‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 152 sur 369 · Sur « l’art d'écrire. » (Id · texte numérisé non relu

Sur « l’art d'écrire. » (Id

fondre l’une avec l’autre. Et personne plus que Beyle ne pratiquera pareil mélange ; l’auteur de l'Histoire de la Peinture, de l'Amour, ou de Racine et Shakespeare, appliquera à tous les sujets la logique que lui avaient enseignée Condillac et Tracy !. Ne devait-il donc pas quelque gratitude à M. Dubois-Fontanelle, qui, si souvent, dans les premières leçons de son cours, lui avait répété que l’analyse de Condillac est la seule méthode pour composer et pour écrire ? ?

« Je me croyais du Génie... pour le métier de Molière et de Rousseau.

Je méprisais ... souverainement le talent de Voltaire : je le trouvais puéril. J'estimais sincèrement Pierre Corneille, l'Arioste, Shakespeare, Cervantès et, en paroles, Molière. Ma peine était de les mettre d’accord. »

(H. Br, 11, 19)

Malgré tant de bienfaits, M. Dubois-Fontanelle n’a laissé à son élève que des souvenirs médiocres, et peu de reconnaissance #. Beyle n’accordait sa gratitude qu’aux

1. « Notre romancier, écrit M. G. Lanson, a appris à écrire dans l'Art de raisonner, l'Art de penser, et la Grammaire de Condillac. » (Hist. de la Liu. franç., 995.)

2. Dubois-Fontanelle revient sans cesse à l’analyse, « méthode heureuse de Condillac… » (R 5896, t. XXVI). Il l’oppose à l’ancienne manière de raisonner, plus propre à former des esprits faux que des esprits justes (R 5896, t. XXV). « C’est par l’analyse, dit-il, c’est par la seule analyse que l’on peut espérer quelque progrès dans l’art de penser. » (1d.)

Et il concluait ses leçons préliminaires par ce résumé des méthodes de Condillac, dont il semble que Stendhal aurait fait volontiers la règle de son style :

« Il faut bien concevoir ses idées, les lier, les exprimer dans le même ordre et avec les mêmes gradations qu’on les a conçues, n’y joindre que des accessoires qui s’y lient également, employer toujours le mot propre, construire ses phrases avec clarté, choisir les tournures qui ajoutent à cette même clarté, rejeter toutes celles qui peuvent y nuire ; reporter l’application des mêmes principes dans le tissu du discours ; enfin, ne dire jamais que ce que l’on doit dire, et pas plus qu’on ne doit dire. » (Cours de belles-leitres, I, 101.)

3. Il rappelle pourtant que ce brave homme lui prêtait ses livres (H. Br., I1, 16). Quelques années plus tard, il servit de témoin à l'acte mortuaire de son vieux maître. (Flore littéraire du Dauphiné, 698.)

gens qui lui étaient sympathiques : Dubois-Fontanelle avait trop de froideur et de lassitude pour plaire à ce fougueux jeune homme t.

Il n’admira de son maître ni les idées ni le goût. « J’avais. un certain beau littéraire dans la tête en 1796 ou 1797, quand je suivais le cours de M. Dubois-Fontanelle ; ce beau était fort différent du sien ?. » M. Dubois-Fontanelle était classique, et il aimait l’emphase. Henri Beyle, nous ne saurions trop l’en louer, a toujours détesté l’exagération du style, et Shakespeare le passionnait déjà. C'était donc un auditeur indépendant, mais un auditeur attentif : €. quand je suivais le cours de M. Dubois, je napprenais tout ce qu'il me disait que comme une fausseté utile. Mais j'apprenais d'autant mieux cette doctrine littéraire que je n’en étais pas enthousiaste ÿ, »

Nous avons entrevu la « doctrine littéraire » de M. Dubois-Fontanelle ; nous aimerions mieux encore connaître celle de Beyle, quand il avait seize ans. Mais il nous avoue qu'il n’en a point lui-même un souvenir bien net : « Comme... mon idée de perfection a changé tous les six mois, il m’est impossible de noter ce qu’elle était vers 1795 ou 1796 4... » Il reconnaît cependant : « Mon idée sur ie beau littéraire, au fond, est la même qu’en 1796, mais chaque six mois elle se perfectionne, ou, si l’on veut, elle change un peu 5... » Nous pouvons négliger ces nuances. Les auteurs que Beyle préfère, en ces trois dernières années de son séjour à Grenoble, sufliront pour nous apprendre les tendances essentielles de son goût.

I] continuait d’aimer, et sans doute de lire, ceux que

1. Mais, au témoignage de Beyle lui-même, il avait su, par d’habiles flatteries, se gagner le reste de son auditoire : « Pour l’art de flatter : considérer l’espèce d’attendrissement produit sur les jeunes gens de Grenoble par M. Dubois- Fontanelle.. » (Inédit, note écrite entre 1803 et 1806, Bibl. de Gren., R 5896, toile)

2H. Br., II, 23.

3. L’attention durable qu’il a donnée à ce cours n'est pas douteuse. Il demande encore ses notes (ou celles d’un autre élève ; le texte manque de clarté), quand il est à Paris en 1800. (Corr., I, 3 et 5.)

D Id; 49

nous avons vu le passionner jusqu'ici : Rousseau, l’Arioste, Cervantes 1 Mais un goût de plus en plus exclusif l’entraînait vers le théâtre. C’est qu’il croyait sentir en lui, chaque jour davantage, le génie dramatique. Il écrivait alors «un drame », dont il a oublié le nom, mais que nous croyons connaître. Ne serait-ce point ce Selmours, qu’il recommande à Pauline, à peine est-il arrivé à Paris ? ? Il prie sa sœur de « renfermer » ce manuscrit « dans quelque coin où personne n’aille le déterrer », et de garder là-dessus le silence le plus discret. « Mes compositions, a-t-il écrit 8, m'ont toujours inspiré la même pudeur que mes amours. »

Pauline s’acquitta tellement bien de sa mission, que nous avons encore aujourd'hui le cahier de Selmours. C’est là sans doute la plus ancienne œuvre de Stendhal que nous possédions 4,

En lisant les Nouvelles de M. de Florian 5, Beyle avait remarqué, Je ne sais pourquoi, « Selmours, nouvelle angloise $ ». C'était l’assez plate aventure d’un jeune homme vertueux et sensible, préoccupé à l’extrême de l'estime universelle. Un bienfaiteur lui lègue sa fortune, sans lui imposer de condition, mais en lui révélant que son plus cher désir serait qu’il épousât sa fille naturelle. Or Selmours est fiancé à une jeune veuve. Acceptera-t-il la fortune, sans accomplir le vœu du défunt ? ou bien, par reconnaissance pour le testateur, trahira-t-il celle qu'il aime ? Après quelques péripéties sans intérêt, et un duel invraisemblable, Selmours finit comme il aurait dû

1H Br; 1288:

2. Corr., I, 3 (10 avril 1800) : « Je te prie de bien chercher si tu ne trouves pas un cahier intitulé : Selmours.…. »

30H Br, 1,131.

4. Mais non la plus ancienne qu'il ait écrite, si, « à dix ans », il composait déjà une comédie tirée des œuvres de Florian. Mais Selmours, emprunté luimême à Florian, ne serait-il pas tout Justement cette comédie ? Pourtant Beyle croit qu’elle s'appelait Piklar. (CHE PBr A TAST 196, 208 ; II, 20 ; et plus haut, rl)

9. Je me sers de la 3€ édition : Paris, Didot, 1792, pet. in-80,

6. Ce livre est composé d’une douzaine de contes, un pour chaque nation, depuis « Selico, nouvelle africaine », jusqu'à « Zulbar, nouvellé indienne ».

L'Europe, l'Afrique, l'Amérique et l’Asie défilent ainsi ridiculement sous l’espèce d'histoires Jarmoyantes.

commencer : il donne à la fille naturelle la moitié de l'héritage, et avec l’autre moitié épouse sa veuve.

Beyle choisit ce conte médiocre pour en faire une comédie ! Comme Dubois-Fontanelle et Condillac lui avaient enseigné qu'il faut en tout une bonne méthode, il commença, avant d’écrire sa pièce, par en définir les personnages ; puis il en traça le plan, plusieurs plans ? ; puis il en fit, à la façon de Corneille, l'examen.

Le premier embarras de Beyle est de préciser le genre de sa pièce. Tout plein encore des principes de son maître, il se demande si cela fera une comédie ou un drame : « Je crains qu’elle ne tombe dans le mauvais goût en se rapprochant plus du drame, genre moins national à mon avis que notre belle comédie en 5 actes et en vers... Je crains que le 3° acte ne ressemble trop à la Chaussée 5. » Il s’inquiète aussi de savoir si c’est là une comédiecde caractères » ou « de situation. » Et il finit par se décider à faire de Selmours, ou l’homme qui les veut tous contenter, « une comédie dans le genre mixte, en 5 actes et en prose. » Mais il a bientôt de nouveaux remords : «Je crois que cette pièce gagnerait beaucoup à être versifiée 4, »

L’unité de lieu l’inquiète 5 ; elle le gêne aussi, car elle l’oblige à modifier un peu le récit de Florian.

4. Dans ce volume de Florian, il avait pu lire « Claudine, nouvelle savoyarde »; et c’est dans une adaptation de Claudine que M1i® Cubly, ses amours, triomphait au théâtre de Grenoble. Tout le volume lui en était-il devenu sacré ? Peut-être, ne pouvant plus mettre Claudine sur la scène, voulut-il du moins faire de Seimours une comédie. Ainsi l'amour expliquerait en quelque façon ce premier essai.

9, Dans les manuscrits qui nous restent, nous en avons trois. (R 5896, t. XXV.)

Cette méthode, qui n’est peut-être pas celle du génie, fut toujours suivie par Beyle ; aussi trouve-t-on dans ses manuscrits beaucoup de plans de comédies, mais point d'œuvres.

3. Et, pour rendre sa comédie plus comique, il inventa deux valets grotesques.

4. Il traduira effectivement sa prose en vers, dont il sera mal satisfait. Cependant il les relit en Italie, et les trouve alors «moins mauvais ». (Jour. d’IL., 6.) A en juger par la seule page qui nous en reste, c'était là une grande indulgence.

5. Suivant le principe de M. Dubois-Fontanelle, il variait le lieu de la scène, mais sans sortir de la même ville. « Je ne sais, écrit-il, si cela remplit la règle. Cependant à cette heure on étend l’unité de lieu à toute une ville. » (CF. Dubois- Fontanelle, Cours de belles-lettres, t. IL.)

Ce passage, d’autres encore, me prouveraient que Beyle écrivit Selmours

Quant à l’action de sa comédie, il la trouve fort bonne : le plan de Selmours, écrit-il deux ou trois ans plus tard me justifie bien son « espérance » de faire un jour « quelque chose dans la carrière du théâtre ». En vérité, il avait tout simplement suivi la nouvelle de Florian, se contentant de la découper en actes et en scènes.

Au cours de ces travaux préliminaires, il se juge, ou bien il s’encourage. « Cette pièce... est, je crois, assez intéressante jusqu’au 4€ acte... Le premier acte est trop court... Je crains que Selmours n’intéresse pas des Français ; il est trop sensé. On prendra plus d'intérêt à Roberts parce qu'il est plus dans nos mœurs. Enfin c’est un coup d'essai. » Et ailleurs : « Il faut... rendre cette scène, qui doit être une des plus belles de la pièce, très intéressante. Monologue superbe... Scène très pathétique... Ce 3 acte doit être un chef-d'œuvre de pathétique... »

Après tant de préparations, Beyle se mit enfin à écrire

sa comédie. Mais il s’arrêta au début du 4€ acte. J'ai renoncé à publier les trois actes qui nous en restent ; car, je dois l’avouer, Beyle débute dans la littérature par un plagiat. Îl copie sa première œuvre comme il en copiera tant d’autres. Cette pratique lui était assurément naturelle. Il ne lui suflit pas d'emprunter l’action et les personnages, mais, quand il arrive à ces scènes qui devaient être « superbes », et des « chefs-d’œuvre de pathétique », il se contente de reproduire, mot pour mot, le texte de Florian ?.

Dirai-je après cela que cette ébauche enfantine a quelques qualités ? Si l’on compare cet essai aux fades et niaises comédies qui, à la fin du xviri® siècle comme au début du xix®, faisaient la gloire des auteurs et la joie du public, on ne trouvera point beaucoup plus médiocre

quand il était sous l'influence de Dubois-Fontanelie. Ce ne peut donc être avant 1798 (Beyle suit son cours en l’an VI), et ce ne peut être après, puisqu’en 1799 Beyle ne fait plus que des mathématiques. Enfin c’est aussi en 1798 que M1ie Cubly, en jouant Claudine, a pu lui suggérer l’idée de tirer une pièce de Florian. Trois raisons pour une nous ramènent donc à la même date.

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