Archives de la ville de Grenoble, LL 24 et
morale du citoyen, par des jeux et des exercices publics 1». Professeurs et élèves se réunissaient dans le temple, avec les autorités civiles et militaires, les jeunes gens, les vieillards des deux sexes, « et les défenseurs de la patrie couverts d’honorables blessures. »
Le 7 germinal an VII la fête fut particulièrement attendrissante. Les jeunes gens âgés de 16 ans, — et Beyle fut nécessairement du nombre ?, — se firent en grande pompe inscrire sur le registre de la garde nationale. Puis, après avoir distribué des prix aux lauréats des écoles centrale et primaires, on donna la parole aux « jeunes élèves » qui voudraient prononcer « des discours analogues à la solennité. »
Ils ne se firent pas prier ; ils se présentèrent même en si grande foule qu’on dut bientôt interrompre cette juvénile éloquence, et renvoyer aux décades suivantes les discours non prononcés $. Les uns exprimaient pour leurs maîtres une reconnaissance émue, d’autres leur affection pour leurs camarades ; mais quelques-uns discouraient gravement sur les questions de politique intérieure ou extérieure. Un condisciple de Beyle, profond philosophe, lauréat en granrmaire générale, Grand-Dufay, fut le héros de la journée. Couvert des « plus vifs applaudissements », il termina son discours en protestant que « son désir et celui de ses camarades était de se rendre dignes de marcher sur les traces des fondateurs de la république ; d'acquérir des talents et des lumières pour la consolider ; de mourir enfin, s’il le fallait, pour garantir son triomphe 4. »
Le 10 fructidor an VII, ce fut le tour des vieillards.
4. La municipalité, soupçonneuse, avait soin d'inviter « les citoyens. à porter à cette fête l'esprit de patriotisme et de fraternité qui anime les vrais républicains ».
2, Dubois-Fontanelle avait été spécialement chargé d’avertir à l’avance les jeunes gens que la loi obligeait à se faire inscrire.
3. Et c’est ainsi que, le 10 prairial, on put entendre un discours de l'élève Alix « sur les iniquités de la maison dÿAutriche, et sur la vengeance implacable que doit nécessiter son dernier forfait.» Et le professeur Jay pérora après son élève.
4. Arch. de la ville de Grenoble, LL 219 ; Clairvoyant du 12 germinal et du
12 prairial an VII.
Le professeur Chalvet, qui était jeune, fripon et libertin ?, célébra la vieillesse et la vertu : « Républicains, disait-il, aucun de nous ne peut être témoin de cette fête attendrissante, sans éprouver la plus douce et la plus salutaire émotion. Que la vérité et la justice nous dirigent seules ; que la vie et l'honneur de nos semblables soit l’objet constant de nos respects. Le propre de la vertu est de porter dans l’âme la sécurité et la joie 2... »
Chalvet semble avoir été l’orateur le plus fécond du temple décadaire 3. Mais, dans les jours solennels, c'était le grand homme de l'Ecole centrale, Dubois-Fontanelle, qui venait prendre la parole. Il discourut en vers, le 2 pluviôse, pour célébrer l’anniversaire « de la juste punition du dernier roi des Français. ». Il invoqua
L'Etre unique, inconnu, qui, sous des noms divers
Du Juif et du Chrétien, des insensés, des sages, De tous les points de l'univers, Reçoit les timides hommages.
C'était pour le remercier d’avoir donné aux Français
La Raison et la Liberté !
Dubois-Fontanelle rappelait avec horreur ces quatorze siècles de servitude, durant lesquels la France avait vécu dans la honte ; mais l’Etre suprême l’en avait à la fin arrachée
Tous ses tyrans ont disparu Dans la jange ou dans la poussière.
Et il terminait par une imprécation contre le « parjure éhonté qui désire des rois. » Dubois-Fontanelle, impla-
1. H. Br., I, 238. — Beyle l’accuse d’avoir mangé l’argent des inscriptions, qu'il était chargé de recueillir à l’Ecole centrale, « avec trois sœurs fort catins de leur métier qui lui donnèrent une nouvelle v..., de laquelle il mourut bientôt après. »
2. Archives de la ville de Grenoble, LL 219 : brochure contenant le discours imprimé de Chalvet.
3. Dans le Clairvoyant du 14 ventôse an VII, un discours de lui pour célébrer le 18 fructidor.
an. le F
cable, promettait à ce réactionnaire « un juste châtiment », qu'il ne précisait pas davantage.
Mais tant de fêtes !, Joyeuses ou pathétiques, avaient leur couronnement dans celle qui pouvait le mieux toucher ces Jeunes citoyens avides de gloire, la distribution des prix.
Loin de condamner l’émulation, les fondateurs de l’Ecole centrale s’efforçaient de l’exciter par de magnifiques récompenses ?. Leur optimisme n’appelait point vanité le désir de se distinguer. Ils n’y voyaient que les plus nobles instincts, et, comme les anciens le triomphateur des jeux olympiques, ils s’efforçaient de glorifier les jeunes lauréats. La distribution des prix n’était qu’un épisode, dans cette longue suite d’honneurs qui devait récompenser le victorieux 8.
L'épreuve même, tout d’abord, était publique et solennelle. Point de compositions écrites 4, de notes obscurément additionnées. Ceux-là seuls qui aspiraient à la couronne venaient se présenter, du 20 au 30 fructidor 5, devant un jury impressionnant 6. Et c’est là que, de haute lutte, par la sûreté de leurs réponses, et, au besoin, par l’éloquence de leur parole 7, ils se disputaient la victoire.
Et venait enfin, le 30 fructidor, la consécration suprême.
4. Voir, sur une fête de la Reconnaissance, célébrée en prairial an V, avec le concours des élèves de l’ Ecole centrale, Prudhomme, Hist. de Gren., 657.
2. Ce que Beyle approuve, avec pleine raison : « La sage loi de M. de Tracy environnait les examens de beaucoup de pompe. Ne s’agissait-il pas de l'espoir de la patrie ? » (H. Br. II, 2.)
3. Le nom des lauréats était imprimé sur des tableaux qui restaient pendant toute l’année exposés dans les classes, dans la cour principale de l’école, et dans tous les chefs-lieux de canton.
&. Au moins n’en est-il pas question dans les programmes ; mais Beyle parle d’un travail écrit pour l'examen de belles-lettres (H. Br., II, 18).
5. Il y avait un autre examen, et une autre distribution des prix, en germinal, mais celle-là se confondait avec la fête de la jeunesse.
6. Ce jury d’examen se composait de deux commissaires de l'Administration centrale, des professeurs de la section à laquelle appartenait l'élève, enfin du jury d'instruction. Donc le docteur Gagnon fut de ceux qui jugèrent son petitfils. Deux ou trois cents élèves faisaient le public.
7. On tenait compte aussi pourtant de l’assiduité aux cours, et même de l «exactitude à assister aux fêtes décadaires et nationales »,
En procession, les autorités civiles et militaires, réunies à la Maison commune, traversent la ville pour se rendre à l'Ecole centrale . Une escorte de gardes nationaux et de soldats les accompagnent, « au son des airs civiques ». Dans la cour les attendent « les membres du jury d’instruction..., les professeurs... et leurs élèves, tenant en main des rameaux de verdure. » Au centre de leurs groupes symétriques, quelques élèves portent sur des brancards verdoyants et fleuris les prix et les couronnes.
Et c’est à travers les rues de Grenoble un nouveau défilé. Cette fois, élèves et professeurs, et les brancards chargés de lauriers, se sont unis au cortège. On se rend au temple décadaire. Il est paré de guirlandes et de festons ; les dessins des élèves ornent les murs ; les tribunes sont remplies « de citoyens et de citoyennes, parmi lesquels on distingue les parents des élèves et les amis des sciences. »
Au centre du temple, « sur l’autel de la patrie », sont alors disposés les couronnes et les prix.
Et les discours commencent. Le plus pur civisme y éclate, mais point l’esprit de tolérance. « L’instruction publique, déclare le président de l'Administration centrale,.… peut seule anéantir à jamais la superstition religieuse et le fanatisme royal. » Et il fait une longue diatribe contre l’ancien système d'éducation, avant d’appeler «les jeunes et fortunés citoyens » à venir se partager leurs récompenses.
Puis on entend, comme intermède, des « airs et des chants civiques. »
Un nouvel administrateur vient alors vanter les travaux de l'Ecole : « Que ne sont-ils dans cette enceinte, s’écriet-il, ces destructeurs éternels des institutions républicaines ! ils apprendraient... que dans le court espace de neuf mois, les élèves de l'Ecole centrale ont fait plus de progrès dans les études les plus utiles et les plus abstraites, que n’en faisait autrefois la jeunesse enseignée
1. J’emprunte ce récit au Procès-verbal de la distribution des prix de l’an VI (Archives de Grenoble, LL 223).
par les suppôts de la superstition et du despotisme... »‘ Et Beyle, peut-être, pense alors à l’abbé Raillanne, tandis que l’orateur, continuant, évoque les républiques de la Grèce et les « génies sublimes » qu’elles enfantaient, tonne contre les institutions gothiques du passé, et appelle à devenir de bons fonctionnaires tous les enfants de la France nouvelle.
Enfin l’on distribue les prix; mais ce n’est point, comme aujourd'hui, à la hâte et pêle-mêle. L'élève que l’on a nommé monte à l’autel de la patrie ; là le président de l'Administration centrale rend compte « de ses dispositions, de ses travaux et de ses succès » ; et, après cet éloge publie, il « couronne le vainqueur ».
Tel était le spectacle ; les spectateurs en appréciaientils bien tous la beauté ? « Aucun des assistants, affirme le gazetier !, n’a pu se défendre des sensations les plus douces... Plus d’un œil s’est senti humecté d’une larme de plaisir ; plus d’un cœur a été sufloqué par l’émo-
tion la plus vive... » La vue de ces (talents précoces » les a attendris, et 1ls ont su « démêler dans les élèves les nobles sentiments de patriotisme qui certes les animent ! » Ils
en ont conclu l’excellence des «(institutions républicaines ».
Pourtant il y avait des sceptiques ; mais le Clairvoyant leur apprenait que, s’ils ne trouvaient pas touchante une pareille cérémonie, c’est qu'ils étaient de mauvais patriotes : € Qu'ils sont à plaindre, les cœurs froids et ulcérés, pour qui,ces fêtes sont sans intérêt ; qu'ils font pitié, ces contempteurs de la joie publique, qui se dédommagent, avec des sarcasmes, de l’ennui cruel qui les poursuit. Le franc républicain ne peut, au contraire, sans la plus vive émotion, assister aux fêtes nouvelles... »
Henri Beyle y assista ; qui pis est, il dut y jouer son rôle.
Jusque-là, il avait vu la Révolution par le dehors, et de loin ; élève de l'Ecole centrale, il se trouva jeté au milieu des républicains les plus purs, au sein du temple.
Cela servit-il à affermir ses sentiments révolutionnaires?