‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 107 sur 369 · Journal, 290, note · texte numérisé non relu

Journal, 290, note

âmes d'élite. Il eut plaisir à s’apitoyer sur lui-même ; il sentit une douceur orgueilleuse et secrète ! à souffrir par la bassesse ou la méchanceté des hommes.

À l'instar de Saint-Preux, il prétendit donner à ses malheurs puérils des raisons philosophiques ; son amertume s’élargit, et la haine de Séraphie devint peu à peu la haine de l'humanité ; il crut s’apercevoir qu’il avait, comme Rousseau, aimé les hommes, et que les hommes s'étaient montrés indignes d’un tel amour. Tout ce qu’il avait amassé dans son enfance de colères et d’âcretés, il en nourrit sa nouvelle misanthropie. Mais maintenant son indignation n’était-elle pas raisonnée, et sa méchanceté vertueuse? Il le crut,et mêla désormais, en toute innocence, ses propres passions aux sentiments plus littéraires que lui avait suggérés le maître de son cœur.

Il devint donc pessimiste à la façon de Rousseau, et en dépit de sa propre nature. Il dira plus tard ? : « Jean- Jacques s’était ennuyé dans le monde, et il me l’avait fait mal voir. » ; il regrettera son « caractère mélancolique. par engouement de Rousseau... % » Mais le mal était profond. Beyle se guérira de détester le monde et la vie, mais il lui faudra pour cela des années. Lui-même a très bien décrit, dans une lettre à sa sœur #, cette lente contagion morale :

« Jean-Jacques eut la préférence ! Je me figurai les hommes d’après les impressions qu’il avait reçues de ceux avec qui il avait vécu. Par là, il fit sur moi ce que les Romains, dont il avait nourri sa jeunesse, avaient fait sur lui.

Etonné de ne point trouver dans le monde ces hommes parfaits. que j'y attendais, je crus que mon malheur m'avait fait tomber dans une société d’ennuyeux et de gens froids... Je croyais que je méritais un meilleur des-

1. « Une chose fait naître le grand génie, c’est la mélancolie », écrira-t-il plus tard, en répétant Madame de Staël. (Corr., 1, 158.)

Page 1