Id
4. Ne le voit-on pas en même temps graver sur sa table de travail les noms
« de tous les assassins de princes », adorer Charlotte Corday, et vénérer Caton d’Utique ? (Jd., 221-222.)
vait en tout, était cette fois avec son père !. Embarrassante contradiction.
Cependant la Révolution l’emporta. Je doute qu’elle le dût à ses principes. Un cerveau de cet âge n’est guère sensible à des idées abstraites. Mais la Révolution devint claire pour lui, évidente et belle, quand il la vit défiler sous les fenêtres de sa maison, brillante d’uniformes et d'armes, et retentissante du chant des clairons. Les soldats remplissaient la ville.
Beyle, comme tous les enfants, aimait les soldats. Il les aimait plus encore que les autres enfants, car ses lectures, et sa vieille tante Elisabeth, avaient développé dans son cœur un sentiment bien rare au xvine siècle, le goût de l’héroïsme et l’amour de la patrie. Le portrait de son arrière-grand-père lui était devenu « cher et sacré », car cet ancêtre avait pleuré « de rage » en voyant les ennemis approcher de Toulon ?. Le petit Beyle comprenait cette douleur virile.
Aussi la Révolution lui devint elle-même sacrée quand il la sut héroïque. Il l’aima pour le patriotisme de ses soldats #, et pour leurs panaches : « Je voyais passer les beaux régiments de dragons allant en Italie ; toujours quelqu'un était logé à la maison ; je les dévorais des yeux 4 »
À côté de ces guerriers étincelants, ils faisaient bien pauvre et laide figure, les prêtres gloutons et sales, toujours cachés dans la maison, qui lui représentaient les tristes ennemis de cette Révolution glorieuse. L’âge, et la nature propre de Beyle, un visuel impressionnable, le rendaient plus sensible que personne aux images. Une Révolution si bien « illustrée » gagna ses yeux et son cœur.
Dès lors une de ses joies fut de voir défiler ou camper
1. Beaucoup moins cependant que Beyle ne le prétend. Cf. p. 52-538. 2. H. Br., I, 86-87. Cf. plus haut, p. 60-61.
3. «… la République, c’est-à-dire le gouvernement de la patrie... » (H. Br., I, 133.) 4. «... or, mes parents les exécraient », ajoute-t-il (id., 113). Nouvelle raison
pour lui de les aimer, — si le fait est exact, ce dont peut-être il faut douter.
sur la place ces bataillons multicolores, qui sans cesse traversaient Grenoble pour s’en aller combattre et mourir dans des pays où se perdait son imagination d'enfant. « J’aimais tendrement nos régiments, que je voyais passer. de la fenêtre de mon grand-père, je me figurais que le roi cherchait à les faire battre par les Autrichiens ?. » Cette naïve conception des événements vint fortifier les principes politiques d'Henri Beyle. Son cœur pouvait-il hésiter, entre ce roi lointain, falot, perfide par surcroît, et ces beaux soldats dont le pas cadencé sonnaït sur la place Grenette, tandis que leurs tambours faisaient trembler les vitres où Beyle collait ses yeux ardents ?
Grâce à ces tableaux guerriers, et aux enivrantes rêveries qu'ils lui inspiraient, Henri Beyle éprouvait chaque jour davantage cet enthousiasme patriotique, qui, à travers son cosmopolitisme , reparaîtra en flammes brèves jusqu’à la fin de sa vie : enthousiasme d'imagination surtout, qui ne fera point de Beyÿle un héros, car il semblait destiné à admirer toujours, de sa fenêtre, l’héroïsme d'autrui.
Du moins, en ce temps-là, quand il se sentait dans le cœur des velléités sublimes, il pouvait espérer qu'il deviendrait un jour l’émule glorieux de tous ces conquérants. N’était-il pas tout prêt aux plus nobles sacrifices? « Je regardais alors, en vertu d’un couplet de chanson que je chantais quand je ne craignais pas d’être entendu par mon père ou ma tante Séraphie, qu’il était de devour étroit de mourir pour la patrie 2... »
Ses jeux mêmes étaient héroïques, comme il le raconte dans ce passage d'Henri Brulard 3 : « J'avais fait et cousu { un petit drapeau tricolore que je promenais seul en triomphe dans les pièces non habitées de notre grand
AH Brel, 026:
2. H. Br., 1, 127. — « Dans la rue nos yeux se remplissaient de larmes en rencontrant sur le mur une inscription en l’honneur du jeune tambour Barra.… » (Vie de Nap., 3.)
3. Je l’avais recueilli moi-même sur le manuscrit. M. Debraye l’a publié dans son excellente édition (II, 310). Mais nous ne sommes point d'accord sur la lecture de toutes les phrases.
&. M. Debraye lit : encore.
appartement, les jours de victoires républicaines... On me déchira mon drapeau ; je me crus un martyr de la patrie. J’aimais la liberté avec fureur... J’avais deux ou trois maximes que j’écrivais partout... Elles me faisaient verser des larmes d’attendrissement. En voici une qui me revient :
Vivre libre ou mourir. »
Ainsi Beyle, selon toute apparence, devint révolutionnaire parce que la Révolution était guerrière et patriote. C’est de ce point de vue surtout qu’il va la juger dans son enfance, tout comme, vingt ans plus tard, il jugera Napoléon. Colorée d’un reflet de bataille, la Révolution lui paraît désormais admirable dans tous ses actes ; 1l ne la discute pas, il l’aime, avec tout l’enthousiasme de son imagination d’enfant.
A l’arrivée de chaque courrier, on apportait aussitôt au docteur Gagnon « cinq à six journaux » de Paris.
«Mon grand-père mettait ses lunettes et lisait haut à la famille tous les journaux. Je n’en perdais pas une syllabe.
Et, dans mon cœur, je faisais des commentaires absolument contraires à ceux que j’entendais faire.
Les titres de ces journaux que je buvais étaient : Le Journal des hommes libres, Perlet, dont je vois encore le titre, dont le dernier mot était formé par une griffe imitant la signature de ce Perlet ; le Journal des Débats : le Journal des défenseurs de la Patrie.
Quelquefois… j'étais chargé de la lecture. Quelle maladresse chez mes tyrans !...
Pendant toutes ces lectures qui duraient, ce me semble, encore un an après la mort de Robespierre et qui prenaient bien deux heures chaque matin, je ne me souviens
1. Leur cousin Senterre étant contrôleur de la poste leur faisait lire, avant de les distribuer, les journaux adressés à d’autres.
pas d’avoir été une seule fois de l’avis que j’entendais exprimer par mes parents !... »
Ne cherchons pas dans le choix des journaux lus par Beyle l’origine de ses préférences politiques. Ils étaient de toutes couleurs, et la curiosité d'Henri Gagnon n’avait point de répugnances. Si le Journal des hommes libres méritait, par ses violences jacobines, d’être couramment appelé le Journal des Tigres, le Journal de Perlet, que les souvenirs de Beyle confondent bien à tort avec le premier, montrait au contraire un patriotisme modéré, et plaisait généralement à la classe bourgeoise; le Journal des défenseurs de la patrie relatait surtout, à la grande joie de l'enfant, les exploits de nos soldats ; et le Journal des Débats contenait seulement le compte-rendu des assemblées 2,
Mais Beyle, à ces lectures panachées, ne prit pas une leçon de tolérance politique, ou d’indifférence. Méprisant les critiques timorées, ou les vaines railleries de sa famille, il donna son cœur aux violents ; l’éloquence ronflante et héroïque des patriotes, l’emphase jacobine, lui inspirèrent des sentiments forcenés. Il enferma jalousement au fond de lui-même ces haines et ces passions nouvelles à, qui le brûlaient d’une fièvre secrète, et s’exaltaient chaque jour davantage. Ce petit lecteur enthousiaste du Journal des Tigres devenait féroce. Bientôt 1l va découvrir à ses parents stupéfaits l’âme inflexible d’un terroriste.
L'HABr, 04150152?
2. Sur ces journaux, voir Hatin, Bibliographie de la Presse périodique française ; Henri Avene]l, Histoire de la Presse française.
Le Journal des hommes libres de tous les pays, ou le Républicain, parut du 2 novembre 1792 au 27 fructidor an VIII; il changea souvent de titre. Le Comité de Salut Public le subventionnait.
Le Journal de Perlet, qui s’était d’abord appelé Versailles et Paris, commence le 1€7 août 1789, et dure jusqu’en 1797 ; Perlet fut proscrit au 18 fructidor.
Le Journal des Débats et Décrets parut à partir du 29 août 4789.
Enfin le Journal des défenseurs de la patrie ne fut publié que du 28 germinal an IV au 30 ventôse an X ; il était à la solde du Directoire.
3. « Par prudence, je me gardais bien de parler, et si quelquefois je voulais parler, au lieu de me réfuter on m’imposait silence. » (H. Br., I, 152.)
« J’aimai la liberté avec fureur. J’appelais ainsi, ce me semble, l’ensemble des cérémonies que je voyais souvent exécuter dans les rues, elles étaient touchantes et imposantes, il faut l'avouer. »
(Henri Brulard, II, 310 1.)
Mais la Révolution pénétrait jusqu’à Beyle autrement que par les conversations de ses parents ?, ou la lecture des journaux. Elle entrait aussi par la fenêtre.
La maison du docteur Gagnon donnait, on se le rappelle, sur la place Grenette, centre et cœur du vieux Grenoble. Sa position en faisait la meilleure loge de ce petit théâtre à.
Théâtre jadis un peu monotone. La place d’une ville de province est d'habitude le rendez-vous des oisifs qui y promènent leur ennui d’un pas nonchalant *. Mais, pendant la jeunesse de Beyle, des tragédies, des comédies, des pièces à grand spectacle s’y donnèrent presque chaque jour. Il vit passer devant son balcon toute la Révolution dauphinoise avec ses fêtes, ses ivresses et ses morts. Ainsi la place Grenette prit une part essentielle dans la vie morale d'Henri Beyle. Imaginons-le dans quelque rue écartée de Grenoble : il aurait connu des événements le péu que ses parents auraient bien voulu lui en dire. Là, bon gré mal gré, il vit et il entendit. On ne put lui rien cacher. Il reçut l’enseignement incomparable du réel.
Tout petit, Henri Beyle avait vu couler sur la place Grenette les premières gouttes de sang versées pour la