‹ La jeunesse de Stendhal (volume 2)Chapitre 84 sur 166 · Dans un fragment inédit · texte numérisé non relu

Dans un fragment inédit

5. Nous savons en efTet que le fils d' Angela, Luigi Antonio, était né le 23 avril 1795. (J'ai trouvé ce renseignement, et plusieurs de ceux qui précèdent, dans les bureaux de VAnagrafc, à Milan.)

* 11 en a vendu pour 3.500 francs au magasin miliUiire, en l'an IX.

n'en était peut-être pas à sa première aventure ^, quand- Beyle y fut introduit par Joinville ^.

Nous devons croire qu'il fit sur le cœur d'Angela une bien petite impression, puisque, dix ans plus tard, elle ne le reconnaîtra même pas quand, tout ému et prêt à fondre en larmes, il viendra se présenter chez elle ^. Beyle devra lui rappeler qu'il était l'ami de Joinville. Alors seulement elle se souviendra du Chinois. C'est ainsi que ses camarades avaient surnommé Beyle à Milan *, peut-être à cause de sa grosse tête ronde et de ses petits yeux. Une Italienne tient à la beauté du mâle. On peut donc craindre qu'Angela n'ait point trouvé Beyle joli. Tout au moins n'avait-elle conservé du Chinois qu'un souvenir assez falot.

1. D'après Beyle, son premier amant aurait été, en l'an VII, un M. Gros. (Jour. d'It., 163.)

2. Louis Joinville était commissaire des guerres, et à Milan l'adjoint de Pierre Daru. (On trouvera ses états de services dans Chuquet, Sl.-B., 49-50.) Beyle travaillait dans son bureau. Ce chef bienveillant lui apprenait l'orthographe (lettre inédite de Beyle, à la bibl. de Grenoble, R 302). Il fut le protecteur de l'enfant, son bienfaiteur, non pas son camarade. Beyle sans doute parle de lui familièrement, et raconte même qu'il l'a provoqué en duel [H. Br., II, 194), ce qui est bien singulier. Mais, quand il lui écrit, c'est sur le ton du plus profond respect (Corr.,II, 2). Il le juge d'ailleurs avec désinvolture : c' « est un bon cœur qui a du bon sens, mais des manières communes... ; il est laid, a une figure basse, mais... il paraît que c'est un être fait pour sentir les passions... Il ignore toutes les convenances, et... n'a pas d'esprit du tout ;... il a l'air d'un paysan introduit dans la société. » [Jour, d'il., 133-134.) Mais Beyle parle peutêtre comme un amant jaloux de son prédécesseur.

Joinville avait vingt-sept ans quand il était le maître d'Angela. Nous ne savons si ce fds d'un maréchal des logis du comte d'Artois était aussi inculte que l'affirme Beyle. Fidèle à tous les régimes, il montrait en 1794 « les principes d'un bon républicain », méritait en 1805 « la bienveillance du gouvernement » impérial, et s'attirait en 1815 de grands éloges par « son entier dévouement pour le service du roi ». Mais ce fonctionnaire modèle avait des mœurs déplorables. A 54 ans, il se rangea, pourvut à l'avenir de ses enfants naturels, et demanda au ministre la permission de se marier avec une femme riche, en assurant son Excellence qu'il jouissait encore « d'une bonne constitution. » (Arch. de la Guerre.)

Angela avait beaucoup aimé cet homme laid, mais bien râblé, et peut-être génércu.x. Elle alla jusqu'à Paris pour se justifier auprès de lui. [Jour. d'It., 158.)

Page 1