de camp de !Mélas, « jeune homme charmant, à quelques préjugés près », dont parle Beyle, devient le flls du général Mêlas, profitant de l'armistice pour visiter la Lombardie. Les souvenirs de Colomb sont-ils plus exacts, quand il parle de la i< longue lettre descriptive » que lui envoya Beyle ? « Sa jeune imagination s'essayait déjà d'une manière fort agréable sur ce beau paysage. Il vit alors, dans toute sa fraîcheur, le mot bataille, que Bonaparte avait buriné, tout récemment, sur l'une des deux branches de ce laurus nobilis, qu'on fait encore remarquer aux voyageurs, au milieu du magnifique bosquet de lauriers, des jardins de l'Isola Bella... » {Notice, XXVI-XXVIL)

2. Chose singulière, Beyle ne se rappelle pas exactement où ni quand il a vu pour la première fois son héros. « C'était au fort de Bard », écrit-il dans la Vie de Napoléon, mais nous savons qu'il n'en est rien. Si Beyle ne l'avait pas rencontré à Paris, s'il n'avait pas assisté, le 18 juin, à son retour à Milan après Marengo, ce serait bien à la Scala qu'il aurait fait la découverte de Bonaparte. L'entrevue ne put avoir lieu qu'entre le 20 et le 25 juin, puisque ce jour-là Bonaparte quittait Milan.

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