‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 108 sur 369 · Journal · texte numérisé non relu

Journal

4, Du 29 octobre 1804 : Corr., I, 129.

tn... J'étais misanthrope à force d’aimer les hommes... 1»

Cet état de mélancolie et d’orgueil, cette solitude volontaire d’un cœur méconnu, ce désir romanesque d’un bonheur impossible, ce vague des passions et ce mal du siècle que Beyle connut bien avant René, et sans avoir encore lu Werther, nous les retrouverons quand il en aura l’âge. Mais c’est en lisant la Nouvelle Héloïse que Beyle encore enfant eut la première révélation de ce romantisme sentimental. Aussi le nouvel évangile demeura-t-il longtemps à ses yeux le seul roman d’amour. Il écrira dix ans plus tard dans son journal ce passage inédit : « Jean- Jacques a rendu la peinture de l’amour impossible en roman. On lit les nouveaux romans, mais c’est par amour pour l’amour. Comme Rousseau a peu d’événements et qu'ils sont simples, son livre ne vieillira pas de dix ou douze siècles. » Et, quelque temps auparavant, il appelait Rousseau « l’homme qui eut jamais la plus belle âme et le plus grand génie ? ».

Peut-être, s’il trouvait belle à ce point l’âme de Rousseau, c’est qu’elle ressemblait à la sienne.

Leurs sensibilités avaient des concordances singulières. Tous les deux sensuels et tous les deux romanesques, ils mêlaient aux rêves les plus idylliques les désirs les plus charnels. Mais ces amants si enflammés restaient souvent, auprès de celle qu’ils désiraient, timides et chastes #, quittes à s’en gourmander quand il était trop tard.

1. En germinal an XI, Beyle écrivait ces réflexions encore inédites (R 5896) : « Dans les romans on ne nous offre qu’une nature choisie ; nous nous formons nos types de bonheur d'après les romans. Parvenus à l’âge où nous devons être heureux..., nous nous étonnons de deux choses : la première, de ne pas éprouver du tout les sentiments auxquels nous nous attendions : la deuxième, si nous les éprouvons, de ne pas les sentir comme ils sont peints dans les romans. » Il relisait cette pensée, le 30 brumaire an XIII, et faisait cette remarque caractéristique : « Voilà l’histoire de ma vie; mon roman était les ouvrages de Rousseau. »

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