QUAI MALAQUAIS
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PRÉFACE
« J'écris des considérations sur des événements bien petits, mais qui, précisément à cause de leur taille microscopique, ont besoin d’être contés très distinctement. Quelie patience il vous faudra, ô mon lecteur ! »
(Henri Brulard, 1, 25.)
Tout un livre était-il nécessaire pour raconter les vingt premières années de Stendhal ? Je me le suis demandé quelquefois. Mais il me semblait trouver d’avance la réponse en cette phrase d'Henri Brulard : « Ce tableau des révolutions d’un cœur ferait un gros volume in-80, avant d'arriver à Milan. »
J’ai donc essayé d’écrire, avec une minutieuse exactitude, l’histoire de ce cœur d’enfant.
La formation d’une âme aussi complexe, aussi mêlée et subtilement contradictoire que celle de Stendhal m'a semblé le plus intéressant des problèmes moraux. Pour le résoudre, aurait-il sufli de quelques résumés synthétiques et de quelques tableaux en raccourei ? Je ne l'ai pas cru, mais, tout au contraire, que l'analyse la plus patiente pouvait seule démêler, au fil des jours, l’écheveau embrouillé des atavismes, du tempérament, et des influences innombrables.
En étudiant, d'année en année, l’épanouissement de cette sensibilité et les progrès de cet esprit, je n’ai donc
II PRÉFACE
pas voulu négliger les petits faits et les nuances. Y auraitil de bonnes raisons pour que le critique ne traitât point l'écrivain dont il fait l’histoire comme le romancier traite son héros ? Ne peut-il lui appliquer aussi les méthodes les plus précises d’une psychologie qui s’efforce de suivre dans ses menues vicissitudes et de peindre dans son détail toute une vie? J’ai pensé qu’un personnage réel, sil devient Stendhal, vaut bien la même attention lente et curieuse qu’un personnage imaginaire. Et j'ai tenté d’écrire le roman vrai d'Henri Beyle.
Un pareil roman serait en plusieurs tomes. On ne trouvera ici que le premier. L’existence de Beyle fut si variée qu'il convient d’en raconter séparément les phases diverses et les capricieux avatars. L’enfant morose de Grenoble, l’allègre et mélancolique dragon de Milan, le jeune philosophe de Paris, acharné à ses livres, et chimérique amant de Mélanie Guilbert, l’intendant de la Grande-Armée, froid conquérant des belles, et juge dédaigneux de ses compagnons d’armes, le mélomane de la Scala, berné par la Pietragrua, et douloureusement soumis à l’altière Métilde, et puis le romancier de la rue Richelieu, discret ami de la Pasta, le consul ennuyé de Cività-Vecchia, regrettant à Rome le pavé des boulevards, fonctionnaire victime des bureaux, et persécuté par son commis, tandis qu’en ses heures vides il écrit la Chartreuse de Parme, — au premier regard, tous ces chapitres d’une même vie ne sembleraient-ils pas plutôt les romans disparates de personnages contradictoires?
Et pourtant ce ne sont là que déguisements successifs d’une âme étrangement semblable à elle-même, au cours d’une longue existence bigarrée. L'originalité tenace et précoce de Beyle se révèle pleinement dès son enfance, ou, si l’on veut, il garde jusqu’au bout des puérilités profondes. S'il est donc nécessaire de raconter sa vie par morceaux, le récit de sa jeunesse suflira pour nous le donner déjà tout entier.