‹ La jeunesse de Stendhal (volume 2)Chapitre 72 sur 166 · Corr., I · texte numérisé non relu

Corr., I

Ainsi c'est là que Stendhal a médité ses meilleurs livres, et c'est là surtout qu'il a vécu et qu'il a aimé. La triple inscription de son épitaphe ne serait nulle part mieu^v placée que sur la cloison de quelque loge :

Qui uisse, scrisse, amù.

Beyle fit cette découverte incomparable tout au début de son séjour à Milan. Il la décrit à sa sœur, dans une de ses premières lettres, le 10 messidor : » Il y a ici une salle de spectacle superbe. Imagine-toi que l'intérieur est grand comme la moitié de la place Grenette. On y joue le même opéra pendant quinze jours ; la musique est divine et les acteurs détestables ^... » Quelle désinvolture et quelle indifférence ! Comme Beyle eût parlé autrement de la Scala, s'il avait su prévoir alors tout ce qu'elle serait plus tard pour lui ! « Si jamais je m'amuse à décrire comme quoi mon caractère a été formé par les événements de ma jeunesse, le théâtre délia Scala sera au premier rang », écrivaitil en 1811 2. Et qu'aurait-il écrit en 1821 ?

Mais, en l'an \ III, Beyle ne pénètre point encore dans l'intimité de la Scala. Rien de plus purement milanais que ce théâtre et ses coutumes. C'était il y a cent ans le centre et le cœur de la ville. Mais, pour comprendre et pour goûter la Scala, il faut être du pays, il faut avoir à retrouver là chaque soir des amis, et, s'il se peut, une maîtresse. Beyle, isolé au parterre ^, s'y sent un intrus.

1. Ce jugement si catégorique d'un critique musical encore si incompétent ne saurait nous persuader. C'était peut-être seulement la surprise d'une diction «t d'une méthode nouvelles pour lui. Maurice Dupin est plus indulsrent. 11 écrit deux mois plus tard : « Nous allons... au spectacle, qui est magnifique. Il y a une cantatrice et un ténor admirables. Les ballets sont fort mal dansés, mais les décorations superbes, i (Hisl. de ma vie, I, 387-388.) Bonaparte, dans le Bulletin du 5 juin, annonçait l'arrivée de la Billington, de la Grassini, et de Marchesi. {Corr. de jSap. I", VI, 429.)

'1. Jour, d'il., 117. Ce jour-là il entre à la Scala si attendri qu' « un peu d'émotion de plus » l'aurait « fait trouver mal et fondre en larmes ».

3. * Toutes les lo^es sont louées, de manière que nous n'avons que le parterre et la loge de l'Etat-Major. » {Corr., J, 7.) Beyle est encore mal au fait. Les loges de la Scala ne sont généralement point à louer ; chacune a son propriétaire ; c'est un patrimoine de famille.

D'ailleurs la Scala que Beyle put voir en 1800 offrait un étrange aspect ; et les Milanais n'y reconnaissaient plus leur théâtre familier.

Depuis une vingtaine d'années, ce théâtre était l'unique pensée de toute la ville. On l'avait inauguré le 3 août 1778, et dès lors les Milanais regardaient la Scala comme leur bien le plus précieux ^, celui qu'il faut conserver à tout prix, pour l'honneur et la gloire de Milan ^, Dans cette cité dépourvue de vie politique, la Scala était devenue la distraction nécessaire. Tel le Cirque à Byzance. Et à Milan comme à Byzance il y avait parmi les spectateurs de furieuses factions ; les artistes rivaux se partageaient le public ; on faisait cabale pour ou contre tel soprano ; et c'est ainsi qu'en 1780 l'illustre Marchesi ^ et la prima donna Caterina Gabrielli avaient déchaîné des passions furibondes, et agité toute la ville. Un opéra nouveau était un événement national, le moindre début d'un chanteur provoquait à l'avance des chiacchierate infinies, le jeu compliqué des intrigues, les incidents de la scène et des coulisses, amusaient ou passionnaient tous les esprits ^.

En même temps la Scala était devenue le grand salon commun, — le seul salon de la ville, — où se retrouvait

1. Bianconi [Nuova guida di Milano...) lui consacre trois pages de description. On appelait la Scala Teatro Grande, et Beyle dit en efîet couramment le Grand Théâtre. {Jour, d'il., pass.)

2. Ce sentiment dure encore aujourd'hui. Et ce n'est pas sans beaucoup d'or que les généreux protecteurs de la Scala comblent les déficits d'un théâtre aussi coûteux.

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