Bélisaire
Enfin, ne lui eût-il pas enseigné autre chose !, Bélisaire lui eût enseigné la tolérance, qui ne va point sans un peu de scepticisme. Aussi bien cet éloge de la tolérance, — l'essentiel du chapitre, — cet éloquent appel au respect de toutes les croyances, ne pouvait être, en ce temps-là, qu’une attaque plus ou moins déguisée contre la religion
état et le dogmatisme officiel ?. Là encore, le petit Beyle dut saisir dans ces idées surtout ce qu’elles avaient d’agressif. L'enfant victime d’un prêtre fanatique dut bre avec enthousiasme cette protestation virulente contre tous les fanatismes et toutes les persécutions 5. Et limpression maîtresse que lui laissa sans doute ce chapitre xv, ce fut une défiance plus hostile à l’égard de ces « ministres d’un Dieu de paix » qui ne réclament jamais aux princes « qu'une contrainte tyrannique, et qu’une inflexible rigueur 4! »
En 1821, Beyle, qui manque de reconnaissance, rangeait Buffon parmi ses antipathies 5. Et Buffon a été pourtant, d’après un témoignage irrécusable f, lun des écrivains qui formèrent ses idées. On lit dans le Journal de Stendhal, à la date du 29 pluviôse an XI: « Je reconnais, en lisant Buffon à vingt ans, les cicatrices des préjugés qu'il m’ôta lorsque je le lus à quatorze. » Quels pouvaient être ces préjugés ? point littéraires sans doute, ni probablement scientifiques. Îl est bien difficile d’y voir autre chose que des « préjugés » religieux. Buffon aurait donc contribué à détruire les croyances de Beyle ?.
1. Et Beyle pouvait y trouver encore une théorie du libre examen, aussi peu catholique que possible : « Ce qu'un sentiment naturel et irrésistible nous assure, la foi ne peut le désavouer.. » (1d., 288-289.)
2, Voir particulièrement les pages 291, 292, 293.
3. « La vérité luit de sa propre lumière ; et on n’éclaire pas les esprits avec la flamme des bûchers » (293).
k. Id., 294.
5. Note en marge de Schlegel (Blanchard de Farges, Un peu de Stendhal inédit, Correspondant, 25 sept. 1909).
6. Assez proche du temps rappelé par Beyle pour que son souvenir soit précis et sûr.
7. M. Chuquet donne à Buffon un autre rôle ; Beyle, pense-t-il, y cherchait, comme dans Pline, l’histoire naturelle de la femme (16). Mais je crains que
Le fait est d'importance. Retenons-le, sans le vouloir trop préciser. Il suffit de se rappeler que Beyle, pour la première fois, trouvait dans Buffon une explication, non plus théologique, mais scientifique de la nature. Porté à juger sévèrement déjà le Dieu de Séraphie et de l'abbé Raillanne, il fut sans doute heureux de voir qu’on pouvait se passer de lui. « Dieu n’est nulle part » dans l’œuvre de Buffon, a écrit M. Lanson !. « Il ne cherche pas à s’expliquer l’origine des choses ; il écarte cet insoluble problème.. Il écarte le miracle, l’intervention divine, il affirme le déterminisme des phénomènes... Il n’est pas irréligieux ; il est indifférent ». C’était bien assez pour convaincre Beyle. Si la phrase trop peu explicite de son Journal permet une conclusion aussi large, nous dirons que Buffon donna à l’incrédulité de Beyle le fondement solide et précis qui lui manquait encore. Pour gagner à l’incrédulité un esprit qui désire ne plus croire, il n’est pas nécessaire de s’en prendre directement à sa croyance, il suffit de lui montrer qu’elle ne s’impose pas.
Ainsi Beyle, grâce à Buffon et à Marmontel, nous le savons par son témoignage, et grâce sans doute à quelques autres livres que, sans preuves, nous ne saurions préciser, Beyle se pénétrait de la pensée des encyclopédistes. Tandis que Chérubin lisait Bourdaloue et s’attachait avec fermeté à la dure foi du siècle de Bossuet, le docteur Gagnon commentait avec son petit-fils les « philosophes » du xvine siècle, et Henri Beyle accueillait avidement leurs négations.
Bientôt l'influence de l'Ecole centrale, de ses maîtres, de ses camarades, va développer ou affermir les nouvelles idées de Beyle. Mais il en tenait déjà l’essentiel.
M. Chuquet n’ait fait une confusion, qu’expliquerait une page du Journal de Stendhal (322).
En revanche il est certain que, si Beyle tout d’abord « adora » Buffon, ce fut seulement à cause de sa passion pour la chasse. Il alla chercher dans Buffon l'histoire naturelle de ses victimes (Æ. Br., I, 209; IT, 45). Mais ceci ne peut expliquer la phrase du Journal.