‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 153 sur 369 · Journal d'Italie · texte numérisé non relu

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2. Qui précisément, dans ces scènes, faisait dialoguer les personnages.

cette pâle adaptation. On y sent du moins une manière sobre et déjà ferme, un dessin précis, quelque sentiment de la vie, qualités qui pouvaient bien promettre à Beyle, vu son âge, le succès théâtral qu'il a toujours ambitionné vainement, et pour lequel, ses romans eux-mêmes ne le prouvent-ils pas, il était aussi bien fait qu’un autre.

Mais cette comédie ne fut point achevée. Tel sera le destin de toutes les pièces d'Henri Beyle. Est-ce parce que, comme il le dit, 1l attendait « niaisement le moment du génie, à peu près comme la voix de Dieu parlant du buisson ardent à Moïse! » ? « Cette nigauderie, ajoute-t-il, m'a fait perdre bien du temps, mais peut-être m’a empèché de me contenter du demi-plat, comme font tant d'écrivains de mérite 2. »

Mal satisfait de ses œuvres, il ne doutait point cependant de pouvoir égaler un jour les grands génies de l’art dramatique. Aussi les étudiait-il avec une émulation passionnée. Son opinion sur les pièces des autres valait déjà mieux que ses propres pièces 3,

Il ne semble point que son impression sur Molière ait changé. Quant à la tragédie, elle le « sciait » toujours. Seule la grandeur d’âme de Corneille plaisait à ce jeune homme héroïque, pour des raisons qui n'étaient point littéraires 4 Mais 1l détestait Voltaire et Racine.

Il à toujours manifesté beaucoup de mépris pour le théâtre de Voltaire, et c’est une grande preuve de goût.

1. Beyle en donne une autre raison : « Abandonné parce que Selmours ne peut être qu’un drame. »

20H: Br, 11,19:20,

3. N’a-t-il pas dit : « Mon beau idéal littéraire a plutôt rapport à jouir des œuvres des autres et à les estimer, à ruminer sur leur mérite, qu’à écrire moimême » (Id., 1b.) ?

&. «Le Cid » lui « plaisait plus en l’an VII qu’en l’an IX », écrira-t-il dans son Journal (29), parce qu’il sentait bien à quinze ans l’honneur des monarchies. C£. aussi plus haut, p. 172-173.

Il est permis de croire que, dès son adolescence, il sentait déjà toute la pauvreté psychologique des caractères. À un enfant sensible et curieux de passion, ce théâtre n’offrait que des intrigues artificielles et des héros phraseurs. Il en condamnait, nous assure-t-il, ( la puérilité emphatique ? ». Ce jugement sévère paraîtrait aujourd’hui banal ; il était alors audacieux. On égalait les tragédies de Voltaire à celles de Racine et de Corneille. Par un dédain aussi bien motivé, le jeune Beyle montrait une originalité précoce ?.

S’il n’élevait pas Voltaire au rang des autres tragiques, ce n’est point qu’il aimât l’auteur d’Athalie.On a prétendu, il est vrai, que cette haine pour Racine était bien postérieure : Beyle aurait prêté à sa jeunesse les goûts de sa maturité ; le critique de Racine et Shakespeare n’aurait point voulu s'être déjugé : « Sa correspondance et son Journal, écrit M. Chuquet, prouvent qu'il avait dans sa jeunesse la superstition littéraire du xvrr® siècle 5. » Et 1l cite quelques jugements élogieux de Beyle sur Racine et sur ses pièces. On pourrait en citer bien d’autres.

Mais qu'Henri Beyle, à vingt ans, après avoir lu La Harpe, et fréquenté la Comédie française, ait appris à discerner dans les tragédies de Racine ce que tout homme de goût est bien forcé d’y reconnaître, cela ne prouve point qu’enfant, et n’obéissant qu’à son instinct, il l’ait lu avec plaisir. Quant à opposer à cette sévérité pour Racine sa générale admiration du xvri® siècle, admiration que d’ailleurs il ne reniera en aucun temps, c’est résoudre avec trop de simplicité une question aussi complexe et nuancée que les goûts littéraires de Stendhal.

Aussi bien avons-nous un témoignage qui n’est pas suspect. Beyle ne pouvait songer à mettre de la cohérence

4. H. Br., II, 23 ; cf. id., 137. — Dès 1801, il écrit à sa sœur : « Tu sentiras.… combien son vers coulant, mais vide, est inférieur au vers plein de choses du tendre Racine et du majestueux Corneille. » (Corr., I, 24.)

2. C'est ce que j'aurai l’occasion de mieux prouver, quand j'’étudierai, dans un autre volume, les idées littéraires d'Henri Beyle en 1805.

3. M. Chuquet n’était pas le premier à suspecter la bonne foi de Beyle. « Quand, en 1824,... j'écrivis Racine et Shakespeare, on m’accusa de jouer la comédie et de renier mes premières sensations d'enfance... » (H. Br., I, 289.)

BEYLE À L'ÉCOLE CENTRALE is

dans ses opinions littéraires, quand il écrivait, vingt ans avant Racine et Shakespeare, dans son Journal de 1804 1 : « À cette époque [en 1794]... Racine m’ennuyait à mourir. J’avais de l’antipathie pour les tragédies et pour le style tragique. Je trouvais dans les tragédies. les morceaux ennuyeux, et, en arrivant à Paris en l’an VII, ces morceaux ennuyeux me glaçaient toujours ?. »

Un pareil texte ne peut laisser aucun doute. Mais en vérité 1l n’en était pas besoin pour accepter le témoignage d'Henri Brulard. L’aversion de Beyle pour Racine n’est pas seulement prouvée en fait, elle était naturelle, je dirais presque nécessaire.

Lui-même en explique très clairement les raisons. Tout d’abord son père louait Racine 3 ; et nous savons de reste combien Beyle avait l’admiration rétive. Puis Racine est royaliste, courtisan même, et Beyle farouchement républicain. « Racine... me faisait l'effet d’un plat hypocrite. Mon grand-père m'avait conté l’anecdote de sa mort pour n'avoir plus été regardé par Louis XIV» On ne saurait exagérer l'influence de la politique sur Henri Beyle 4 Ce petit cœur passionné ne savait pas être impartial. Le poète du respect monarchique et des bienséances de cour ne pouvait que lui sembler odieux 5.

Enfin Beyle n’aimera les vers en aucun temps. Il n’en sentira jamais assez la beauté plastique ou l'harmonie, et il sentira toujours trop le tort qu’il font à la logique. «.… les vers m’ennuyaient comme allongeant la phrase et lui faisant perdre de sa netteté. J’abhorrais coursier au lieu de cheval. J’appelais cela de l’hypocrisie 6, »

Il avait done pour ne pas goûter Racine d’assez bonnes raisons ; en avait-il pour l’apprécier ? L’élégante pureté

1. C'est-à-dire l’année même qu'il « loue passionnément Bajazel », ce dont M. Chuquet tire grand argument.

2. Journal, 97. Par morceaux Beyle entend sans doute les tirades.

3. « Racine, sans cesse loué par mes parents...» € Il suflisait qu'ils louassent une chose de plaisir pour me la faire prendre en horreur. » (H. Br., I, 288, 287.)

4. Elle sera surtout maîtresse entre 1802 et 1806, ce qui n’a jamais été montré.

5. Peut-être faudrait-il ajouter : le poète chrétien d’Esther et d’Athalie.

GENPBr 1 288:

de son style n’est guère perceptible à un enfant !. À travers le beau langage et les discours ordonnés de ses trop nobles personnages, comment découvrir la vérité des passions, si l'on n’en a aucune expérience ? Henri Beyle n’était point encore assez psychologue, ni assez connaisseur, malgré M. Dubois-Fontanelle, pour discerner un si fin mérite.

Mais, pour aimer Shakespeare, il n’est point nécessaire d’être un connaisseur. De l’imagination, une sensibilité vive suffisent. Beyle avait par surcroît une âme énergique et violente. Dès qu’il connut Shakespeare, 1l se donna à lui tout entier.

© Beyle ne découvrit pas Shakespeare ; son confesseur le

lui prêta ?. Le « bon père Morlon» ne se doutait guère qu’il devenait ainsi l’un des agents lointains d’une révolution littéraire. Beyle, comme les milliers de Français qui lurent la traduction de Letourneur et, par mode ou par goût, s’enthousiasmèrent pour le poète anglais, Beyle s’enthousiasma. Mais son admiration fut d’une force et d’une qualité particulières. Elle aura aussi des conséquences plus notables.

«Je crus renaître en le lisant. D’abord, il avait l'immense avantage de n'avoir pas été loué et prêché par mes parents, comme Racine... Pour que rien ne manquät au

1. Il donne même de cette incompréhension une glose assez fine : « Comment, vivant solitaire dans le sein d’une famille parlant fort bien, aurais-je pu sentir le langage plus ou moins noble ? Où aurais-je pris le langage non élégant ? »

9. C'était un bénédictin *, «un moine savant, très peu moine. » — « Ce bon père Morlon a eu une grande influence sur mon esprit ; il avait Shakespeare traduit par Letourneur, et son neveu Bigillion emprunta pour moi, successivement, tous les volumes de cet ouvrage considérable pour un enfant, dix-huit ou vingt volumes **.» (H. Br., I, 287-288.)

Beyle n’a guère pu connaître Bigillion qu'à l'Ecole centrale, et en 1798. (Cf. p. 367, note.) Il se trompe par conséquent lorsqu'il écrit : « J’ai lu continuellement Shakespeare de 1796 à 1799 ». Il n’a commencé à lire Shakespeare qu’en 1798.

* Ou, d’après M. Chuquet, un cordelier (Res. Crit. du 26 avril 1913). ** La traduction de Shakespeare par Letourneur (Paris, 1776-1782) comptait 20 volumes in-8°.

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pouvoir de Shakespeare sur mon cœur, je crois même que mon père m'en dit du mal... »

Mais ce « pouvoir de Shakespeare » sur le cœur de Beyle tenait à de bien autres motifs que le puéril désir de contredire son père. Il s’agit ici de l’un des amours les plus profonds qu’ait jamais connus Stendhal. « Je n’ai aimé avec passion en ma vie, a-t-1l écrit, que Cimarosa, Mozart et Shakespeare !. » Il garda cette € adoration », aussi vive, jusqu’à la mort. Et il voulut en témoigner par delà la mort même ?. |

C’est que d’intimes et profondes harmonies rapprochèrent dès le premier jour le vieux tragique sublime et l’ardent adolescent 5.

Quelles vengeances ou quelles tendresses pouvaient jamais sembler exagérées à ce petit cœur excessif ? quelles aventures romanesques pouvaient surpasser son désir immodéré de chimères? Tout ce que les sages compatriotes de Voltaire trouvaient risible en Shakespeare, hors de la nature et du bon sens, tout ce qui était pour eux les défauts d’un génie trop sauvage, devait paraître sublime à Henri Beyle.

Mais, s’il ne s'intéresse qu'aux passions extraordinaires, il les veut réelles. Il détestera les héros du théâtre romantique, non pour leur frénésie exorbitante, mais pour leur langage sans vérité. Shakespeare le satisfait sur ce point. Malgré tous les emportements d’une imagination surhumaine, il reste naturel et vrai. Cette simplicité scandalisait les classiques. Beyle, au contraire, que choquaient les vulgarités de Molière, parce qu’elles étaient bourgeoises et basses, pardonnait à Shakespeare les traits les plus naturalistes, parce que la tendresse ou la passion s’y exprimait dans toute sa beauté nue. Beyle est un délicat, mais le style « noble » des classiques lui semble aussi odieux

1. Souv. d’Egot., 61. L 2. « Adorava.. Shakespeare », avait-il écrit dans un projet d’épitaphe. (1d.,

ib. : cf. la seconde notice nécrologique, Journal de Stendhal, 475.)

3. Sur l'admiration de Beyle pour Shakespeare, voir quelques pages fines et précises dans l'excellente étude de Miss Doris Gunnel, Stendhat et l’Angleterre (127-140).

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