‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 2 sur 369 · PRÉFACE III · texte numérisé non relu

PRÉFACE III

Peut-être cette précocité et cette permanence se retrouveraient-elles, si on les connaissait bien, dans tous les hommes, mais elles sont chez Beyle plus particulièrement frappantes. Tout ce qu’il y a d’essentiel dans le cœur du vieux Stendhal et dans son esprit apparaît déjà nettement, chez l’adolescent raisonneur et sensible de la place Grenette.

Sans être précisément une âme simple, Henri Beyle est un esprit simpliste. Il n’a pas beaucoup d’idées ; il s’en tient, invinciblement, à celles qu’il a tout d’abord découvertes. Son intelligence oscille autour de quelques points fixes, qui le retiennent seuls, et hors desquels il n’a point de curiosité. Il l’a dit lui-même : « Par instinct, ma vie morale s’est passée à considérer attentivement cinq ou six idées principales, et à tâcher de voir la vérité sur elles 1, » Il ne faut d’ailleurs s’exagérer ni l’originalité ni la profondeur de ces idées. L’ignorance seule de ses critiques leur a permis de lui attribuer quelques découvertes, qui étaient dans le domaine public au moment où il a commencé de réfléchir. Parmi le patrimoine intellectuel du xvuie siècle, il a su faire son choix. Les quelques théories qu’il a prises à l’abbé Dubos, à Montesquieu, à Helvétius, et aux idéologues, il leur a imprimé une forme vive et nouvelle, et c’est grâce à lui qu’elles ont survécu. Mais enfin il ne fut guère inventif. Et le beylisme même n’est point une philosophie, mais bien plutôt une attitude, ou un système pratique et personnel de vie. Les idées de Beyle ne valent donc ni par l'invention, ni par la complexité, la richesse ou létendue. Mais elles ont pourtant un mérite aussi rare peut-être, leur triomphante lucidité, leur rigueur aiguë, — idées lapidaires, si l’on peut dire, et qui doivent leur étrange séduction à cette clarté sèche, précise et brève ?.

4. H. Br., I, 26. Une tête ainsi faite rapproche singulièrement Beyle des classiques.

2, On sait que M. Faguet, cherchant un jour le paradoxe le plus spirituel à lancer contre Stendhal, trouva cette boutade : « Stendhal n’était pas intelligent.… Il était absolument incapable d’avoir une idée générale. » (Revue Bleue du 21 novembre 1891.) ;

Me sera-t-il permis de demander à M. Faguet comment des hommes aussi

1V PRÉFACE

C’est que, en vivant avec ce petit nombre d'idées, toujours les mêmes, en les reprenant, les retouchant d’une main infatigable, Beyle les a aussi améliorées : cet éternel rabâchage lui a permis de consolider et d’affiner sans cesse l’édifice étroit de sa pensée. Autant ses livres sont hâtivement composés, entassés pêle-mêle, et peu revus, improvisations accumulées d’un écrivain trop fécond, autant, dans cette œuvre prolixe, la pensée reste sobre, et d’une pauvreté qui tout au moins la sauve du vague ou de la confusion.

Ces idées simples, limitées, peu nombreuses, justement parce qu’elles sont ainsi, Beyle a pu les entrevoir dès son enfance ou sa jeunesse ; écolier studieux et grave, idéologue à quinze ans, il cherche dès lors la réponse aux quelques problèmes qui le préoccuperont toute sa vie : à vingt ans, le mode de sa pensée est déjà fixé, on voit poindre ou se préciser ses théories familières : Stendhal n'aura désormais rien de tout à fait nouveau à nous dire.

Si la pensée de Beyle est, comme un théorème de géométrie, satisfaisante seulement dans ses bornes étroites, et moins personnelle qu’il ne paraît, sa sensibilité est.rare et exquise. À vrai dire la plupart de ses critiques ne s’en sont point aperçus, et quelques-uns s’obstinent encore à ne voir en lui qu’une âme sèche. Henri Beyle fut une âme tendre, éternellement dupe de son imagination et de son cœur. Mais, comme il habilla de formules nettes et de raisonnements froids ses émotions les plus passionnées, sa sensibilité fut généralement méconnue. Il n'importe. Elle se révèle assez à tous ceux qui ont longuement vécu dans son intimité, et qui seuls devraient avoir le droit de parler de lui, à ces happy few pour lesquels il a écrit, en leur demandant, non pas une supériorité intellectuelle et philosophique, mais seulement une sensibilité assez délicate pour comprendre sympathiquement la sienne 1.

différents que Taine, Nietzsche, Paul Bourget et Mau dans Stendhal les qualités tout justement qu’il dén le nomme ailleurs ?

1. «Je cours la chance d’être lu en 1900 par les âmes que j'aime, les madame Roland, les Mélanie Guilbert, les. » (H. Br. I, 9.)

rice Barrès ont pu admirer ie à ce € niais », ainsi qu'il

PRÉFACE ÿ

Ce n’est point à l’âge mûr, est-il besoin de le prouver, que Stendhal apprit à sentir. Il commença, ainsi que tous les hommes, par souffrir et par jouir avant de raisonner. Et, plus que beaucoup d'hommes, il fut un enfant sensible jusqu'aux plus morbides émois, et passionné jusqu’à la folie. Il passera ensuite sa vie entière à lutter, par d’inutiles raisonnements et des théories un peu ridicules, contre une tendresse de cœur et un feu d'imagination qui feront encore de lui, à la veille de sa mort, la dupe misérable d’amoureuses illusions.

Cette sensibilité, primordiale comme chez tous les hommes, et plus durable qu’il n’est d'usage, son adolescence nous la révèle donc toute entière. Il a déjà connu, à vingt ans, à peu près tous les aspects et toutes les intensités d’une passion, qui ne variera plus ensuite que par le caractère de ses objets. Mais, si les maîtresses de Beyle lui réservent bien des expériences nouvelles, son cœur ne changera guère, et nous le connaissons.

Si J'avais réussi à peindre, dans ses grands traits comme dans ses nuances, le jeunesse d'Henri Beyle, à Grenoble et à Milan, je croirais donc bien avoir fait, non pas sans doute une étude complète de l’homme et de son œuvre, mais un portrait en quelque façon achevé du personnage, avec tout ce qu'il y avait d’essentiel dans son esprit et dans son cœur, plus encore dans son cœur que dans son esprit 1.

Ce portrait de jeunesse, je l’aurais voulu vivant. Je n’ai donc pas dessiné une efligie solitaire ; j'ai tâché de

1. Au cours de l’article remarquable que M. Paul Bourget écrivait sur la Vie d'Henri Brulard au moment de son apparition (Figaro du 21 août 1890), il notait précisément que dans ce récit de jeunesse l’homme tout entier apparaît déjà : « Cette confession, disait-il, est capitale. Elle permet de déterminer avec une rare exactitude la formation d’un certain nombre des idées et des façons de sentir propres à Beyle. On peut même dire, après avoir lu Henri Brulard, que depuis sa dix-huitième année, il n’a rien acquis, sinon plus d’ampleur de ses tendances premières. » Je ne saurais trouver meilleure justification de l’étude que j’entreprends ici.

VI PRÉFACE

mettre autour de Beyle l’animation du monde où il a vécu, et de retrouver en peignant ses traits les mille reflets que les hommes et les choses y ont fait passer tour à tour.

Il est vrai qu'au premier aspect Beyle semble ne tenir à rien ni à personne. On se plaît à voir en lui un paradoxe saugrenu, isolé dans son temps, incompris de ses contemporains, mystérieux et vénial. Mais sa piquante originalité n’est peut-être que la combinaison réussie d'éléments connus.

Placé au croisement de deux races, il porte en Jui leur hérédité contradictoire. Les Gagnon, des Provençaux, lui lèguent leur imagination, leur fine culture, leur curiosité capricieuse. Mais les Beyle, purs Dauphinois, lui donnent leur âme tenace, terre-à-terre, minutieuse et sèche. Aussi ce dilettante, ce cosmopolite au cœur léger, se révélera-t-il comme le plus âpre des observateurs et le plus réaliste des romanciers.

Une éducation singulière vient favoriser l’œuvre de la nature. La mort de sa mère livre cet enfant tendre et voluptueux à un père revêche et à la plus acariâtre des tantes. Tous deux aigrissent Beyle et dépravent sa sensibilité. Il devient haineux avec passion; une solitude ardente lui forme un cœur violent et un esprit hbre.

Mais l’influence d’un aïeul bel esprit vient atténuer l’excessive tension d’une pareille discipline. Henri Gagnon forme son petit-fils au culte des lettres. Beyÿle y console ses tristesses puériles dans la vision d’un monde plein d’enchantements, qui pour jamais égare ses désirs loin des possibilités vulgaires ; séduit par les romanciers et les poètes, il rêve en même temps de devenir leur émule, et découvre à dix ans sa vocation.

L'établissement de l'Ecole centrale fait à l'heure convenable sortir Beyle de sa famille. Parmi des maîtres philosophes, il est initié à l’idéologie. Il y prend une méthode d'observation et d’analyse qu'il appliquera plus tard successivement à tous les sujets, mais qui sera pour lui

surtout l'instrument fin, précis, incomparable du psychologue.

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