‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 116 sur 369 · Cf. plus haut, p · texte numérisé non relu

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justes dimensions, et cela tout nouvellement, il n’y a pas six ans !.»

Que Beyle, au sortir du berceau, ait eu suffisamment le sens de l’enchaînement des causes pour reconnaître dans l'injustice de Séraphie une conséquence de son bigotisme, c’est ce que nous aurons peine à croire. Mais retenons précieusement l’essentiel de son aveu ; il est d’une vérité profonde : l’irréligion de Beyle gardera toujours une violence puérile, parce que son origine, c’est la haine d’un enfant. Beyle demeurera toute sa vie anticlérical, pour avoir, très petit, gagné un grand dégoût des bigots et des prêtres, à trop fréquenter l'abbé Raillanne, Séraphie et Chérubin. Son impiété sera furieuse et excessive comme son aversion pour ceux qui la lui avaient inspirée. Elle restera un sentiment bien plus encore qu’une conviction logique. Et c’est après coup, — ainsi font d'habitude incroyants ou croyants, — qu'il découvrira les arguments péremptoires d’une incrédulité, qui s’était formée sans eux.

Une fois de plus les impressions enfantines de Beyle, et ses plus puérils préjugés, nous apparaissent comme la racine profonde et indestructible de sa pensée d’homme.

On pourrait supposer, il est vrai, que Stendhal prête à son enfance l’irréhgion de son âge mür ?. Je n’en crois rien. Une impiété précoce n’est en soi n1 invraisemblable ni rare. Celle de Beyle s’explique par tout ce que nous savons de ses premières années. Et, inversement, le genre d’inceroyance que nous lui voyons dans sa maturité n’est compréhensible que si nous pouvons y reconnaître la persistance de ses préjugés enfantins.

Que Beyle d’ailleurs systématise à l’excès et simplifie trop son irréligion naissante, on peut le croire. Il est probable que, dans sa cervelle d'enfant, des sentiments contradictoires se mêlèrent longtemps, qu’il resta d’abord croyant avec beaucoup d’impiétés, qu'il détesta les

PHP, 193:

2. Sur ce point M. Chuquet me paraît se contredire un peu. (Stendhal-Beyle, p. 1&et p. 57.)

prêtres tout en suivant pieusement les offices, qu'il se moqua de la Bible avant de renoncer au dogme catholhque. Mais de cette incrédulité grandissante nous n’apercevons que des épisodes.

Le petit Beyle n'avait sans doute jamais réfléchi au Dieu qu’on lui faisait prier, quand sa mère mourut. On se rappelle ! le mot imprudent que dit un prêtre devant lui, et l’instinctive révolte de lenfant. En apprenant que la mort d’Henriette Gagnon « venait de Dieu », Beyle fit pour la première fois usage de sa jeune raison, et découvrit le pessimisme. — Vigny, plus tard, tirera de prémices analogues semblable conclusion. — Il maudit un Dieu assez méchant pour enlever aux enfants leur mère.

Raisonnement simpliste, que nous verrons Beyle reprendre, quand il aura vingt ans. Ce naïf blasphème n’était pas encore de l’incroyance ; c’était pire peutêtre : de la rancune et de la haine. À l’origine de son impiété nous retrouvons l’âme passionnée de Beyle, et son cœur toujours indigné.

Cette première impression fut sans doute fâcheuse pour la piété de Beyle. La religion s’associait à la grande douleur inoubliable de son enfance, non point avec le prestige d’une consolatrice, mais sous les odieuses couleurs de l’injustice et de la cruauté.

Et presque aussitôt cette même religion va lui apparaître comme la complice de toutes les tyrannies qui opprimaient son enfance. Voir Chérubin Beyle plein de piété, et Séraphie la dévote la plus en crédit de la ville, c'était assez déjà pour donner à Beyle le goût de l’incrédulité. Par surcroît, ils accablaient l’enfant de pieuses homélies : €... j'étais absolument comme les peuples actuels de l’Europe, mes tyrans me parlaient toujours avec les douces paroles de la plus tendre sollicitude, et leur plus

1, Cf. p. 80-81.

ferme alliée était la religion ! ». Cette nouvelle alliance du trône et de l’autel eut son habituel effet : Beyle confondit dans sa haine de révolté ses maîtres et leur croyance ?.

Enfin l'abbé Raïillanne vint mettre le comble à ses dégoûts. Lui aussi, comme c'était son rôle, prêchait la piété à son élève, et le gourmandait durement au nom de Dieu. L'enfant dut prendre insensiblement l'habitude de concevoir Dieu à l’image de l’abbé Raillanne. Il jugea la religion par ses prêtres, et tous les prêtres d’après celui qu’il connaissait le mieux, et dont 1l devait garder toute sa vie le plus profond et le plus atroce des souvenirs. Généralisation abusive, sans doute, mais qui explique bien des incrédulités vulgaires, et l’incrédulité de Beyle était de celles-là ; généralisation bien naturelle du moins, quand Beyle avait dix ans, et qu’il faut s’étonner seulement de lui voir recommencer toute sa vie, avec le même sérieux. Voit-il un prêtre, c’est aussitôt la figure odieuse de l'abbé Raïllanne qui s’évoque à son souvenir, de ce «noir coquin », de ce « jésuite », capable de tous les crimes. Et chaque prêtre lui devient une nouvelle incarnation de ce précepteur détesté à.

4. H: Br., 1, 415. — C’est ainsi que son père, indigné par quelques paroles trop indépendantes d'Henri Beyle, s’écria hors de lui: « Tu n’es qu’un vilain impie »; excellent moyen de lui rendre l’impiété sympathique.

Pourquoi M. Chuquet déclare-t-il fausse cette anecdote (oup. cit., 6 et 7) ?

2ACL AH. Br, Al, 206

3. D'autres figures déplaisantes vinrent encoye s’ajouter à l’image de l'abbé Raillanne. Il faut se souvenir de l'influence démesurée qu'avait sur les jugements de Beyle une simple répulsion physique : « .… il y eut toujours à la maison un prêtre ou deux de cachés. La gloutonnerie d’un des premiers qui vinrent, un gros homme avec des yeux hors de la tête lorsqu'il mangeait du petit salé, me frappa de dégoût... La plupart de ces prêtres, gens du commun, produisaient [un] bruit de la langue contre le palais, ils rompaient le pain d’une manière sale, il n’en fallait pas tant pour que ces gens-là, dont la place était à ma gauche, me fissent horreur. » (H. Br., I, 114.)

Enfin, à l’en croire, la plupart des confesseurs à qui son père le « livrait » auraient été des « cuistres morfondus », grossiers, brutaux, et du plus « âpre pédantisme. » (1d., 287.)

Cette fâcheuse influence des prêtres qui entourèrent son enfance se retrouve curieusement trente années plus tard. En 1824, dans la Vie de Rossini (239- 240), Beyle écrit : « . Au souvenir des plaies d'Egypte, du roi Pharaon et du massacre des premiers-nés des Egyptiens, opéré pendant la nuit par l’ange du

Aussi de très bonne heure se fait-il de tout le clergé, indistinctement, cette conception simpliste : « Bien jeune encore... Je croyais que God méprisait ces jongleurs. Après quarante-deux ans de réflexions, j’en suis encore la mystification, trop utile à ceux qui la pratiquent ! pour ne pas trouver toujours des continuateurs 2, »

Et sans doute ce naissant hbertinage n’empêchait point le petit Beyle d’aller chaque matin, au couvent de la Propagation, servir avec gravité la messe de M. Raillanne ; il faisait tinter la sonnette et disait les répons « de ce coquin d’abbé », fort dévotement 8. Mais l'instant d’après il se plaisait à fronder la religion ; n’était-ce pas fronder ses parents et ses maîtres ? Beyle se vengeait sur Dieu de ses persécuteurs :

«€. Je prouvais à mon compagnon de chaîne, le timide Reytiers, que toutes les choses qu’on nous apprenait étaient des contes... Nous avions une grande bible. reliée en vert, avec des estampes gravées sur bois et insérées dans le texte... Je me souviens que je cherchais sans cesse des ridicules à cette pauvre bible 4... »

Ainsi Beyle s’accoutumait tout petit à une sorte de voltairianisme puéril. Bien avant de se demander s’il devait et s’il pouvait croire, 1l prenait l’habitude de railler sa croyance, et de la détester par instinct. Quand il se posera la question, elle sera déjà résolue au fond de luimême.

Beyle se détachait de la religion en la voyant s’allier

Seigneur, mon âme lie inévitablement le souvenir des douze ou quinze p*** [prêtres] au milieu desquels j'ai passé ma jeunesse dans le temps de Ja Terreur. »

1. « J'avais entendu les prêtres de Séraphie et de mon père se glorifier de la facilité avec laquelle ils menaient, c’est-à-dire ils trompaient, telle personne ou telle réunion de personnes. » (H. Br., LI, 85.)

2, H. Br., 1, 54. — « Il déteste les prêtres comme toi et moi », lui écrivait son ami Mante en 1805 (dans une suite inédite à la lettre publiée dans le Journal, 459).

3, H Pr. 1, 205.

4. H. Br., 1, 98.— Ailleurs il vient de raconter que son grand-père lui « parlait poétiquement des bergers de la Chaldée et d'Abraham. » — « Je pris ainsi de la considération pour Abraham, et je dis à Reytiers : Ce n’est pas un coquin comme ces autres personnages de la Bible » (1, 100-101).

aux objets de ses haines : il s’en détacha plus encore en la voyant étrangère à ce qu’il aimait le mieux. Il s'était bien vite aperçu que son excellent grand-père semblait un chrétien fort tiède. M. Henri Gagnon, on s’en souvient, admirait Voltaire, estimait la philosophie et croyait en la science.

«Un jour, mon grand-père dit à l’abbé Raillanne :

— Mais, monsieur, pourquoi enseigner à cet enfant le système céleste de Ptolémée, que vous savez être faux ?

— Mais il explique tout, et d’ailleurs est approuvé par l'Eglise.

Mon grand-père ne put digérer cette réponse et souvent la répétait.. en riant.. Mais cette réponse de l’abbé, souvent répétée par mon grand-père, que j’adorais, acheva de faire de moi un impie forcené 1... »

Beyle en conclut que les gens d’esprit et les honnêtes gens, dont son grand-père était pour lui le modèle, juseaient méprisables les croyances de l'abbé Raïllanne. Et Beyle se sentit aussitôt pour elles un vif dédain. D’ailleurs par mille propos le docteur Gagnon laissait bien voir à son petit-fils qu'il n’appartenait point au clan des dévots. Les amis bien pensants de Chérubin et de Séraphie n’étaient pas les siens. Il raillait doucement leur ignorance, à la grande joie de Beyle 2. « Je découvris.. qu'il se confessait fort rarement. Il était extrèmement poli envers la religion plutôt que croyant... »

Cette incrédulité si tempérée et si courtoise ne sera point celle de Stendhal. Mais elle n’en eut pas moins sur sa jeunesse la plus pénétrante influence. La sympathie seule eût décidé Beyle à penser en toutes choses comme son grand-père. Mais celui-ci, par les réflexions qu’il laissait échapper, conduisait encore l’enfant jusqu’au bord des

1, FH. Br. I, 100.

2, Avec eux, « pour parler de quelque chose », Henri Gagnon « parlait hittérature et, par exemple, des auteurs sacrés, quoiqu'il ne les aimât guère. Mais cet homme si poli avait toutes les peines du monde à dissimuler. le profond dégoût que lui donnait leur ignorance. « Quoi, même l’abbé Fleury, leur historien, ils l’ignorent ! » Je surpris un jour ce propos, qui redoubla ma confiance en

lui. » (H. Br. I, 120.)

raisonnements incrédules. Et Beyle se chargea bien de les continuer tout seul.

Mais ne hâtons pas trop l’heure de son incrédulité définitive. C’est vers ce temps-là que cet « impie forcené » fit sa première communion, et sans doute avec une extrême ferveur. En eût-1l gardé, sans cela, un souvenir inoubliable : ? Malheureusement, pour des raisons qu’il ne dit pas, après avoir intitulé son chapitre xvirr : La première communion, il ne fait que tourner autour de son sujet 2. Et nous ne connaîtrons jamais les pieuses ardeurs d'Henri Beyle, en ce jour décisif pour la croyance d’un enfant. Rappelons-nous seulement qu’il était aussi disposé que personne à goûter les émotions de la foi. Ce futur admirateur de Fénelon, que nous avons vu servir la messe avec un sérieux si convaincu ÿ, aurait pu faire, autrement élevé, je ne dis pas un ascète, mais peut-être un mystique. Une religion qui s'adresse au cœur et aux yeux le pouvait séduire 4. Il a compris, avant Renan, la douceur humaine de Jésus. Il était sensible au beau décor du catholicisme. Comme Chateaubriand, comme Huysmans, l'architecture ou la musique chrétiennes l’auraient

4. Il écrit, à propos de la mort de Louis XVI : « Je n’ai un souvenir aussi distinct que de ma première communion, que mon père me fit faire à Claix,.… vers 1795. » (H. Br., 1, 130.) Voilà pourquoi je ne puis admettre, avec C. Stryienski, que si Beyle a laissé son chapitre inachevé, c’est manque de mémoire. S’i] faut donner à cet abandon un autre motif que son caprice, je croirais volontiers que Beyle ne se sentit aucun désir d'analyser des sentiments qu’il ne comprenait plus et dont il avait peut-être quelque honte.

9. L'abbé Raillanne avait quitté son élève et Grenoble. Voilà pourquoi Chérubin Beyle chargea l’abbé Dumolard de cette « première communion, à laquelle [il]. attachait la plus grande importance. » Beyle, qui brouille tout, donne à ce choix une raison absurde : « Le jésuitisme de l’abbé Raillanne faisait peur même à mon père... » L'enfant prit en affection cet abbé Dumolard, que plus tard il soupçonna, sur des preuves légères, d’être le pire des hypocrites. (Id., 203-204.)

3. Pendant des années, Beyle s’est acquitté de ce pieux office. En pleine Révolution, il édifiait ainsi «les quatre-vingts ou cent dévotes » qui venaient entendre une messe clandestine dans le salon de sa famille. (1. Br. 1, 447 ; 205.)

n. Et, en fait, il préfère hautement le catholicisme au protestantisme.

presque réconcilié avec le dogme chrétien. « Toute ma vie, a-t-il sie les cérémonies religieuses m'ont extrêmement ému ! ». Le son des ortes le faisait rêver avec mélancolie ; «la mfesse] même » lui « inspirait de la gravité 2 ». En un mot, une imagination effrénée, une tendresse mal satisfaite, une âme brülante et enthousiaste, n’étaient-ce point, entre les mains d’un directeur sagace, de rares dispositions au mysticisme ? Beyle ne trouva point ce directeur ; ses pieuses velléités se perdirent. Mais il est RE ANE qu’à l’âge de sa première communion il fut un petit enfant sage, doucement ému à l’église, troublé par la musique des orgues ou le parfum de l’encens, et plein de ferveur.

Mais c’étaient là surtout les religieuses voluptés d’un cœur sensuel. Il semble qu’elles se soient assez bien combinées chez Beyle avec une impiété précoce. Cette impiété, qui n’a été nourrie tout. d’abord que d’impressions confuses et de sentiments irréfléchis, va bientôt trouver dans les livres un nouvel aliment, et se faire plus raisonneuse.

Mais nous ne pouvons ici qu'entrevoir la vérité. Beyle, qui lisait de bonne heure Voltaire et Rousseau, pouvait trouver chez tous deux bien des raisons de n’être plus un catholique orthodoxe. Les sarcasmes de l’un, la vague religiosité de l’autre, contribuèrent sans doute à le détacher un peu plus de la foi paternelle. Mais, faute de son témoignage, nous ne pouvons mesurer ni préciser leur influence à.

Nous savons au contraire par lui-même que Marmontel

4. 11. Br., [, 205. — «Je vois aujourd’hui que [mon respect pour les cérémonies]... était la première forme de mon amour pour la musique..…, la . : a Fr:

peinture..., et l’art de Viganô... » (Id., 212-213.)

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