ARTS
2. 1d.,192. Rousseau avait aussi «le double défaut. de louer les p(rêtres) et d’être loué par mon père », écrit-il (I, 288). Mais, pour ce dernier point, il semble que Beyle se trompe.
séduction !. Aussi bien le manque de simplicité n’est-l point un défaut perceptible aux enfants. Ils ont trop d'imagination, et trop peu d’expérience, pour trouver jamais exagérée l’expression d’un sentiment.
Beyle fut donc, depuis douze ans peut-être jusqu’à vingt, le lecteur infatigable de J.-J. Rousseau. À vrai dire, au temps où nous sommes, il ne lit et ne relit sans doute que la Nouvelle Héloïse ?. Mais n’y trouvait-1l pas tout ce qui l’a jamais intéressé dans Rousseau 5, et le livre n’étaitil point suflisant pour troubler et égarer son cœur?
Aussi le verrons-nous, en 1800, porter en Italie une âme encore toute pleine de Jean-Jacques : en passant à Genève, il ira faire à sa maison natale un pieux pèlerinage ; il se récitera des phrases de Rousseau tandis qu’il franchira le Saint-Bernard ; c’est dans le style de Rousseau qu’il écrira de Milan à sa sœur Pauline ; et cette jeune Dauphinoise dont il s’éprendra au retour de ses campagnes, il l’appellera « mon Héloïse ».
La Nouvelle Héloïse, qu’à peine adolescent il lisait déjà ; dans le secret de sa petite chambre #, lui avait enseigné bien autre chose encore qu’un vocabulaire approprié au sentiment de la nature et aux lettres d'amour. C’est l’amour même qu’elle avait, non point révélé à Beyle, mais ennobli à ses yeux, et magnifié 5.
1. « J'adorais l’éloquence, écrit-il dans Henri Brulard (II, 310) ; dès l’âge de six ans, je crois, mon père m'avait inoculé son enthousiasme pour J.-J. Rousseau, que plus tard il exécra comme anti-roi. »
2. Il écrit en 1804 (Corr., I, 111) : « J’ai voulu lire la Nouvelle Héloïse ; mais je la sais par cœur. »
3. Les théories politiques du Contrat Social, ou pédagogiques de l’Emile * le laisseront assez indifférent. Quant aux Conjessions, il les connaissait sans aucun doute dès l'an VIII.
4. Julien Sorel lui aussi avait lu la Nouvelle Héloïse, et la récitait à Madame de Rênal.
5. Beyle ne va-t-il pas jusqu’à reconnaître qu'il doit à Rousseau son âme amoureuse, et la connaissance du grand amour ? C’est dans une note inédite, du 142 nivôse an XIII (Bibl. de Gren., R 5896, t. XXVI), où il reproche à son père de le rendre aussi malheureux qu’un enfant trouvé : « Et je le serais en
* Il aborda deux fois Emile ; d’abord il «vola » le livre, mais le laissa au bout d’un quart d'heure, rebuté. Plus tard, M. Dubois-Fontanelle le lui prêta, nous ne savons avec quel succès. (H. Br., 1283" 01;%10:)
Cet amour, qu’il pressentait déjà et désirait avec tous ses sens précoces et toute son imagination romanesque, Rousseau lui apprenait que ce n’était pas seulement un plaisir, mais une vertu. Et Beyle, en ce temps-là, grâce à Jean-Jacques, se souciait beaucoup de la vertu !. Mais Rousseau lui disait encore que le signe d’une âme supérieure, c’est une grande passion, que la sensibilité est la meilleure preuve du génie, et que les âmes vulgaires sont des âmes froides. C’est là ce que Beyle n’oubliera plus ; il pourra renier Rousseau, mais il restera fidèle à ses principes. À Paris en 1805, comme à Milan en 1820, nous retouverons chez lui ce même mépris des âmes prosaïques, et cette même admiration des cœurs sensibles 2. Nous les retrouverons en 1834, quand il dédie son livre de l'Amour aux « cent lecteurs » $ seuls capables de le comprendre, parce qu’ils ont connu le malheur des âmes passionnées. Enfin si Beyle, jusqu’à la mort, se jugea toujours, en vrai romantique, supérieur au commun des humains, ce n’était nullement parce qu’il se croyait plus intelligent, mais parce qu’il se croyait plus sensible : par la force et la délicatesse de ses passions, il prétendait appartenir à l’élite véritable, celle des amoureux. Et tel est le vrai sens de la dédicace mystérieuse : to the happy few. En écrivant, à l’usage des initiés, ce mot de passe du
effet, si je n'avais jamais lu J.-J., que j'ai lu malgré lui, et qui m’a donné the character loving, and the great love.» Les joies d’un cœur passionné, que lui a révélées Rousseau, l’auraient, d’après lui, sauvé du désespoir.
1. « La lecture de la Nouvelle Héloïse et les scrupules de Saint-Preux me formèrent profondément honnête homme ; je pouvais encore, après cette lecture faite avec larmes et dans des transports d'amour pour la vertu, faire des coquineries, mais je me scrais senti coquin. Ainsi, c’est un livre lu en grande cachette et malgré mes parents qui m’a fait honnête homme. » (HN Br; 211-212.)
2. (Il faut convenir, écrit-il dans son Journal, le 10 floréal 1805, que je sors d’un étrange état de folie ; les moments d’exaltation de Rousseau étaient devenus ma manière d’être habituelle. Je prenais ça pour du génie, je le cultivais avec complaisance et regardais en pitié ceux qui ne l'avaient pas. »
Mais Beyle se fait illusion ; il ne sortira jamais tout à fait de cet « étrange état de folie ».
3. « Cent lecteurs », ce choix exclusif et dédaigneux n’eût pas été du goût de Jean-Jacques, qui prétendait parler au peuple. Mais c’est qu'il croyait légion les âmes sensibles. Beyle, plus sagement, connaissait leur petit nombre, A cela près, tous deux s’adressaient bien à un public de même nature.
beylisme, Beyle se révèle encore le disciple de Jean-Jacques.
Mais Beyle doit à la Nouvelle Héloïse une acquisition plus touchante encore qu’une théorie de l’amour. Comme tous les adolescents qui n’ont point aimé, il adore le fantôme d’une idéale maîtresse, et cette maîtresse, c’est Jean-Jacques qui la lui a donnée. Elle a l’âme de Julie, une âme passionnée, héroïque, sublime. La femme que choisira Beyle, celle qu’il attend, ne saurait être qu’une exacte reproduction de cette amoureuse parfaite. Redoutable et décevant modèle, qui échauffa ses rêveries pendant dix ans peut-être. Mais quand :l voudra ensuite, lors de ses premiers débuts, demander à ses jeunes amies les sublimités familières à l’amante de Saint-Preux, elles se montreront insuflisantes. Et, plein d’amertume et de dégoût, il abandonnera bientôt telle maîtresse délicieuse, qui n’aura eu d’autre tort que de ne point assez ressembler à la romanesque héroïne du roman de Jean-Jacques.
Au printemps de 1805, un jour de floréal que « la verdure naissante » des Champs-Elysées le disposait aux amoureuses rêveries, Beyle avouera toute la profondeur de sa blessure : « Voilà de ces mauvais jours de mélancolie et de tendresse qui me font retomber dans mon ancienne maladie. Pour peu qu’elle devienne habituelle, ne trouvant point une Julie dans la femme que le hasard me fera aimer, je me brûlerai la cervelle. N'y ai-je pas pensé pour Mélanie 1 ? »
Ainsi Beyle préparait à ses futurs amours d’amers déboires, en lisant trop jeune et avec trop de naïve confiance la Nouvelle Héloïse. Mais il allait gagner à cette lecture de plus immédiates tristesses. Rousseau lui enseignait, comme à tant d’autres, les morbides voluptés de la mélancolie. Beyle sans doute était déjà, tout enfant, aigri, désabusé, et haïssant. Mais jusque là aucun charme n’embellissait ses jeunes rancunes. Rousseau lui apprit à les parer, à les entretenir avec amour. Aux tristesses vulgaires d’antan, succédèrent les nobles ennuis des