‹ La jeunesse de Stendhal (volume 2)Chapitre 83 sur 166 · Liv. Xj chap. xi · texte numérisé non relu

Liv. Xj chap. xi

d'eux vient lui enlever sa femme. Un soir, en rentrant chez lui, Giovannin le rencontre dans l'escalier, lui et son grand sabre... Et, pour comble de disgrâce, il est quelque peu rossé. Le bon Milanais se contente, en guise de vengeance, de railler ces « paracarri ». Mais sa raillerie est morose.

L'homme du peuple, tout comme le grand seigneur, Giovannin Bongee, comme le comte Gerardi, le malheureux époux de Fanny Lechi, maîtresse de Murât, veulent bien respecter en apparence les Français, puisqu'ils ne peuvent faire autrement. Mais il ne faut pas leur demander de les aimer.

Beyle nous a donc laissé de Milan une image fausse et charmante. C'est le souvenir d'un amoureux, fait tout entier de ses illusions.

En vérité, des mœurs et du caractère milanais, Beyle garde encore la plus profonde ignorance. Comment pourrait-il deviner ce que cette nation pense des Français au fond de son cœur ? Il a vu seulement ce que peut voir un étranger, qui d'ailleurs est un enfant sans expérience, un étranger qui passe six mois dans une ville dont il ne connaît pas du tout l'histoire et à peine la langue, un étranger qui passe ces six mois au milieu de ses compatriotes, jeunes gens comme lui, comme lui ignorants des choses d'Italie, mais pleins des préjugés que les Français apportent toujours chez un autre peuple, un étranger enfin qui appartient à une armée victorieuse, campe en pays conquis, et ne voit autour de lui que des habitants craintifs, complaisants ou silencieux.

Le témoignage de Stendhal ne saurait donc intéresser l'historien que pour l'aspect extérieur des choses, le spectacle de la rue ou des lieux publics. Il pourra nous rapporter, à peu près, ce que ses yeux ont vu. Pour le reste, il ne faut lui demander que les rêveries d'un cœur épris ^.

1. Il ne faudrait pas en conclure, comme beaucoup le pensent, que Stendhal n'a jamais su voir qu'une Italie romanesque et fausse. Je crois exactement le contraire. Personne n'a mieux connu que lui le caractère italien. Mais, par une étrange anomalie, il n'a point appliqué au Milan de sa jeunesse une expé-

A vrai dire, il est }3ermis de trouver les rêveries de Stendhal aussi intéressantes que le plus fidèle des témoignages historiques.

rience acquise plus tard. Psychologue exact et profond dans Rome, tapies et Florence, dans les Promenades, il n'est plus, quand il raconte l'histoire des Français à Milan de 1796 à 1800, qu'un romancier plein de fantaisie.

A.NGELA PIETRAGRUA

« J'étais dévoré de sensibilité, timide, fiur et méconnu. »

(Jour. d'Italie, 119.)

Il vint un jour pourtant où Beyle, sur le Corso, dans les bals et à la Scala, ne promena plus cette âme inquiète et vide, ces ardeurs sans objet, qui avaient enchanté d'abord, puis assombri sa vie milanaise. Parmi tant de femmes qui s'offraient à l'amour, il fit son choix. A vrai dire, sa volonté et sa raison n'y furent pour rien. Mais un beau soir ses rêveries errantes se posèrent, son universel désir se fixa, et désormais, pendant plus de quinze ans, toutes ses fantaisies romanescjues vont fleurir autour de la brune et voluptueuse imaye d'Angela Pietragrua, «( catin sublime ^ ».

Henri Beyle était à l'âge où l'on aime les femmes que possèdent les autres. Trop jeune et trop naïf, malgré ses prétentions, pour avoir une maîtresse à lui, il se prit d'une passion poétique et désintéressée pour la maîtresse de son ami Joinville. Beyle avait ainsi trouvé, sans qu'il le sût, le vrai moyen d'être heureux. Sa puissance de rêve

1. C'est Stendhal qui l'a écrit : « Angcla P. a été catin sublime à l'italienne, à la Lucrèce Borgia... » [II. Br., I, 22.) Sublime, n'est-ce pas beaucoup dire ? On verra en son temps la vulgaire histoire de cette rusée, dont Beyle fut la dupe. Mais il ne peut s'empêcher, même après avoir été laidement trahi par elle, d'embellir jusqu'à sa trahison. Il n'a pas le courage de renier son rêve.

était assez forte pour le satisfaire ; il ne lui manquait qu'une figure de femme. Angela, qui ne s'en doutait guère, fournit à son imagination le peu de réalité qui lui suffisait encore; et l'inassouvi de ses désirs leur ajoutera seulement cette fine et attendrissante mélancolie, bonne pour en relever le goût.

Plus tard sa propre expérience lui apprendra que, à dixsept ans comme à trente, le vrai moyen pour qu'une femme ne vous fasse point de mal, c'est qu'elle soit à vous aussi peu que possible.

L'amour de Beyle et d' Angela Pietragrua eut en effet deux périodes bien distinctes ^. Dans la première, qui dure plus de dix ans, elle n'est qu'un thème à rêveries, le symbole de l'Italie perdue, une héroïne de roman, avec ce privilège d'être réelle, et de prêter au désir un rien d'espérance. Autour d'elle la fantaisie de Beyle fait des cristallisations magnifiques. Angela, qui cependant passe d'un amant à l'autre et a oublié jusqu'au nom de son lointain soupirant, n'est pour rien dans le rôle merveilleux qu'elle joue au fond du cœur de Beyle. Elle lui donne en ce temps-là beaucoup de bonheur.

En 1811 elle devient sa maîtresse. Pendant des années, elle le promène, l'use, le ridiculise et le trompe. Il songe à se tuer, et finit par le dégoût d'un amour qui a rempli sa vie. Cette fois Angela s'est chargée de jouer ellemême son rôle. Il est vulgaire, et douloureux pour la victime ^.

1. Aussi la nomtnc-t-il deux fois, dans la liste de ses maîtresses, au début d' Henri Brulard (I, 17|.

2. On peut dire, il est vrai, à la défense d' Angela, que, fût-elle demeurée fidèle et parfaite amante, Beyle était de ceux que le rêve contente et que la réalité déçoit.

« Dans ce temps..., si rempli de souvenirs tendres pour moi, Join ville, alors adjoint à M. Daru, et qui est naturellement bon, me mena chez une grande, belle et superbe femme qu'il avait. C'était madame Angeline P. »

(Journal d'Italie, 123.)

Angiola Pietragrua avait alors vingt-trois ans ^. C'était la figure grave et sensuelle d'une amoureuse. Ses traits largement dessinés, les belles lignes de ses sourcils et de son nez, ses yeux sombres et brillants, lui donnaient une sorte de majesté passionnée. Et quand cette physionomie ardente et énergique s'adoucissait, un sourire, sur cette bouche volontaire, semblait une tendre et délicieuse exception ^. Angiola était donc belle, d'une beauté sans doute plus forte que délicate. Mais ne sied-il pas qu'Henri Beyle ait aimé une Italienne sculpturale et brune, comme il est convenu que doivent être les Italiennes ? D'ailleurs cette femme à la stature hautaine avait dans tous ses mouvements la liberté naturelle d'un beau corps jeune, souple et voluptueux ^.

Beyle sans doute l'aima tout de suite ; il l'aima pour son

1. Il n'est pas possible de fixer exactement la chronologie de cet amour. La première visite de Beyle à Angela doit se placer dans l'été de 1800 ; Beyle n'était pas encore dragon, semble-t-il, d'après une phrase du Journal d'Italie ; nous ne pouvons donc la reculer plus loin que le milieu de septembre. Et cette dernière date deviendrait la plus probable, si l'on veut bien voir une allusion à sa passion nouvelle dans la lettre que Beyle écrit à sa sœur le 28 septembre, et où il gémit sur « les instants afTrcux » que donnent les « grandes passions «. Peut-être faudrait-il rapprocher de ces déclarations mélancoliques une lettre du 23 décembre [Corr., I, 17), où Beyle affirme que son plus grand désir est de fuir loin de ce pays maudit. Mais Angela est-elle la cause de cette haine, ou bien la... malcchance que l'on sait ?

2. Nous sommes obligés de reconstituer la figure d'Angela d'après divers passages du Journal d'Italie (particulièrement p. 124 et 296). M. G. P. Lucini croit posséder un portrait d'Angela, qui fut jadis exposé à Milan, et aujourd'hui est difficilement accessible. Je ne l'ai point vu.

3. Quand Beyle la retrouvera, en 1811 elle lui semblera épaissie.

corps désirable, ses beaux yeux ardents, sa figure noble et tragique. Ne fallait-il pas en même temps, à ce jeune épicurien romanesque, de charnelles réalités, mais aussi le visage expressif d'une héroïne selon Jean- Jacques ? Beyle, on s'en souvient, avait l'imprudence de demander à sa maîtresse autre chose qu'un tendre et fidèle amour : il lui voulait encore du génie. La figure, sinon l'esprit, d'Angela se prêtait à cette conception ^.

Et aussitôt disparut pour toujours de ses rêveries le pauvre visage insignifiant et doux de Virginie Cubly. Angela Pietragrua va désormais régner, avec sa prestance de déesse païenne, dans le cœur romantique d'Henri Beyle.

Angiola était née au fond d'une lioutique. Son père, Antonio Borroni, et sa mère, Marianna Navina, semblent avoir été de bonnes gens, familiers et simples, qui tenaient eux-mêmes levir comptoir. L'on ne sait ce qu'ils vendaient ; peut-être des culottes de peau ^. Elle avait épousé un employé, Carlo Pietragrua ^, bellâtre assez sot, nous dit Beyle *, qui est partial. Ce mari semble plutôt un habile homme, qui savait jouer à propos de la jalousie, pour écarter les galants improductifs, comme Beyle, et ménager à sa femme des amis plus sérieux.

Le ménage durait depuis six ans au moins ^, et Angela

1. Elle ne paraît en vérité avoir eu d'autre génie que celui de l'intrigue. Elle trompa Beyle supérieurement. Mais était-ce donc si difficile ?

2. h'Archivio storico de Milan nous apprend que plusieurs Borroni, à la fin du xviii" siècle, étaient à Milan employés ou commerçants. Je trouve parmi eux un perruquier, un vivandier, un savetier, un marchand de foin, un fournisseur de pantalons pour les soldats * ; ce dernier s'appelle Antonio.

3. h'Archivio storico fait connaître l'existence de plusieurs Pietragrua. Le mari d'Angela, fils de Luigi Pietragrua et d'Antonia Marliani, pourrait être ce Carlo Pietragrua, receveur de l'office général du timbre, en l'an V, et habitant alors Borgo San Caloce, n° 3034. Un autre Pietragrua fabriquait des boutons, un autre louait des chevaux, un autre vendait des fromages.

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