XVIII PRÉFACE
des livres où cette âme complexe s’est révélée. Sans la Vie d'Henri Brulard, il serait tout à fait impossible de raconter sa Jeunesse, et de s’essayer à en peindre les nuances fugitives et les couleurs profondes. Et si Stendhal, en l’écrivant, n’avait fait qu’œuvre de romancier, son historien ne saurait à son tour faire qu’un roman.
Mais j'espère, grâce à la Vie d'Henri Brulard, — et quelquefois malgré elle, — avoir pu m'en tenir à la vérité.
FF
On ne trouvera 1c1 qu’un essai de psychologie. Je n’ai pas prétendu, et l’entreprise me paraît aujourd’hui superflue, juger Stendhal. N'est-ce point assez de voir en lui le plus singulier et le plus attachant des problèmes moraux ? En essayant de reconnaître ses atavismes et de raconter ses débuts dans la vie, j’ai voulu expliquer la naissance de ses sentiments, l’origine de ses idées, la genèse de son caractère, et dessiner les formes essentielles de son âme. Mais je suis aussi loin de tenter une apologie vaine que d'entreprendre un dénigrement puéril. L’acharnement de ses ennemis, le pieux enthousiasme de ses adorateurs, obligent le critique impartial à défendre presque une attitude d’esprit en soi pourtant bien naturelle, et qui devrait paraître à tout stendhalien la seule méthode acceptable, car c’est la méthode de Stendhal lui-même. Mais ce bizarre génie a toujours eu le don d’exciter la haine ou l’amour, sentiments aussi flatteurs pour lui l’un que l’autre, et dont le seul inconvénient est d’enlever à son historien toute intelligence de la vérité. Ne semblet-il pas cependant plus profitable, si l’on étudie Stendhal, de s’essayer à le comprendre, et pour le comprendre de mêler à une curiosité attentive une sympathie mesurée avec délicatesse?