Lettre du 9 mars 1800 : Corr., I
3. Est-ce Beyle, est-ce Jean-Jacques qui a écrit : « Ceux qui liront ceci ne manqueront pas de rire de mes aventures galantes, en remarquant qu'après beaucoup de préliminaires, les plus avancées finissent par baiser la main, O mes lecteurs ! ne vous y trompez pas : j'ai peut-être eu plus de plaisir dans mes amours en finissant par cette main baisée, que vous n’en aurez jamais dans les vôtres en commençant tout au moins par là.» (Conf., 1. IV.)
Dupes de leur imagination, troublés par leur cœur, tous les deux se crurent des persécutés. L’un accusa son père, sa tante, son maître, des perfidies les plus noires, et l’autre tous ses amis d’un infernal complot. Ils furent affectueux et méchants, avides de molles tendresses et rongés d’âcres rancunes. Malgré leur prétention à bien raisonner, ils vécurent dans les chimères et l'illusion.
Beyle reconnut dans Jean-Jacques un ami ; il s’abandonna ! ; pour des années il devint son plus tendre adorateur. Plus tard seulement, sous l'influence d’autres hommes, qui correspondaient aux autres tendances de son esprit, et parce qu'il avait jugé Rousseau funeste à sa raison comme à son bonheur, Beyle, de force, se libéra ?. Mais à Grenoble il est encore un esclave volontaire 5.
Au temps même que les fougueuses amours de Saint- Preux brûlaient le cœur et la chair du petit Henri Beyle, il lisait avec un émoi délicieux les attendrissantes bergeries de Florian, et n’y trouvait pas un moindre plaisir. Son appétit du romanesque était si glouton, qu'il dévorait tout, pêle-mêle. Pourvu qu'il trouvât pathétiques et amoureuses aventures, c'était assez pour son imagination 4.
D'ailleurs ne restera-t-il pas toujours dans lâme de Beyle un secret penchant à lidylle et à la romance, telles
1. Et beaucoup plus encore qu'il ne l’avoue dans Henri Brulard ; n’aimant plus Rousseau, il ne peut concevoir qu’il l’ait tant aimé.
2. Et, sur un ton irrévérencieux et guilleret, il pourra écrire dans l'Histoire de la Peinture : « .… je préfère les contes de La Fontaine aux plus beaux sermons de Jean-Jacques » (265). Mais pareille boutade aurait fait rougir d’indignation le Beyle de quinze ans.
3. Je ne donne point cela comme une originalité. Chacun sait que tous les contemporains et les proches aînés de Beyle connurent pareil enthousiasme. Bonaparte lui-même ne fut-il pas dans sa jeunesse un disciple du tendre Jean- Jacques ? (CF. Fréd. Masson, Napoléon et les femmes, 313.)
4. Vingt ans plus tard, Beyle rappelait les livres médiocres qui avaient fait verser («tant de larmes » à sa jeunesse. «La sensibilité était en nous, explique-t-il fort bien, et nous faisions honneur de nos larmes aux talents de l’auteur ; nous parlions de lui avec une reconnaissance passionnée et qui semblait exagérée
aux gens qui n'avaient pas lu ces romans avec d’aussi heureuses dispositions, » (Corr., I, 410.)
que les goûtaient nos arrière-grand’mères ? Et n’aimerat-il point souvent lui-même à la façon d’une jeune Allemande sentimentale ?
Il désira Florian avant de le connaître, séduit par ces titres sonores et doucereux : Gonzalve de Cordoue, Estelle. € J’allai m’imaginer que Florian devait être un livre sublime 1, » Et le plus singulier, c’est qu'il le croyait encore après l’avoir lu. « Nous dévorions en cachette, écrit son ami Colomb, les candides romans du bon Florian. Que de battements de cœur, que de sensations nouvelles ne nous firent pas éprouver Estelle, Galatée, Gonzalve, Numa!? »
Est-il besoin d’ajouter que Florian ne semble avoir exercé sur Beyle nulle influence durable ? Mais il se trouva, dans ce temps-là, deux fois mêlé à sa vie, en de grandes circonstances. Florian lui a inspiré son premier ouvrage : « Ce fut des œuvres de ce grand homme que Je tirai ma première comédie..., appelée, je crois, M. Piklar $. — Enfin, on le verra bientôt, c’est dans la Claudine de Florian qu’il entendit la « pauvre petite voix faible » de la première femme qu’il ait aimée, Mademoiselle Cubly. Le tendre et timide Florian était le parrain qu'il fallait à ces amours indécises.
* Hi
Ainsi Beyle, au cours de ses années d’adolescence, allait apprenant la vie dans les livres, ou, pour mieux dire, l'illusion de la vie; de plus en plus, il abandonnait les sages pour les poètes et les romanciers ; grâce à leurs séduisants mensonges, il remplissait de chimères la solitude de sa triste existence ; il vivait de rêves, de tendresse et d'amour.
1. «Je dévorais les annonces de livres à vendre qui arrivaient avec les journaux... Je mis un petit écu (3 francs) dans une lettre et j'écrivis à un libraire de Paris de m'envoyer un certain ouvrage de Florian. C’était hardi, qu'eût dit Séraphie à l’arrivée du paquet ? — Mais enfin il n’arriva jamais, et avec un louis que mon grand-père m'avait donné le jour de l’an j’achetai un Florian. » (H. Br., I, 195-196.)